Les Dames de Grâce Adieu et Clarissa (challenge « Tour du monde »)

Je continue mon tour du monde avec l’Angleterre et l’Autriche. Vous pouvez retrouver toutes mes lectures et chroniques publiées sur la page du challenge.

***

ANGLETERRE – Les Dames de Grâce Adieu, de Susanna Clarke (2006)

Les dames de Grace Adieu (couverture)Trois ans depuis ma lecture du fabuleux Jonathan Strange & Mr Norrell, trois ans pour lire ce recueil de nouvelles qui en prolongent l’univers.

Huit nouvelles qui font ressurgir en un clin d’œil l’atmosphère de ce roman si particulier. On retrouve la campagne anglaise avec ces descriptions si bucoliques ; on renoue avec cette magie ancestrale, intriquée dans le monde réel. On croise des personnages historiques – le duc de Wellington et Marie Stuart – ainsi qu’un certain Jonathan Strange justement. D’autres nouvelles mettent en avant des héroïnes indépendantes d’esprit, décidées, que la magie soit de leur côté ou se pose en obstacles à leurs désirs. La quatrième histoire emprunte le décor de Stardust de Neil Gaiman (dans ma PAL depuis… ?). Bref, un melting-pot de contes, de protagonistes et de clins d’œil littéraires.

Ce sont des histoires de fées, d’ensorcellement, d’un univers féérique qui flotte comme un voile contre notre monde. Mais attention, oubliez les petites fées féminines, espiègles et court vêtues : les fées peuvent être de sexe masculin comme ils peuvent être de grande taille. Mais ce qui frappe le plus, c’est leur caractère composé de cruauté, d’indifférence, d’égoïsme et de détachement. A travers ses histoires, on apprendra les relations complexes entretenues avec leur nombreuse progéniture ainsi leur absence de scrupules à prendre au monde humain ce dont ils ont envie/besoin, que ce soit des bébés, des nourrices, des amant·es… De la fascination pour la féérie, du mystère, une touche de malignité, une pointe d’humour, voilà ce qui fait le sel de ces nouvelles.

Sans que cela soit aussi marqué que dans le roman de Susanna Clarke, les notes de bas de page sont toujours là, contribuant à l’enrichissement des nouvelles par des récits supplémentaires, des précisions, des exemples ou autres anecdotes. J’ai retrouvé cette plume ciselée et visuelle qui m’avait tant séduite dans Jonathan Strange & Mr Norrell.

Si je préfère un bon gros pavé à la brièveté des nouvelles, si je favorise l’intrigue approfondie et captivante de Jonathan Strange & Mr Norrell aux historiettes si vite clôturées (et oubliées ?) des Dames de Grâce Adieu,  j’ai apprécié ces récits anecdotiques qui peuvent constituer aussi bien une prolongation dans l’univers de Susanna Clarke ou une porte d’entrée moins imposante que les neuf cents pages du roman.

Les Dames de Grâce Adieu, Susanna Clarke, illustré par Charles Vess. Editions Robert Laffont, 2012 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. 284 pages.

***

AUTRICHE – Clarissa, de Stefan Zweig (1990, posthume)

Clarissa (couverture)« Le monde entre 1902 et le début de la Second Guerre mondiale, vu à travers l’expérience d’une femme », c’est ainsi que Stefan Zweig résumait ce roman, resté inachevé. S’ouvrant sur ses années de pensionnat, le récit conduit Clarissa à un poste d’assistante pour un neurologue respecté, à une convention où elle rencontrera le professeur Léonard, socialiste français. Quand la guerre éclate, Clarissa ne le sait pas encore, mais elle attend un enfant. Et le garder, lui, le fils de l’ennemi, ne sera pas un choix anodin.

