L’odyssée des fourmis, d’Audrey Dussutour et Antoine Wystrach (2022)

L'odyssée des fourmis« On nous avait prévenus de faire très attention où nous posions les pieds.
Dans la forêt dense du Gabon, où tout dans cette nature sauvage semble hostile à l’Occidental fraîchement débarqué, le danger ne venait pas seulement des vipères championnes du camouflage, des crocodiles orange vivant dans l’obscurité des grottes, ou des éléphants capables de vous surprendre au coin d’un arbre pour vous charger en un éclair. Il venait d’ailleurs. »

Sur cette introduction digne d’un roman d’aventures ou de science-fiction s’ouvre ce documentaire myrmécologique passionnant sur les mœurs des fourmis. Et plus précisément des « fourrageuses », les courageuses qui se lancent dans le grand extérieur pour nourrir leur famille (soit 5 à 10% des fourmis seulement). Sur les 13 800 espèces de fourmis recensées, nous en croiserons 75 entre ces pages. Issues de différents écosystèmes sur tous les continents – dans le désert, dans la forêt ou dans votre jardin –, chasseuses, cueilleuses, éleveuses, nous découvrons alors leur mille et une spécificités, tactiques et talents – tous plus surprenants les uns que les autres – essentiels pour leur survie.
L’orientation, le repérage des ressources, le transport, l’opportunisme, la défense et l’attaque, la communication, l’entraide… voilà un aperçu des tâches – toujours périlleuses – qui attendent nos aventurières.
La douleur absolue d’une piqûre de Paraponera clavata, les incroyables mandibules d’Odontomachus, les ponts d’Eciton, les accélérations fulgurantes de Cataglyphis bombycina, la relation (toxique) entre Pseudomyrmex ferruginea et l’acacia, la super colonie européenne de la fourmi d’Argentine, le champignon zombificateur Ophiocordyceps… quelques raisons d’être impressionnée, sachant que l’on pourra encore s’interroger, intrigué·es, longtemps car bien des mystères restent irrésolus.

Cataglyphis bombycina

Voici la fameuse Cataglyphis bombycina, une de mes fourmis coup de cœur, juste incroyable ! (Source : ANTonio Photography)

J’ai été ébaubie et émerveillée par la diversité des fourmis et j’ai adoré aller guetter des photos sur internet pour découvrir leurs physionomies extrêmement diverses : mandibules géantes, couleurs variées, poils, forme du crâne, taille des yeux… Ça a été une lecture partagée à coup de « wah, tu savais qu’une espèce de fourmi peut… » et de « tu sais le poids que telle fourmi peut soutenir ? » et de « regarde comme elles sont trop belles, celles-ci, et figure-toi que… ». Au fil de la lecture, et même si les auteurs expliquent bien que l’échelle change les règles de physique qui s’appliquent sur les corps, je dois bien avouer que les reports des exploits des fourmis à notre échelle sont tout simplement réjouissants tant ils sont sidérants.

Les observations en milieu naturel sont ponctuées d’expériences en extérieur ou en laboratoire. Certaines de ses expériences – plus ou moins récentes – apparaissent comme assez cruelles pour les pauvres fourmis, mais comme l’indiquent les auteurs, « paradoxalement, ce sont de tels travaux de recherche qui ont révélé au monde l’intelligence insoupçonnée de ces petites bêtes, et ainsi contribué à développer notre respect croissant envers elles ». Certaines m’ont également stupéfiée du fait de l’échelle évidemment miniature à laquelle elles se déroulent : outre la peinture sur insectes destinée à distinguer les individus, on croisera des fourmis rasées, des glandes à acide disséquées ou, plus surprenant encore, des échasses pour fourmis en poils de cochon et des lunettes 3D pour mantes religieuses.

