La fourmi rouge, d’Emilie Chazerand (2017)

La fourmi rouge (couverture)Vania Strudel se trouve fort mal pourvue par la vie. Son nom imagé, son père taxidermiste, son ptosis qui lui fait un drôle de regard… et maintenant son meilleur ami en couple avec sa pire ennemie ! Elle se pense malchanceuse, mais un mail anonyme va lui apprendre que son originalité fait sa force et qu’elle est une fourmi rouge !

Encensé de tous côtés à sa sortie, il a fallu que je laisse passer la vague de dithyrambes pour pouvoir m’attaquer tranquillement à cette lecture. Et en rajouter une couche pour les retardataires ! Car il n’y a pas à dire, ce livre est extra.

Dès le début, Vania m’a harponnée par son cynisme et sa repartie cinglante (une qualité que je rêverais d’avoir, malheureusement mes réparties cinglantes ont souvent deux ou trois heures de retard…). Désabusée, elle trace des portraits parfois au vitriol de son entourage : des tableaux sévères, critiques, mais néanmoins justes et surtout très drôles. Sa première cible n’est autre qu’elle-même : elle élève en effet l’autodérision au rang d’art. (Si vous avez aimé Mireille des Petites reines de Clémentine Beauvais – il faut vraiment que je publie ma chronique ! –, vous aimerez forcément Vania !)
De plus, sa vie foutraque et sa rentrée en seconde catastrophique lui donnent du grain à moudre pour ruminer sa malchance et le résultat est tout simplement décapant. J’ai ri d’un bout à l’autre et je l’ai fermé en ayant qu’une envie : l’ouvrir à nouveau. (Mais comme il est souvent comparé à Je suis ton soleil de Marie Pavlenko qui m’attend aussi depuis le dernier salon de Montreuil, je vais offrir une chance à celui-ci.)

Toutefois, La fourmi rouge n’est pas qu’un roman humoristique, c’est aussi dur et violent et triste comme la vie. Avec cette narration à la première personne, on se sent très proche de l’héroïne (et ce n’est pas seulement parce que j’ai eu le même petit accident dentaire que Vania) et ce récit déborde également de mille autres émotions que la joie. Vania utilise la fuite et les blagues – reine de l’autodérision, n’oubliez pas – pour se dissimuler et nier les épreuves de sa vie. La plume d’Emilie Chazerand oscille ainsi avec justesse et harmonie entre ironie corrosive et sensibilité.
Les personnages aussi farfelus que possible – son père, sa meilleure amie, la mère de celle-ci, sa voisine du dessus… je vous laisse le plaisir de les découvrir sans rien vous en dire – sont toutefois très réalistes, très humains, avec des rêves, des désirs, des espoirs, des blessures. C’est ce qui fait la délicatesse de ce roman.

Quand on sort de ce roman (qui parle pourtant de divers sujets pas très drôles), on se sent bien, on a envie d’aimer la vie, de profiter de ses proches, d’apprécier les lubies de l’existence et de penser qu’une gagnante émergera de nous. Ça ne dure guère, mais on se sent joyeuse et reboostée (en ce qui me concerne, assez énergique pour me décider à finir Dans les forêts de Sibérie qui est passé à un cheveu de l’abandon. Cher Sylvain, vous pouvez dire « merci Vania ! »).
Un livre aussi intelligent, aussi comique, aussi bouleversant, aussi frais, aussi incisif, aussi tendre, aussi vrai, aussi incroyable… sérieusement, vous n’allez pas le laisser passer ?

« Je souris à Pirach. C’est tellement génial de partager son cerveau détraqué avec quelq’un, d’être à deux sur les mêmes pensées folles plutôt que seul face à sa raison.
– Bon. Maintenant, raconte-moi tout !
– Tout quoi ?
– Bah, tout… ça, déjà !
Je montre son torse avec un geste ample, comme Catherine Laborde lorsqu’elle désigne des anticyclones sur tout l’Ouest de la France.
– J’ai fait un peu de sport. J’ai soulevé deux trois trucs. Rien d’extravagant. Je crois que j’ai toujours eu ce corps, au fond. Sauf que je ne le savais pas.
– Je comprends. Je suis exactement dans la même situation. Sauf que c’est mon corps qui ne le sait pas, pour le coup. »