Je n’ai pas lu Stefan Zweig depuis longtemps (alors que je le considère comme l’un de mes auteurs fétiches), mais j’ai tout de suite retrouvé l’efficacité de sa plume, celle qui rend ses nouvelles aussi prenantes et passionnantes qu’un roman richement développé. En quelques phrases, il développe suffisamment de traits de personnalité pour que l’on puisse se faire immédiatement une idée précise, un portrait vivant du personnage dépeint. J’ai lu ce texte juste après De sang et d’encre de Rachel Kadish et j’ai été frappée du contraste : Zweig semble presque plus percutant en cent pages que l’autrice en six cents pages concernant le développement et l’intériorité du personnage. La concision de l’auteur autrichien m’a encore une fois bluffée.
La suite du récit prend parfois davantage son temps dans l’exposition des tourments et des dilemmes d’une Clarissa placée face à des choix difficiles. Il place également un discours plus philosophique dans la bouche de Léonard qui s’étire parfois un peu trop.

Je ne suis pas une experte concernant Zweig, mais il m’a semblé avoir mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche de roman. Il y tient des propos remplis d’humanité, il vante « les petites gens », les masses qui font un tout bien plus efficacement qu’un homme politique, les peuples constitués d’une multitude d’individualités qui font finalement le monde.
La section qui traverse la Première Guerre mondiale est poignante. Zweig se dresse contre la guerre, contre cette folie qui semble annihiler toute logique, cette machine qui broie les esprits autant que les corps, ce nationalisme dévastateur, cette absurdité sanguinaire.
Au-delà des personnages du roman, j’ai eu davantage de compassion pour l’auteur lui-même car j’ai fortement ressenti la tragédie que constituait la succession de deux guerres comme celles qui ont déchirées l’Europe et le monde pour cet homme pacifiste, si enthousiaste et convaincu de l’union des pays et du partage international.

C’est un texte inachevé, donc forcément un peu frustrant. Les dernières parties ne sont qu’esquissées ; celle de 1921-1930 ne contient que deux phrases sur lesquelles s’achève brutalement le récit. J’extrapole peut-être, mais ce qu’on peut lire dans les ultimes années ébauchées m’a laissé un goût amer. Ce sentiment de passer à côté d’une autre vie, plus heureuse, d’avoir pris le mauvais chemin, d’avoir raté le virage. A chacun·e d’imaginer la fin de l’histoire ; personnellement, je suis assez fataliste…

Un texte fort bien qu’incomplet dans lequel on retrouve les idées humanistes de Stefan Zweig ainsi que l’efficacité de sa prose. Un récit porteur de désillusions qui laisse une sensation prégnante de tristesse.

« Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tels des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. »

Clarissa, Stefan Zweig. Le Livre de Poche, 1995 (1990 pour l’édition originale. Belfond, 1992, pour la traduction française). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle. 187 pages.

Dominium Mundi (2 tomes), de François Baranger (2013-2014)

J’avais le vague pressentiment que ces deux volumes risquaient de traîner fort longtemps dans ma PAL si je n’y prenais garde. J’ai donc une la bonne idée de partir avec eux en confinement. La bonne idée car je me suis effectivement régalée d’un bout à l’autre de ma lecture !

De quoi ça parle ? Imaginez une Terre dévastée par une Guerre d’Une Heure, guerre nucléaire et bactériologique aussi fulgurante que dévastatrice ; imaginez que des cendres de l’ancien monde détruit émerge l’Empire Chrétien Moderne et une réorganisation féodale des sociétés survivantes, placée sous l’égide d’un pape tout puissant ; imaginez, les nuages toxiques réduisant sans cesse l’espace vivable, une mission colonisatrice est lancée en direction d’Akya, une planète d’Alpha du Centaure ; imaginez que ces colons découvrent sur place ni plus ni moins que le tombeau du Christ avant d’être massacrés par les Atamides, les habitants de cette planète. Il n’en faut pas moins pour que soit lancée la neuvième croisade. Un million d’hommes et de femmes bien déterminés à récupérer ce lieu saint aux mains des impies, lancés à travers l’espace dans un gigantesque vaisseau, le Saint-Michel.