J’ai également découvert le travail déroutant de Justin Schmidt, un entomologiste qui s’est fait piquer plus de mille fois par des Hyménoptères (aka fourmis, abeilles, guêpes et frelons) pour établir une échelle de douleur des piqûres allant de 0 à 4 et agrémenté de poétiques ressentis. Ainsi, pour Schmidt, la piqure d’une Rhytidoponera metallica (ou fourmi à tête verte) est « perfidement douloureuse, comme mordre dans un poivron vert pour découvrir soudainement que c’est en réalité un piment antillais », celle de Pseudomyrmex ferruginea (ou fourmi acacia) « rare, perçante, élevée, comme si quelqu’un vous avait tiré une agrafe dans la joue » et celle d’une Paraponera clavata (ou fourmi balle de fusil) « pure, intense, brillante, comme si vous marchiez sur des charbons ardents avec un clou rouillé de dix centimètres enfoncé dans votre talon » (théoriquement le chercheur aurait également dû expérimenter cela pour la justesse de la comparaison et pour la science évidemment…). À noter que Paraponera clavata (niveau de douleur 4+) domine ce classement devant la guêpe Pepsis grossa (« aveuglante, féroce, électrique et choquante, comme avoir fait tomber un sèche-cheveux électrique allumé dans votre bain moussant »).
Il y a aussi les algorithmes fourmis, utiles et intéressants à leur manière, mais je ne vais pas vous les expliquer…

Le tout est raconté de manière très vivante et immersive, que ce soit dans le quotidien des fourmis ou des chercheurs. La lecture est fluide, les explications sont claires, c’est un vrai plaisir à lire. C’est riche et dense en informations, mais très agréable à lire sans une once d’ennui ou de lassitude.
J’ai également apprécié le jeu des références littéraires, artistiques, cinématographiques ou télévisuelles, que ce soit dans les titres de chapitres (L’Appel de la forêt, Dirty Dancing, La communauté de l’Anneau, Dune, Hannibal le Cannibale…) ou dans le corps du texte (Edward aux mains d’argent, Kaamelott…).

Vous l’aurez compris, ça a été une lecture absolument captivante et, oserai-je le dire, palpitante. C’est instructif avec une narration immersive. J’ai été émerveillée, étonnée, passionnée et je l’ai dévoré. J’aimais déjà observer les bêbêtes, je ne suis à présent plus que fascination et respect pour les fourmis. Un ouvrage de vulgarisation plus que réussi, à même de faire naître des vocations.

« Si ces fourmis [Cataglyphis bombycina] avaient la taille d’un cheval, toutes proportions gardées, elles couvriraient les 2 000 mètres de l’hippodrome Paris-Longchamp en 10 secondes ! Le record pour les chevaux est de 2 minutes 3 secondes… Vous pourriez être tranquillement assis dans le TGV et soudain apercevoir par la fenêtre cette fourmi géante vous dépassant à 720 kilomètres-heure, le double de la vitesse du train. Bien entendu, une telle vitesse relative n’est possible que du fait des différentes contraintes physiques qui régissent ce monde miniature, et font que leur force relative est décuplée. Il n’empêche qu’en matière de sprint, ces Cataglyphis sont les premières sur le podium des fourmis. »

« Cette fourmi a dû découvrir une faille dans le système et s’évader pour aller explorer la pièce. La coupable est remise une fois de plus sur son arbre, mais cette fois les chercheurs l’observent, bien décidés à ne pas la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle révèle son secret. L’insecte se comporte tout d’abord comme si de rien n’était, se baladant tranquillement sur les branches, saluant ses consœurs et mettant la patience des chercheurs à rude épreuve. Après une bonne demi-heure, alors que l’enquête allait être classée sans suite, la fourmi se met à descendre le long du tronc de l’arbrisseau, puis le long du pot, jusqu’à arriver au niveau de l’eau du bac. Elle s’arrête là pendant quelques secondes, hésitante, tâtonnant la surface liquide de ses antennes, comme on tremperait l’orteil dans la piscine. Elle ne va tout de même pas… et pourtant si, la voilà qui s’élance, exécutant littéralement un saut à plat ventre, puis se met à nager à une vitesse surprenante et de façon parfaitement rectiligne, effectuant une sorte de crawl à six pattes bien maîtrisé, jusqu’à atteindre le bord opposé du bac et se hisser paisiblement hors de l’eau devant les regards humains ébahis. »