« Je ne veux plus me laisser pisser dessus par le destin. »

« On tirait des plans sur des tas de comètes qui ne traversaient jamais nos ciels bas de plafond. »

« La naissance de Bastien coïncide aussi avec le moment où j’ai commencé à vraiment tout mélanger. A ne plus bien faire la distinction entre mes bobards et la réalité. Je crois que lentement, insidieusement, je me suis prise au jeu. Je me suis perdue dans l’engrenage de mes inventions fantaisistes et abracadabrantes.
Et le hic, quand on a menti une première fois, c’est qu’il faut tenir tout le long. Je veux dire, à la fois tout le long du mensonge et tout le long de la vie. On ne peut plus revenir en arrière, sinon c’est la honte, le mépris et la solitude. Or, garder sur son visage le masque de l’imposture, c’est super difficile – ça glisse à la moindre sueur froide. »

La fourmi rouge, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 254 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Marchand de Couleurs Retiré des Affaires :
lire un livre dont le titre comporte le nom d’une couleur

 Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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Sarah Crossan, encore et toujours : The Weight of Water (2012)/Swimming Pool (2018) et We Come Apart (2017)

 

 

Ma lecture d’Inséparables m’avait donné envie de le lire en anglais, j’ai donc découvert One, puis Moonrise est sorti et ce fut un nouveau coup de cœur. J’ai alors décidé de lire tous les romans de cette autrice irlandaise. Si Apple and Rain m’attend encore dans ma PAL, je ne résiste pas à l’envie de vous parler immédiatement de deux romans supplémentaires.

The Weight of Water, de Sarah Crossan (2012)
traduit par Clémentine Beauvais sous le titre Swimming Pool (2018)

C’est avec presque rien que Kasienka et sa mère quittent la Pologne pour l’Angleterre dans l’espoir de retrouver leur père et mari. Leur seul indice : un cachet de poste.

J’ai lu The Weight of Water en janvier et mon article attendait depuis que je me décide à lire We Come Apart pour une double chronique. Ce mois-ci, j’ai eu la chance de recevoir grâce à Babelio la traduction du premier par Clémentine Beauvais. Ma critique est donc basée à la fois sur la VO, The Weight of Water, et sa traduction, Swimming Pool.

 

 

Les thèmes abordés sont durs. Au programme : fuite d’un père, immigration, intégration et harcèlement scolaire. On ne peut pas reprocher à Sarah Crossan d’embellir la réalité.

Leur immeuble est pourri. Sa mère est complètement en vrac, leur cœur brisé par la fuite de son mari. Elle passe ses jours à faire des ménages et ses soirées à frapper à toutes les portes dans sa quête vaine. A l’école, placée dans une classe d’élèves plus jeunes à cause de son mauvais anglais, Kasienka devient le souffre-douleur d’une bande de filles populaires. En butte aux moqueries de ses camarades (ou à la pitié de celles qui restent à l’écart sans pour autant la soutenir), elle expérimente la solitude et l’incompréhension. Sarah Crossan en profite pour nous faire découvrir la cruauté qui règne dans les collèges anglais, l’esprit de compétition et la persécution vécue par certain.es élèves. Kasienka comprend vite que ses efforts pour leur ressembler sont inutiles et la piscine devient son refuge et elle y trouvera un ami, et peut-être même un peu plus, ainsi qu’un but et une force.

Malgré les épreuves qu’elle doit affronter, Kasienka est une héroïne forte et volontaire. Elle n’a que douze ans, mais elle fait rapidement preuve de la maturité de ceux à qui la vie ne sourit pas. Elle ne baisse pas la tête et affronte la vie par elle-même sans se reposer sur quelqu’un d’autre, sans attendre une défense de la part d’un tiers.

 

 

Les poèmes sont courts (une page ou deux, rarement davantage) et, grâce à ses vers libres, les pages tournent toutes seules. On plonge dans l’histoire comme dans une piscine et on tourne la dernière page, le souffle coupé, un peu surpris d’arriver si vite de l’autre côté.
Ce n’est pas une littérature descriptive : les lieux et les physiques importent peu, c’est à nous de les imaginer. C’est une littérature d’émotions. Un poème, un moment, des sensations. Et peu à peu se dessinent les portraits des personnages. Je crois que c’est ce qui donne cette voix, ce souffle unique aux livres de Sarah Crossan.