Évidemment, on devine rapidement que cette version officielle de l’histoire n’est sans doute pas tout à fait exacte. Des personnages louches, des conversations qui laissent échapper des indices… Que s’est-il vraiment passé sur Akya lors de la première mission de colonisation ? Qui sont les Atamides ? Que contient réellement ce tombeau ? Qui sait quoi ? Qui commet ces meurtres atroces sur le Saint-Michel ? Ce petit côté mystère, porté par l’enquête de Tancrède de Tarente (l’un des personnages principaux sur lequel je reviendrai), sert de fil rouge tout au long du récit. Il donne lieu à une alternance de moments d’action et d’instants plus tranquilles où il ne se passe pas grand-chose et l’auteur a su trouver une juste balance entre ces deux ambiances, entre rebondissements surprenants et vie quotidienne au cœur de l’armée croisée, pour ne jamais perdre son lecteur (surtout quand, comme moi, on aime la richesse foisonnante de mille petits détails, plus que les courses poursuites haletantes). Tout cela est très bien amené et géré d’une main de maître.

Les romans sont denses et détaillés. Les ressorts politiques, les intérêts des uns et des autres, les luttes entre seigneurs, la manipulation des masses, le fanatisme, le système de classes et l’impunité offerte aux couches jugées supérieures de la société, l’hypocrisie de la religion et des hommes d’église… Cette lecture m’a parfois rappelé Les Rois Maudits de Maurice Druon : l’univers moyenâgeux, les guerres de pouvoir, les intrigues, les mensonges et les trahisons… J’ai beaucoup aimé en apprendre plus sur l’Empire Chrétien Moderne, son emprise sur le globe, son ascension, toutes ces informations qui sont injectées ici et là au fil de l’intrigue. Et j’ai encore davantage adoré voir l’Église en prendre sérieusement pour son grade. Ce mélange entre science-fiction et roman historique s’est révélé à la fois très réussi et tout simplement passionnant !

L’écriture est très agréable et véritablement prenante. Pas avare en détails et en descriptions, elle est très visuelle, même dans les passages les plus techniques (comprendre « même quand je ne comprends pas tout », par exemple, lorsque l’auteur parle du Nod2, l’ordinateur organique qui régit le Saint-Michel).
La narration est d’autant plus addictive et efficace que l’auteur change régulièrement de point de vue et garde des informations pour plus tard, utilisant des flashbacks (les personnages se remémorent plus tard les circonstances les ayant menés à telle situation ou la conversation leur ayant permis de découvrir telle vérité). Cela crée un suspense parfois frustrant tant ma curiosité en était attisée.
Par contre, j’ai été outrée par le nombre de fautes présentes dans ces deux volumes. J’ai fini par regretter de ne pas les avoir comptées tant il y en a. Au début, ça surprend, mais j’ai fini par être véritablement exaspérée. Des « a » quand il faudrait des « à », des « où » quand il faudrait des « ou » et vice versa, un « d’avantage » au lieu d’un « davantage » ; une ou deux phrases mal formulées… ; ça en devient agaçant quand ça se répète sans cesse.