« S’il y a une règle à retenir, c’est que pour ne pas se perdre, les fourmis ne se fient pas à un seul indice, mais combinent ne multitude d’indices simultanément. Il semblerait s’agir d’une règle d’or que l’on retrouve partout dans le vivant : « Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. » Que ce soit dans le ciel, au sein de leur corps, ou parmi les repères terrestres s’ils sont disponibles, chaque fourmi extirpe, recoupe, combine, et mémorise une myriade d’informations. En résulte comme un fil d’Ariane invisible, constitué d’autant de filaments qu’elles utilisent d’indices, et qui leur permet de s’aventurer hors du nid sans se perdre. Le résultat est bluffant, cela fonctionne dans le désert comme dans la forêt vierge, que ce soit à midi au soleil ou le soir par temps de pluie. Voilà donc cette « force mystique » reliant un insecte à son nid, dont s’émerveillaient les naturalistes. »

L’odyssée des fourmis, Audrey Dussutour et Antoine Wystrach. Grasset, 2022. 443 pages.

La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, d’Edward Carey (2015)

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (couverture)Attention aux spoilers pour qui n’aurait pas lu les deux premiers tomes !

Le Faubourg a brûlé, le Château a sombré dans l’océan de détritus ; les Ferrayor se tournent donc vers Londres, rebaptisée Londremor. Ils plongent la capitale dans une nuit perpétuelle, se terrent dans une maison et, alors que de plus en plus de Londoniens se transforment en objets, préparent leur vengeance. Une vengeance dont Clod est l’élément-clé.

Changement par rapport aux deux tomes précédents : les Ferrayor ne sont plus des seigneurs tout-puissants. Ils envahissent Londres comme des rats et, comme des rats, ils sont traqués et tués s’ils montrent le bout de leur nez. Cette chasse les pousse aux dernières extrémités et nous découvrons de nouvelles facettes de leur personnalité. Ce dernier volume nous permet également d’en apprendre davantage sur certains Ferrayor comme Pinalippy, Rippit ou encore l’effrayante Scory.

Un roman bavard qui nous plonge comme dans un rêve étrange et sale, dans l’esprit torturé de ses personnages et dans l’imagination foisonnante de son auteur. Toutefois, en dépit de la frénésie verbale dont font preuve les narrateurs, l’histoire en elle-même avance lentement. Ce troisième tome est le plus long des trois et peut-être souffre-t-il un peu des répétitions et des fréquents changements de narrateurs. En effet, les points de vue sont multiples : Clod et Lucy évidemment, mais également Pinalippy, des garçons des rues, des membres de la famille Ferrayor…et même la reine Victoria.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (image)

Malgré tout, je n’ai pas été déçue par ce troisième tome qui conclut magistralement cette trilogie originale. La langue est toujours aussi addictive, riche et soignée tandis que les illustrations collent parfaitement avec le ton et l’atmosphère dérangeante du roman. Une trilogie qui m’a convaincue d’un bout à l’autre en me transportant dans son univers totalement décalé.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville 4

« Imaginez ceci : il y a une rue dans Londres, Londres la plus grande ville du monde, cette métropole foisonnante, qui abrite plus d’âmes que n’importe quelle ville sur la planète, où tout le monde se pousse et se bouscule. Eh bien, dans cette ville surpeuplée il existe une rue vide, une rue morte, une rue déserte.
Comme si l’humanité s’achevait là.
Comme si Londres était devenu un musée, et qu’il n’y avait plus personne pour le visiter. »

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 569 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Dernier Problème 
lire un livre qui est le dernier tome d’une saga

Les Ferrailleurs (tomes 1 et 2), d’Edward Carey (2013-2014)

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château (couverture)Nous sommes à la périphérie de Londres en 1875. Une étrange demeure appelée le Château des Ferrayor se dresse dans une mer d’ordures venues de Londres. C’est là que vit Clod, un garçon solitaire et mélancolique qui possède un étrange don : il entend parler les objets. Il faut dire que l’extravagante famille des Ferrayor a une relation plus que particulière avec les objets, souvent totalement inintéressants à première vue. La vie du jeune Clod est bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle servante, Lucy Pennant, une orpheline du Faubourg.

Les Ferrailleurs est un roman qui prend son temps. La mise en place de cet univers si particulier se fait lentement. On peut être quelque peu frustré du temps que met l’action à décoller, mais en ce qui me concerne, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tranquillement ce monde étrange. L’imaginaire d’Edward Carey est complètement délirant et incroyablement riche. A la fois gothique et magique, c’est également un monde très sale, puant et fuligineux, que l’on soit au château comme dans le faubourg. Et pourtant, j’ai été conquise.