Je ne vais pas prétendre faire une analyse comparative (cinq mois séparant mes lectures en VO et VF), mais la traduction de Clémentine Beauvais a touché aussi juste que la version originale. Derrière cette couverture veloutée, on retrouve le rythme tout aussi efficace et les mots lumineux, puissants, entraînants, évocateurs.

 

 

Juste et touchante, c’est une nouvelle lecture pleine de tolérance et d’espoir à travers laquelle chacun.e revivra son adolescence.

 The Weight of Water, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2012. En anglais. 227 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La disparition de Lady Frances Carfax :
lire un livre traitant de la disparition d’une personne

 Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un livre à la couverture bleu océan

 Challenge Voix d’autrices : un livre dont le personnage principal est une femme

Swimming Pool, Sarah Crossan. Rageot, 2018 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clémentine Beauvais. 251 pages.

Challenge Voix d’autrices : une traduction

***

We Come Apart, de Sarah Crossan et Brian Conaghan (2017)

Nicu et Jess se rencontrent lors de journées de travaux d’intérêt général. Tous deux ont été surpris en train de voler. Elle est Anglaise, il est Roumain. Elle est entourée de copines, il est toujours seul. Ils n’auraient pas dû se trouver, et pourtant…

We Come Apart (couverture)

Ce récit écrit à quatre mains est une vraie réussite. J’aime la manière dont Sarah Crossan (et Brian Conaghan ici) aborde des sujets graves. Comme dans The Weight of Water, on retrouve la thématique de l’immigration : Nicu, comme Kasienka, peine à s’intégrer dans cette société qui regarde de travers la couleur de sa peau et grimace en entendant son mauvais anglais.

Ce livre aurait pu faire partie de mon article sur les familles dysfonctionnelles tant il présente des situations familiales compliquées et conflictuelles. Pour Jess, un beau-père violent envers sa mère qui est complètement passive et bloquée dans cette relation ; pour Nicu, une union imposé dont il ne veut pas. Appréhender le mariage forcé depuis les yeux d’un garçon est une nouveauté pour moi : la situation lui est extrêmement désagréable car, en dépit du racisme qu’il subit à l’école, l’Angleterre devient rapidement l’endroit qu’il qualifierait de « chez-lui ». Mais il n’a absolument pas son mot à dire.

 

 

Les courts chapitres alternent les points de vue des deux protagonistes, ce qui nous offre l’opportunité de les connaître aussi bien l’un que l’autre. Si Nicu est tout de suite éminemment sympathique, Jess est un personnage plus complexe : au début quelque peu prétentieuse et quelque peu suiveuse, elle permet également de découvrir l’ambiance au lycée, une atmosphère de mépris, de vantardise et de méchanceté. Son caractère piquant et parfois désabusé devient aussi accrocheur que le grand cœur de Nicu.
Nicu et elle réussissent néanmoins à s’apprivoiser et apparaît alors une très belle histoire d’amour. Alors que celle de The Weight of Water est plus secondaire, celle-ci n’a cessé de m’émouvoir et de me surprendre. Les situations respectives sont tellement gangrenées que l’on doute de la possibilité d’une fin heureuse, mais on a envie d’y croire avec eux, d’y croire pour eux. Le récit captive jusqu’à cette fin absolument superbe et inattendue.

 

 

Quant aux vers libres, c’est décidément une écriture qui me plaît énormément. Je ne sais pas comment ça fonctionne, je n’analyse pas l’agencement des phrases. Je me laisse tout simplement porter et, à chaque fois, la magie opère. La langue anglaise coule toute seule, c’est un délice, je savoure les mots et j’absorbe mille émotions.

 Histoires de famille, histoires d’adolescence, histoire d’amour, We Come Apart est un récit doux-amer terriblement prenant et absolument bouleversant. L’amour et l’espoir peuvent-ils être plus forts que le racisme, les préjugés et la violence ?