Outre cela, ce qui m’a complètement accrochée à ce long récit, ce sont les personnages. Je marche énormément à l’affectif et les personnages sont, la plupart du temps, quelque chose d’essentiel pour moi. Nous passons énormément de temps avec eux, ce qui nous laisse le temps de les connaître et de les aimer. A côté des grands objectifs de la Chrétienté, ces romans sont aussi bourrés d’émotions humaines : les rivalités, les préjugés, l’amitié, la remise en question et l’ouverture d’esprit, l’anthropocentrisme contre l’entraide et la rencontre avec un Autre, le fanatisme religieux contre les doutes spirituels, l’obéissance aveugle à l’autorité contre l’anti-militarisme, etc.
J’ai été surprise par Tancrède de Tarente. Celui que l’on présente comme un lieutenant émérite, un Méta-Guerrier (un rang militaire élevé) exemplaire, pur produit de l’armée, ne m’intéressait guère de prime abord, mais il a su rapidement attirer mon attention et mon affection. Il aurait pu être trop parfait tant il est impressionnant de courage et de droiture, mais lui que je craignais rébarbatif s’est révélé attachant par ses liens avec ses hommes, ses doutes et ses remises en question (sur la religion, l’armée, les Atamides…). Pour lui qui avait été si bien été conditionné depuis son plus jeune âge, l’évolution de sa pensée ne se fait pas sans mille souffrances morales.
Il y a aussi Albéric Villejust, l’inerme, le classe zéro, l’enrôlé de force qui se rebelle contre l’autorité, l’athée qui aide Tancrède à progresser sur le chemin du questionnement, qui finira par jouer un rôle immense, celui qui ne paie pas de mine à première vue mais à qui l’on s’attache pour sa simplicité et son réalisme (il est plus facile de s’identifier à un Albéric qu’à un Tancrède surentraîné). Il y a le flamboyant Liétaud Tournai, le géant affable et toujours prêt à rire, l’ami fidèle dont la relation avec Tancrède est particulièrement forte et belle.
J’ai été intriguée par leurs découvertes, j’ai été révoltée face aux situations injustes, j’ai été triste face à leurs pertes, j’ai partagé leurs joies, j’ai adoré suivre leur évolution, leur complexité, leurs hésitations, bref, j’ai fini par vivre pleinement leurs aventures avec eux. J’ai été vraiment désolée de quitter ces trois personnages (et d’autres dont je ne dirais rien pour ne pas spoiler) quand est venu le temps de la dernière page.
L’univers est presque exclusivement masculin : l’équipage est composé majoritairement d’hommes en dépit du régiment d’élite des Amazones et des femmes enrôlées de force pour leurs compétences scientifiques (comme Clotilde qui deviendra une aide précieuse pour Albéric). Il faut dire que dans la société médiévale qui a été réinstaurée, la place des femmes n’a guère progressé dans les classes supérieures : nulle possibilité de s’échapper d’un avenir de femme au foyer si ce n’est en s’engageant dans l’armée. Ce qui m’a réellement chagrinée, c’est de ne pas parvenir à réellement apprécier Clorinde di Severo, la seule femme dont nous partageons parfois le point de vue. Une femme forte, décidée, combattante, mais que j’ai souvent trouvée trop obtuse et hautaine. Peut-être avais-je déjà trop pris le parti de Tancrède au moment de sa rencontre avec Clorinde pour apprécier celle qui, d’une certaine façon, tente bien souvent de lui barrer la route. (Et puis, je n’ai pas trop accroché à sa romance avec Tancrède.)
Je m’arrête là mais sachez qu’il y a plein d’autres personnages fascinants, intimidants, captivants, dangereux, ambigus, à découvrir.

Ma première incursion dans le genre du space opera s’est donc révélée particulièrement fascinante et addictive. Ce dyptique, qui revisite le poème épique La Jérusalem délivrée à la sauce science-fiction, a su m’embarquer pour un voyage palpitant. Tout est réussi : la narration, les protagonistes, les sujets abordés, ce qu’il dénonce – que ce soit la volonté si tristement humaine de tout dominer, les abus de pouvoir ou la religion utilisée à des fins de pouvoir –, les conflits politiques ou intérieurs, le mélange entre action addictive et richesse de détails… Une superbe lecture qui m’a vraiment bluffée.

« « – Ce n’est qu’une illusion. Ce jardin n’est qu’une façade créée de toutes pièces.
– Je le sais. Mais je veux pourtant croire que tout cela est vrai, qu’aucune pompe n’est dissimulée sous les ruisseaux, qu’aucune soufflerie n’est à l’origine du vent qui fait bouger les feuilles, qu’aucun paysagiste n’en a tracé les plans. C’est plus beau si on y croit. »
Albéric secoua la tête.
« – Je ne suis pas d’accord. Les choses les plus belles sont sans fard. Rien n’est plus beau que la vérité.
– La véritable nature, sans fard, n’est pas toujours belle. Beaucoup de souffrance, de violence, de peur, de froid, de faim. La véritable nature exhale plus souvent l’odeur de la décomposition que le parfum des fleurs.
– Peut-être. Néanmoins, même crue, je préfère la véritable nature à une imitation. Une imitation n’est qu’une falsification de la réalité. Peut-être que tout ce que tu viens d’énumérer est le prix à payer pour la vérité. »
Tancrède eut un petit rire amusé, sans mépris.
« Voilà un discours que je n’ai pas l’habitude d’entendre. Dans mon milieu, les apparences comptent plus que tout. C’est l’honneur d’une famille noble que de les maintenir coûte que coûte. » »