Les personnages sont fabuleux, étranges et complexes. Les Ferrayor sont totalement fous, très bien campés, avec des caractères variés et on aimerait tout savoir sur eux. J’ai beaucoup aimé le regard incrédule que pose Lucy sur eux. Pour elle qui a les pieds sur terre, leur manière de vivre et les règles qu’on lui impose sont pour le moins déconcertantes. Si elle m’a agacée par certains côtés, j’ai apprécié le caractère bien trempé de Lucy qui n’a pas la langue dans sa poche. Tout le contraire du timide Clod pour lequel j’ai ressenti beaucoup de sympathie. Au début, plutôt faible et timoré, il mûrit au fil de ses (més)aventures et découvertes. C’est le personnage qui m’a le plus touché dans ces deux tomes.

Le fait que les chapitres alternent les points de vue de Clod et de Lucy (plus quelques autres personnages de temps en temps) apporte une richesse à la narration et nous permet d’en savoir plus, d’en voir plus, sur la famille et leur domaine.
Je tiens également à souligner que Les Ferrailleurs sont des romans extrêmement bien écrits. J’ai trouvé que le vocabulaire était d’une richesse fabuleuse et le style agréablement désuet. Cela contribue énormément à nous plonger dans cet univers du XIXe siècle et dans cette prétendue grandeur des Ferrayor.

Au début de chaque chapitre, Edward Carey nous offre un portrait délicieusement lugubre d’un personnage du roman. Ces illustrations, toujours en noir et blanc, sont accompagnées de plans du château pour le premier tome et du faubourg pour le second. Ce sont d’ailleurs ces couvertures sombres (très « à la Tim Burton ») qui m’ont attirée.

Les Ferrailleurs, tome 2, Le Faubourg (couverture)Quand on arrive à la fin du premier tome – et  quelle fin ! elle est juste parfaite –, on ne peut avoir qu’une seule hâte : celle de découvrir le second ! C’est ce que j’ai fait, je l’ai tout simplement dévoré. On change de cadre, ce qui permet à Edward Carey d’approfondir son univers. Aussi bon et dépaysant que le premier, plus sombre également, Le Faubourg est beaucoup plus dans l’action que Le Château. Le cadre est maintenant Fetidborough, le triste, gris et dangereux Faubourg qui a vu naître Lucy. Cependant, l’action n’empêche pas la réflexion et des questions qui étaient déjà légèrement présentes dans le premier tome prennent une importance bien plus considérable. Les thèmes de ces réflexions : l’identité, l’asservissement, le travail, la lutte des classes…

Les Ferrailleurs garantissent une plongée immersive dans un univers unique à la fois biscornu et glaçant. Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais je ne peux que vous inciter à les lire. Ce sera forcément une lecture atypique !

J’attends avec beaucoup d’impatience la sortie du troisième tome qui nous emmène cette fois dans La Ville le 22 mars prochain !

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château« La demeure des Ferrayor, notre château, notre palais, était construit, je le voyais maintenant, non pas avec des briques et du mortier, mais avec du froid et de la douleur, ce palais était un édifice de méchanceté, de noires pensées, de souffrances, de cris, de sueur et de crachats. Ce qui collait le papier peint sur nos murs, c’étaient des larmes. Quand notre demeure pleurait, elle pleurait parce que quelqu’un d’autre dans le monde se souvenait de ce que nous lui avions fait. »
Tome 1, Le Château

« Les hommes dans les guerres perdent leur âme, elle est foulée aux pieds, je l’ai vu, il n’y a plus d’individus, rien qu’une masse, une grande masse qui court à son anéantissement. »
Tome 2, Le Faubourg

Les Ferrailleurs, tome 1 : Le Château, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 452 pages.

Les Ferrailleurs, tome 2 : Le Faubourg, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 373 pages.