We Come Apart, Sarah Crossan et Brian Conaghan. Bloomsbury, 2017. En anglais. 325 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

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Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel (2014)

Quatre filles et quatre garçonsQuatre filles – Joséphine, Sarah, Justine et Clothilde – et quatre garçons – Benoît, Dorian, Mehdi et Corentin – entrent en troisième. La dernière année, sûrement, où les huit amis seront ensemble. Alors ils décident de tenir un journal, le journal de l’année de leurs quinze ans. L’année scolaire est divisé en huit et, chacun leur tour, ils confieront leurs joies, leurs peines, leurs doutes, leur cœur à leur carnet, leur mp3, leur blog, leurs lettres, bref, leur moyen d’expression quel qu’il soit.

On retrouve dans ce roman toutes les interrogations qui font la vie d’un ou d’une collégien.ne. L’autrice gère le tout avec justesse et sensibilité. Le collège, les notes, les railleries, le regard des autres, les profs, être fils de profs, les parents, les attentes des parents, l’avenir, les complexes, l’anorexie, l’amour, l’amitié, la frontière entre les deux, l’homosexualité… Mais il y également beaucoup de questions qui tournent autour des filles, des garçons, de ce qu’est être un garçon ou être une fille, de la manière dont ils considèrent les filles et dont elles considèrent les garçons, sur les droits des femmes, l’image des femmes, la place des femmes et des filles dans la société, l’éducation des filles.
Tous prennent conscience de tout ça et cherchent à modifier leur comportement pour ne pas reproduire leurs erreurs passées. Evidemment, il leur arrive à tous des choses qui sortent du quotidien et les accidents, les changements ou les nouveautés dans leur vie engendrent mille bouleversements dans leur tête et leur vision du monde. C’est mignon, leur soudain féminisme commun, vraiment, mais ça m’a gentiment fait rigoler. Je trouve ça très bien, et ça serait génial si tout le monde pouvait avoir une réflexion aussi poussée dès quatorze ans, mais… mes souvenirs de collégienne ne placent pas le féminisme au centre de mes préoccupations ou de celles des autres élèves. Je suis évidemment tout à fait d’accord avec tout ce qui y est dit, mais j’ai trouvé certains discours un peu forcés.

Malgré tout, la sauce prend très facilement et on s’attache à eux, ils sont tous très sympathiques, ils forment une jolie bande avec des différences, des nuances, des caractères parfois opposés. Je n’ai pas pu m’empêcher de songer à Quatre filles et un jean, lecture de jeunesse où quatre amies se partageaient un jean, symbole de leur amitié et témoin de leurs vacances séparées (et d’ailleurs ce livre est évoqué par Joséphine !). J’ai eu plus d’affinités avec Clothilde et Mehdi car je m’identifie davantage à eux qu’aux six autres. La révoltée et féministe Clothilde, qui prend la parole en avant-dernier, m’intriguait depuis le début car je la trouvais moins présente dans les récits des six premiers que les trois autres filles. Solène, neuvième personnage, fil rouge du roman, de plus en plus présente, m’a également particulièrement touchée.

Après une année passée en leur compagnie, on ne peut qu’aimer ces huit adolescents qui apprennent à grandir, avec des coups durs, mais aussi le bonheur que leur procure leur amitié. Florence Hinckel nous propose ici un roman intelligent et féministe, bien qu’un poil didactique à mon goût. Difficile de ne pas se retourner pour revoir nos années collèges.

« – Et si on tenait un carnet de bord ?
Ils m’ont regardée comme si je descendais du mammouth.
– Ben oui, ai-je expliqué, comme un carnet de voyage. Le journal de notre troisième. Ça serait une sorte de témoignage qui nous rappellerait toute notre vie ce qui va nous arriver cette année. Ça va nous obliger à rester proches. Et je suis sûre qu’on restera toujours amis. »

Joséphine

« Tu sais, on ne peut pas mesurer la douleur. Tu vas peut-être souffrir plus en perdant ton chat qu’un autre en perdant sa grand-mère. On ne sait pas. Il n’y a pas de loi. Toutes les souffrances méritent d’être prises en compte. »
Clothilde

« En une soirée, j’avais souffrir deux filles à cause de ma bêtise. Il fallait que j’arrête de considérer les filles comme des tableaux destinés à distraire nos vies de garçons. »
Benoît