(Livre I)

« A cet instant, lui qui tenait tant à son indépendance d’esprit sut qu’en réalité il acceptait beaucoup de choses sans réfléchir. Moi qui croyais ne pas être un mouton suivant le troupeau simplement parce que mon esprit indépendant me faisait cheminer de côté, je revenais quand même à la bergerie tous les soirs. »
(Livre I)

« Si les Atamides ne semblaient pas s’être forgé de religion comme l’avaient fait pratiquement tous les peuples de la Terre, ils n’avaient en revanche pas échappé à cette triste fatalité qui veut que toutes les sociétés soient condamnées à s’inventer des mythes absurdes destinés à leur compliquer la vie. »
(Livre II)

« « Maintenant, je sens que je peux être heureux. »
Je devais me rappeler longtemps cette phrase qui derrière une apparente simplicité contenait une vérité profonde. Trop de gens, dont moi-même probablement, attendent que le bonheur leur tombe dessus sans même penser à le chercher. Or, je crois sincèrement que si l’on ne décide pas que l’on peut être heureux, alors on a peu de chances de l’être un jour. »

(Livre II)

Dominium Mundi, 2 tomes, François Baranger. Éditions Critic, coll. SF, 2013-2014. 602 pages et 796 pages.

Le cœur des louves, de Stéphane Servant (2013)

Le coeur des louves (couverture)Célia, rapidement rejointe par sa mère, vient s’installer dans la maison de feue sa grand-mère dans un village isolé dans les montagnes. Mais leur retour ne plaît pas à tout le monde et remue les cendres du passé.

J’ai découvert La langue des bêtes il y a plus de deux ans, me revoilà enfin reposant l’autre livre de Stéphane Servant qui me faisait extrêmement envie, Le cœur des louves. Pour être honnête, je suis un peu plus mitigée sur ce titre. Non, mitigée est trop fort et j’ai tout de même énormément apprécié cette lecture.

Pour parler tout de suite de ce qui m’a dérangée, c’est que je l’ai trouvé beaucoup trop long. Surtout dans la première moitié où j’avais l’impression de lire et relire sans cesse la même chose. Les mêmes émotions, les mêmes interrogations, les mêmes scènes. J’ai eu la sensation que le texte aurait pu être réduit de moitié sans problème. Cependant, la seconde moitié a su passer outre ce sentiment d’enlisement et je me suis enfin élancée sur les talons de Célia et de Tina.

En dépit de mes réserves, ce récit a aussi su me convaincre par son propos. Réalisme teinté de fantastique. Les femmes qui se font louves, la violence de la nature humaine, la dureté d’une société patriarcale, les peurs ancestrales gravées dans les tripes, les non-dits, les secrets de famille qui reviennent éclabousser le présent, la recherche de la liberté et de l’émancipation.

Le texte est poétique, d’une poésie dure. A l’image de la nature qui se dévoile à celles et ceux qui savent la regarder et l’écouter. Exploration de la forêt, escalade des reliefs rocheux, plongée dans le Lac Noir ; la nature est omniprésente, guide dans le parcours initiatique de Célia et Alice, de l’adolescence à l’âge adulte. Peu à peu naît une atmosphère ensorcelante, sauvage, sombre, qui entoure ce village perdu dans les montagnes. Une ambiance de légendes, de contes et de terreurs nocturnes.