La figurante, d’Avraham B. Yehoshua (2016)

La figurante (couverture)A 42 ans, Noga – prénom qui signifie Vénus en hébreu – est une harpiste de l’Orchestre municipal d’Arnhem aux Pays-Bas. Un jour, un mail de son frère la prie de revenir dans son pays natal, Israël, pendant trois mois. Sa mère, veuve depuis peu, doit faire un essai dans une maison de retraite de Tel-Aviv et quelqu’un doit garder l’appartement de Jérusalem pendant ce temps. Pour l’occuper au cours de ces semaines loin de son instrument adoré, son frère lui propose des petits rôles de figurante dans des films, des séries et même dans un opéra.

De nombreux personnages entourent Noga et peuplent son nouveau quotidien : sa mère et son frère bien sûr, mais aussi Eléazar, un « éternel figurant » bègue dont tout le monde connaît le visage, un ancien juge de paix à la silhouette débonnaire et deux enfants qui ne cessent de s’introduire chez elle pour regarder la télévision, interdite chez eux : Youda Tsvi, fils d’un copain d’enfance depuis longtemps perdu de vue, et le petit Tsadik, descendant d’une dynastie hassidique.

Mais l’essai de sa mère se transforme vite en essai pour Noga aussi. En retournant dans l’appartement de son enfance, elle se retrouve confrontée à son passé, à ses choix. Ce passé se matérialisera de plus en plus jusqu’à l’apparition d’Ourya, son ex-mari qui l’a quittée plusieurs années auparavant car elle ne voulait pas d’enfant.

Face à ce pays qui évolue, à ce quartier hiérosolymitain à présent fortement habité par les orthodoxes (« une majorité » qui « affichait les exigences d’une majorité »), une certaine curiosité renaît en elle et la pousse à redécouvrir ce qu’elle avait oublié dans son exil.

J’ai beaucoup aimé Noga, ses doutes, ses certitudes, ses désirs. Elle n’a pas quitté son pays pour des raisons politiques, mais pour trouver une place de harpiste dans un véritable orchestre. Elle est aussi très secrète. Mais trop longtemps, elle semble en retrait, comme si elle n’était qu’une figurante dans sa propre vie. Il lui faut mettre un point final à son histoire inachevée avec Ourya pour qu’elle puisse enfin devenir pleinement elle-même. C’est un beau portrait que trace Avraham B. Yehoshua : Noga éclipse tous les autres personnages jusqu’à la fin du roman où, au son de La Mer de Debussy, elle brille enfin comme la planète dont elle porte le nom.

Un beau roman, très sensible, portée par une belle héroïne.

 

« Concentrée sur les cordes bleues et rouges, elle s’étonne de la manière dont l’œuvre naît avec précision sous ses doigts, sans une fausse note, sans un oubli. De temps à autre, elle lève le regard, par habitude, vers le pupitre vide du chef d’orchestre, comme si elle oubliait qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre pour orchestre et qu’aucun orchestre ne jouait avec elle. »

« Chaque minute passée ici est un donc du Ciel : elle songe déjà à la manière dont elle divertira ses camarades de l’orchestre par le récit des incidents piquants de cette figuration merveilleuse mais, entre-temps, elle presse son âne pour qu’il tire la charrette des enfants jusque sur la butte et, là, malgré le tonnerre de la musique et l’écho des percussions, elle réussit à distinguer la modeste partition de la harpe dans l’ensemble orchestral. »

« Repousser Ourya avec une telle énergie mêlée d’affolement dans la chambre d’hôpital ne l’a-t-il pas définitivement découragé ? Ou alors, serait-ce sa propre présomption qui lui fait croire que son ex-époux rumine encore cet « amour d’antan qui saigne toujours » ? Et même si, de son côté, Ourya s’obstinait, comment pourrait-il savoir que son temps est compté et que, dans quelques jours, elle sera hors de portée ? Saisie d’une brusque frayeur, elle veut appeler son frère qui l’a entraînée dans une telle tourmente, tout en étant consciente que ce dernier est capable de la déstabiliser encore plus. »

« C’est ainsi que ton amour me séduisait et commençait à m’emprisonner tout à la fois. Et ce n’était pas par jalousie, même si, parfois, elle éclatait : cela t’était naturel, comme ma propre jalousie l’était, car sans elle aucun amour n’est authentique. Mais, toi, avec ta délicatesse et ta tendresse – et ma propre complicité –, tu commençais à m’avaler. »

La figurante, Avraham B. Yehoshua. Grasset, 2016 (2014 pour la version originale). Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche. 398 pages.