« Ça me changeait des minots de ma classe que je dépasse parfois d’une tête. Même s’il y en a des mignons, ce n’est pas possible avec eux. C’est super nul mais ça fait trop bizarre quand la fille est plus grande que son copain. Parce que, nous, on est censées être mignonnes, et tout ce qui est petit est mignon, enfin c’est ce qu’on dit. Et les garçons sont censés être fort, et ce qui est fort est grand, c’est aussi ce qu’on dit. Avec deux idées stupides, on élimine plein de possibilités, c’est comme ça. »
Sarah

« Mais un garçon qui a des bonnes notes, surtout en maths et en sciences, on l’encourage. On le croit tout de suite supérieurement intelligent. Une fille, on considère que c’est normal et que c’est simplement parce qu’elle est scolaire et attentive. De quoi décourager n’importe qui. »
Justine

Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel. Editions Talents Hauts, 2014. 570 pages.

Frangine, de Marion Brunet (2013)

Frangine (couverture)Après le coup de cœur Dans le désordre et l’impressionnant Gueule du loup, Marion Brunet a encore frappé ! Je reviens aujourd’hui avec Frangine, un nouveau coup de cœur.
Frangine, c’est l’histoire d’une famille. Celle de Pauline et Joachim, le narrateur, et de leurs deux mères, Maman (alias Julie) et Maline (alias Maryline). C’est l’histoire de la bêtise, de l’intolérance et de la cruauté du monde. Mais heureusement, c’est aussi celle de l’amour, de la famille, de l’amitié et de la solidarité.
En rentrant au lycée, deux ans plus tôt, Joachim n’avait pas eu de problèmes : sa stature et son assurance suffisaient à faire taire tous les moqueurs. Ce n’est pas le cas de Pauline qui devient rapidement la souffre-douleur de certains élèves.

« Il faut que je vous dise…

 Raconter ma sœur ne suffit pas.
Me raconter non plus.
J’aimerais vous annoncer que je suis le héros de cette histoire, mais ce serait faux.
Je ne suis qu’un morceau du gâteau, même pas la cerise. Je suis un bout du tout, un quart de ma famille. Laquelle est mon nid, mon univers depuis l’enfance, et mes racines, même coupées.
Je ne suis pas le héros de cette histoire – parce que nous sommes quatre.
Étroitement mêlés, même quand on l’ignore, même quand on s’ignore.

 J’imagine que c’est pareil pour tout le monde : que c’est ça, une famille. »

L’homophobie, l’intolérance, la bêtise, l’ignorance. Tout ça me rend malade. Ce livre m’a rendue glacée. Glacée face à la cruauté des adolescents, face à la stupidité du monde, face à l’homophobie qui est toujours là, stagnante. Les préjugés idiots (du style «  qui c’est qui fait l’homme, qui c’est qui fait la femme ? »). Les injures et les humiliations liées au sexe et à la féminité, toujours considérée comme une faiblesse, un rabaissement. Je ne comprends pas comment on peut en être encore là.
C’est un roman dur et beau à la fois. Le harcèlement psychologique et les agressions verbales que vit Pauline me touchent profondément. Finalement, Pauline trouve elle-même la solution à ses difficultés (et comme l’avait répété Blandine, la copine de Joachim, c’est ce qu’elle avait de mieux à faire). Assumer ses différences et celles de sa famille, prendre confiance et ne plus craindre les autres pour être prête à affronter l’avenir.

Certes, le roman met en place une famille homoparentale, mais l’homosexualité de leurs mères n’est pas le centre du roman, même si elle est le point de départ de tout. Frangine met l’accent sur la famille, quelle qu’elle soit, et surtout sur la paire Joachim/Pauline. Le frère et la sœur sont très différents – lui est plus impulsif tandis qu’elle a besoin de temps pour réfléchir et mettre les choses à plat – mais ils restent inséparables, même quand ils s’ignorent, ils sont toujours là pour l’autre, prêts à s’épauler. C’est un duo touchant de solidarité et la famille forme un quatuor aimant et complice.

L’écriture est toujours aussi incroyable. Marion Brunet a le don de m’enlever, de m’emporter dans ses histoires et de me lier aux personnages de telle sorte que les quitter est à chaque fois un déchirement. La voix de Joachim, témoin révolté de l’enfer vécu par sa frangine, nous immerge dans le roman. Joachim n’est pas pour autant un super héros, il reste un adolescent dépassé qui, parfois, préfère fuir et ignorer les problèmes qu’il ne peut véritablement résoudre (« Je n’entendais rien des cris muets de ma sœur. »). Grâce à ce point de vue adolescent, des intermèdes plus légers viennent relâcher un peu la tension générale (à l’image de celle qui crispe Pauline jour après jour). C’est juste, c’est profond, c’est formidable. (J’ai l’impression de me répéter à chaque chronique concernant Marion Brunet, mais vraiment, ses livres sont des pépites.)