Autre chose, en dépit de mon enthousiasme révolté pour ce cri de révolte hurlé à la Lune et à la face des hommes par ces femmes maltraitées, repoussées, violentées, méprisées, je n’ai pas réussi à m’attacher réellement à Célia. Ni à sa mère. Seule Tina, la grand-mère à la réputation de « sorcière » et de « putain », m’a touchée par son histoire emplie de brutalité, d’injustices et de liberté.

Le cœur des louves est donc une lecture palpitante, envoûtante, exigeante aussi, dont l’intrigue, les thématiques et l’écriture forment un tableau des plus magiques, éclaboussé de vérités parfois cruelles. Je regrette donc le sentiment de longueurs et le manque d’empathie envers bon nombre de personnages.

« Les bêtes les plus terrifiantes ne viennent pas la nuit. Elles n’ont ni griffes ni crocs. Elles vont sur deux jambes et elles ont tout de l’apparence d’un homme. Les bêtes peuvent parfois avoir le visage d’un père. »

« Le plus terrible, c’est que les gens ont pas oublié ce qui s’était passé ici. Ici, ils oublient jamais. Comme si leur mémoire venait se graver dans la montagne. Il faut des millions d’années pour qu’ils oublient et qu’ils pardonnent. Et pourtant, si tu savais… Eux aussi ils en ont des secrets. Des choses immondes qu’ils planquent dans des placards. »

« Il y avait quelque chose de grisant dans cette sensation. Comme quand on est en équilibre en haut d’un mur. L’impression que tout est ouvert devant soi. Et aussi la crainte. La peur de chuter. D’être entraînée par son propre poids vers le vide. Mais c’est peut-être de cette angoisse-là que naît le plaisir d’être bien vivante. Sans la peur de la chute, on ne ressent peut-être pas le plaisir de la liberté. »

Le cœur des louves, Stéphane Servant. Éditions du Rouergue, coll. Doado, 2013. 541 pages.

La parenthèse 9ème art – Bergères Guerrières et Canoë Bay

Un peu lassée de voir traîner ces chroniques esseulées dans mon ordinateur, je vous propose une petite parenthèse 9ème art avec des lectures qui remontent à quelques mois maintenant. Deux très belles découvertes, dont la première ne vous est peut-être pas inconnue !

***

Bergères Guerrières (3 tomes, en cours), de Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin) (2017-2019)

Voilà dix ans que les hommes ont disparu, avalés par une guerre aux confins du pays. Les femmes ont dû s’organiser et surtout, organiser la défense du village. Ainsi est né l’ordre des bergères guerrières. Ce sont ces combattantes d’élite que la jeune Molly s’apprête à rejoindre en prenant le titre d’apprentie.

Au scénario, j’appelle Jonathan Garnier qui a fait naître l’énergique et émouvante Momo ! Et qu’avons-nous là ? Une histoire d’aventures et une histoire de femmes et de filles braves et prêtes à tout pour défendre leur village.
Dans un univers qui n’est pas sans rappeler la pittoresque bourgade de Berk (Dragons), Molly et ses amies sont nommées apprenties. Sous l’égide des guerrières d’élite, elles apprennent à manier arcs, épées et autres marteaux de guerre. Toutes ont des traits de caractère très différents – énergique, blasée, colérique, peureuse… – mais toutes se surpassent, affrontent leurs peurs, leurs blocages et leurs doutes. Être une fille n’est nullement un handicap dans ce pays. Et ce n’est pas Liam, le meilleur copain de Molly, qui dirait le contraire : il est au contraire prêt à tout pour rejoindre l’ordre des bergères guerrières.
J’ai aussi été sous le charme de la magie qui opère en ce monde. Pas de pouvoir pour nos bergères guerrières, mais des sorciers et sorcières qui vivent isolés, en communion avec la nature. Une tribu, une famille, un peuple féerique attirant quoique parfois inquiétant. Et cette magie noire aussi, qui a donné vie à cette Malbête dont l’ombre pèse sur le village.

Au dessin, j’appelle Amélie Fléchais dont la beauté du trait n’est plus à prouver ! Déjà, il y a ces couvertures qui sont tout simplement à tomber ! Ensuite, elle offre à cette contrée des teintes écossaises avec ces rochers, ses étendues vertes, son brouillard, ses moutons : rien que cela avait de quoi me séduire. Ses personnages sont très expressifs et plutôt craquants, à commencer par ce petit feu follet prénommée Molly. Avec sa chevelure rousse, ses bonnes joues et son enthousiasme mâtiné d’un sale caractère, difficile de rester de marbre face à cette héroïne entraînante. Tout en rondeur et en douceur, son trait si distinctif apporte un véritable charme à cette histoire.
Par contre, pour être honnête, j’ai été déstabilisée par le tome 3. L’histoire est toujours aussi chouette, mais le dessin m’a semblé bien différent. Plus grossier, aux traits plus épais. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai lu le troisième tome deux mois après les deux premiers ou si la disparité dans le coup de crayon est bien réelle, mais cela a fait naître un sentiment mitigé sur le troisième tome qui tranche avec l’enthousiasme des premiers. Cela, cependant, ne retire en rien les qualités de cette saga dont j’attends la suite avec curiosité et impatience.

Comment dire non à une si belle histoire d’amitié, d’égalité, de courage et de magie ? Tendre, humour, aventure et féminisme, le tout dans une ambiance celtique/viking, personnellement, j’en redemande !

Bergères Guerrières (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Glénat, coll. Tchô !.
– Tome 1, La Relève, 2017, 70 pages ;
– Tome 2, La Menace, 2018, 71 pages ;
– Tome 3, Le Périple, 2019, 64 pages.

***

Canoë Bay, de Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin) (2009)

Canoë Bay (couverture)Ce roman graphique raconte l’histoire de Jack, jeune Acadien orphelin, qui, alors qu’il n’est que mousse, se découvre détenteur d’un indice conduisant à un fabuleux trésor.
J’attendais pour en publier la chronique d’avoir lu les autres ouvrages du même auteur et de la même série – à savoir Frenchman, Iroquois, Pawnee et Vanikoro – que possédait la bibliothèque où je travaillais, sauf que j’ai si bien lu autre chose que me voilà partie, d’où cette simple chronique.)

Cette bande dessinée mêle deux histoires. Une histoire fictionnelle sur fond historique.
Pour l’histoire avec un grand H, c’est l’histoire du Canada en 1755, ce sont les conflits franco-britanniques pour le Nouveau Monde, c’est l’esclavage. C’est croiser les noms de Mary Read, Anne Bonny et Calico Jack Rackham.
Et dans cette grand Histoire, il y a le jeune Jack. Il y a la rencontre avec des Indiens et des pirates ! Un rêve de gosse, pas toujours idyllique avouons-le. Le chef de la bande de pirates, John Place, alias « Lucky Roberts », rappelle le John Silver du film Disney La Planète au trésor : avide de trouver son or mais pas si « sans foi ni loi » finalement. C’est un récit d’aventure, d’amitié, d’amour, mais aussi de combats et de mort. Un périple, la nature, les dangers, les haines des hommes. Pas de répit, pas d’ennui.

Et puis, il y a les dessins de Patrick Prugne, l’auteur de Poulbots, sublime ouvrage dont j’ai déjà parlé, à ne pas confondre avec son fils Thibault Prugne (dessinateur tout aussi talentueux par ailleurs). Dès qu’on ouvre la BD, c’est parti, on en prend plein les yeux. Les paysages, les forêts, les lacs… Les couleurs, la chaleur de ses illustrations, l’expressivité des personnages… Les aquarelles de l’artiste sont absolument sublimes.

En bonus (et je ne dis jamais non aux bonus) : plein de croquis et d’esquisses préparatoires qui enrichissent la fin de l’ouvrage et donnent à voir un soupçon du travail de documentation nécessaire à un tel ouvrage.

Une très belle bande-dessinée portée par des illustrations magnifiques, notamment de la nature nord-américaine.

Canoë Bay, Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin). Editions Daniel Maghen, 2009. 102 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

***

Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

***

Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

***

Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)