Je trouve qu’on a souvent des livres sur l’homosexualité, sur l’homoparentalité, mais Marion a su dépasser cela pour écrire un livre sur une famille et sur la relation entre un frère et sa sœur avec une grande justesse et beaucoup de sensibilité. Un nouveau coup de cœur à mettre au crédit de cette formidable autrice.

« J’ai lu dans son regard qu’elle était perdue. Que pour elle, rien n’avait été progressif. Et qu’elle était brutalement passée du pays enchanté aux terres menaçantes du Mordor – elle tombait de haut. »

« – Tu as l’âge de louper… et de réussir. Tu as le temps de tout, encore. Arrête de t’enferrer toi-même dans tes propres angoisses. On t’a toujours fait confiance, ta mère et moi. Julie te fait confiance. Tu ne vas pas renoncer et être malheureuse à ton âge !
(…)
–  De toute façon ma grande, il n’y a pas d’âge pour être bien, faire les bons choix. Faire des choix, tout court. Même vieux, on ne subit pas une situation douloureuse sans réagir. Si t’as plus envie, t’as plus envie. Faut pas oublier un truc, c’est que dans le boulot, personne n’est indispensable. »

Frangine, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2013. 262 pages.

 

Un hiver en enfer, de Jo Witek (2014)

Un hiver en enfer (couverture)Edward Barzac est un adolescent mal dans sa peau. Sa vie : des rituels à chaque instant, le harcèlement que lui font subir Sébastien Traval et Stéphane Bosco dans son lycée pourtant de si bonne réputation, l’Institut Saint-Nicolas, une autre vie dans les jeux vidéo en ligne. Et son père. La seule personne qui compte à ses yeux, la seule personne avec qui il partage des bons moments. Fragile psychologiquement, sa mère fait de fréquents séjours en institutions et, quand elle est à la maison, elle n’est guère plus qu’un fantôme. Elle n’a jamais eu de gestes d’amour pour lui.

Le jour où son père décède dans un accident de voiture, sa mère se métamorphose. La voilà devenue mère poule, mère aimante, mère possessive… mère dangereuse ?

J’ai découvert Jo Witek il y a peu, avec Peur express et – dans un autre genre – avec Mentine et c’est une bibliothécaire qui m’a recommandé celui-ci.

Les personnages évoluent dans ce qui devient peu à peu un thriller psychologique, plus qu’un thriller bourré d’action.

Plongé dans les pensées d’Edward, on s’attache tout de suite à cet ado mal dans sa peau, isolé, sans amis. Les épreuves que traverse Edward peuvent être celles de beaucoup de jeunes, qu’il s’agisse de la perte d’un parent ou du harcèlement scolaire. Mais jusqu’où peut aller sa violence suite à la perte déchirante de son père ? Quant à Rose, sa mère, pourquoi, comment a-t-elle perdu sa froideur pour devenir si aimante ? Est-ce qu’elle ment, est-ce qu’elle joue ?

Ce face-à-face oppressant est brillamment mené par Jo Witek.

L’ambiance devient de plus en plus pesante. Voilà qu’ils quittent leur belle demeure de la région parisienne pour s’installer dans leur chalet de Courchevel. Les rares soutiens d’Edward – son ancienne nourrice, la vieille cuisinière, un ami…  – disparaissent peu à peu de sa vie. Sa mère l’isole, le protège, le surveille. Qui est fou dans cette histoire ? Sa mère comme Edward le pense ? Edward qui serait devenu paranoïaque à la mort de son père ? Nous sommes tant immergés dans son esprit que l’on est tout à fait partant pour croire en la bonne fois d’Edward, mais se peut-il que tout soit si « simple » ?

Un thriller bien asphyxiant avec tous les ingrédients, notamment des personnages ambigus et une tension croissante maîtrisée…

 

« Les gosses n’étaient pas toujours en sécurité dans leur maison, car c’était là que pour certains leur vie se faisait bousiller à jamais. Une violence sans témoins, bien calfeutrée derrière les doubles rideaux. »

« Sa mère avait accepté qu’Henry-Pierre les rejoigne au chalet pour les vacances d’hiver. Il n’y comprenait plus rien. Cela n’avait pas de sens, plus de sens. Autour de lui, les murs de sa chambre se mirent à vaciller comme s’ils étaient faits de papier mâché. Comme si la pluie à l’extérieur pénétrait dans sa chambre, faisant couler les parois, emportant ses certitudes. »

Une interview de Jo Witek au sujet d’Un hiver en enfer sur le site des éditions Actes Sud Junior.

Un hiver en enfer, Jo Witek. Actes Sud Junior, 2014. 333 pages.

 

Le journal malgré lui d’Henry K. Larsen, de Susin Nielsen (2013)

Le journal malgré lui d’Henry K. Larsen (couverture)Henry K. Larsen est fortement encouragé par son psychiatre, Cecil, qui, selon lui, « n’est pas la crème des psychologues » à tenir un journal intime. Tout d’abord récalcitrant, il y prend peu à peu goût. On devine qu’un lourd secret pèse sur Henry et son père, que leur déménagement récent à Vancouver n’est pas anodin. Peu à peu, on comprend en partie quel est ce secret, bien avant qu’Henry ne puisse mettre des mots dessus.

Dans son immeuble, il rencontre Karen et M. Atapattu qui semblent aussi insupportables l’un que l’autre au premier abord. Mais Henry saura mettre de côté son cynisme et sa mauvaise humeur pour apprendre à les connaître au-delà des apparences. A l’école, il fait la connaissance de Farley – « Bizarre. Enthousiaste. Loyal » – et d’Alberta – « Malpolie. Brutale. Unique. Jolie. » – dans un groupe où l’on teste sa culture générale à travers des concours inter-collèges. Ceux-ci deviennent ses meilleurs amis. Mais Troy a pris Farley comme souffre-douleur et l’histoire semble se répéter pour Henry.

Quel choc, ce roman ! Humour et horreur se côtoient en permanence. Henry a un sens du second degré hilarant, il rêve comme un enfant, se passionne pour le catch (une tradition familiale), mais l’histoire est tellement dure, tellement triste. Henry a douze ans, mais il semble beaucoup plus vieux car il y a des horreurs dans son passé que ceux de son âge ne peuvent même pas imaginer (comme Harry Potter !). On vit avec lui, on souffre avec lui, on le voit se débattre entre des sentiments contradictoires face à ce qui s’est passé : colère et culpabilité, amour pour son frère et rancœur. Il lutte pour sauver sa famille – puisque ses parents semblent se diviser – et emprunte peu à peu un chemin pour accepter les événements traumatisants de son passé, pour apprendre à vivre avec.

Susin Nielsen a su trouver un ton juste qui ne tombe jamais dans le larmoyant. Pourtant, ce n’était pas forcément gagné avec un personnage d’adolescent traumatisé avec un passé qui le hante et une famille qui se déchire. Elle nous place au niveau de son narrateur. L’horreur et la tristesse de cette histoire sont nuancées par l’humour (les remarques d’Henry sur ses voisins, les séances de psy…), les personnages hauts en couleurs, les petits combats du quotidien (gagner un peu d’argent pour aller voir Le Grand Clash de la LPC (Ligue Planétaire de Catch) en direct live à Seattle, etc.). C’est vraiment avec une grande finesse qu’elle aborde le thème des relations entre les adolescents ou entre adolescents et adultes.

Et je m’arrête là car je ne veux pas trop en dire sur ce très beau roman.

Henry est un héros face auquel on ne peut pas rester de marbre et tous ceux qui l’entourant sont touchants à leur manière. Une histoire bouleversante, sombre et lumineuse à la fois. Une merveille.

« C’est à cause de cette voix de robot que je me suis retrouvé ici. Après toute l’histoire avec maman, à Noël, mes « furies » sont revenues et je me suis mis à parler comme un robot vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et même jusqu’au déménagement à Vancouver. L’intérêt de parler robot, c’est que cela permet de tout dire sans exprimer la moindre émotion. »

« Est-ce que ce ne serait pas génial si on pouvait écrire le scénario de sa propre vie ? Je suppose qu’il y aurait beaucoup moins de suspens qu’au cinéma. Mais au moins, on pourrait s’écrire un happy-end. »

Le journal malgré lui d’Henry K. Larsen, Susin Nielsen. Hélium, 2013 (2012  pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plouhinec. 248 pages.

Les livres (chroniqués) de Susin Nielsen :

Les crocodiles, témoignages mis en dessins par Thomas Mathieu (2014)

Les crocodiles (couverture)Tout d’abord un Tumblr, le Projet Crocodiles consiste à mettre en images des témoignages de femmes sur des « histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire ». La BD est un regroupement de ces planches, augmentée de quelques conseils pour éviter ou affronter ses situations que l’on soit victime, agresseur ou témoins. Quelques textes de personnes impliquées dans la lutte contre le harcèlement apportent un éclairage supplémentaire sur le choix de dessiner les hommes en crocodiles, sur les initiatives qui sont prises pour parler de ce problème, etc.

Je pense qu’il est important d’avoir des BD comme celles-ci, ou comme les trois En chemin elle rencontre… Elles permettent de se rendre compte de ce que les femmes vivent chaque jour (car, quand on est un homme, on ne voit pas ce quotidien d’insultes, de sifflements, d’inquiétudes. Quand je lui ai mis la BD entre les mains, un ami m’a dit que certaines histoires lui paraissaient incroyables. Sauf qu’elles sont courantes.) Le harcèlement et le sexisme sont une triste réalité et je pense que c’est un pas supplémentaire vers une prise de conscience. Je ne pousse pas la naïveté au point de dire qu’une BD résoudra tout, mais ce format permettra peut-être de toucher un public qui lit beaucoup de BD et qui n’aborderait pas le sujet sous une autre forme (livres, discussions, etc.).

En outre, Thomas Mathieu déculpabilise les femmes. Beaucoup, après une agression quelle qu’elle soit, s’interroge : est-ce ma faute ? est-ce ma tenue ? Non, c’est l’attitude des hommes qui doit être montrée du doigt, Thomas Mathieu insiste énormément là-dessus dans la seconde partie.

De plus, la BD rentre dans l’espace privé et aborde également la question du viol conjugal, une agression grave, mais souvent minimisée puisque « tu ne peux pas être violée par ton compagnon, voyons ».

Je trouve pertinent le choix de caricaturer les hommes en croco, je ne l’interprète pas comme « tous les hommes sont dangereux, fuyez ! », mais comme une réalité qui est que tout homme peut un jour être un croco. Même rien qu’un peu. En n’intervenant pas, en laissant un ami siffler des filles, en faisant un petit commentaire sexiste… De plus, cela peut peut-être faciliter l’identification à la victime « humaine » pour des personnes ne se sentant pas concernées.

Les témoignages choquent parfois, touchent toujours juste. Certains reprochent aux Crocodiles le caractère répétitif des histoires, mais on voit différentes sortes de harcèlement, différentes situations où s’exerce un sexisme insupportable. Et dans la vie, dans la rue, c’est également très répétitif pour les femmes de se faire aborder où qu’on aille. Et non, ce n’est ni flatteur, ni agréable ! Donc je pense qu’il faut en parler, encore et encore.

A mettre dans les bibliothèques, dans les CDI, entre toutes les mains, féminines comme masculines !

 

« Le sujet de Les Crocodiles n’est pas de dire que les hommes naissent crocodiles, mais qu’ils le deviennent, et c’est là  que la caricature prend tout son sens. Un dessin qui me glacerait le sang, ce serait celui d’un bébé humain qui se transformerait petit à petit en crocodile. Ça me choquerait parce que c’est ce qui arrive, on transforme des petits garçons en prédateurs sexuels, alors qu’ils pourraient devenir des humains respectueux et heureux. Je pense à la citation d’Andrea Dworkin : Comment se fait-il que le garçon dont le sentiment de vie est si vif qu’il donne de l’humanité au soleil et à la pierre se transforme en homme adulte incapable d’admettre ou même d’imaginer son humanité commune avec les femmes ? »

 

Le Tumblr et la page Facebook du Projet Crocodiles

Les crocodiles, Thomas Mathieu (dessins). Le Lombard, 2014. 176 pages.