J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, de Philip Pullman (1995)

A la croisée des mondes T1Lorsque les Enfourneurs, de mystérieux ravisseurs d’enfants, arrivent à Oxford et enlèvent son ami Roger, Lyra et son dæmon Pantalaimon n’hésitent pas à se lancer dans un périple qui les conduira sous les lumières de l’Aurore Boréale. Elle rencontrera des gitans, des sorcières et des ours en armures, mais devra affronter mille dangers.

> Ma chronique du tome 2, La Tour des Anges
> Ma chronique du tome 3, Le miroir d’ambre

A la croisée des mondes fait partie de ces séries qui ont marqué mon enfance, à l’instar d’Harry Potter ou La quête d’Ewilan. Voilà un moment que j’avais envie de les relire sans en trouver le temps jusqu’à aujourd’hui. La sortie en novembre prochain du premier tome de la nouvelle trilogie de Pullman, La Belle Sauvage, est une excellente occasion de redécouvrir avec des yeux plus âgés cette fabuleuse saga.

Le personnage de Lyra m’a toujours fascinée. C’est une fillette décidée et débrouillarde, un peu menteuse, un peu frondeuse, qui ne s’embarrasse jamais de juger quelque chose impossible si elle a décidé de le faire. Elevée dans un collège masculin très pompeux, le réputé Jordan College, elle devient une sauvageonne dès qu’elle s’échappe de l’enceinte du collège et règne sans partage sur un petit groupe d’enfants d’Oxford. Elle est forte, mais ne se rend pas compte à quel point car elle s’interroge finalement assez peu sur elle-même et sur ses capacités. Rien ne lui semble insurmontable et je pense que je rêvais d’être un peu plus comme elle et un peu moins comme moi quand j’étais petite (moins de questions, plus d’action !).
Mais Lyra n’est pas le seul personnage fascinant du roman. Lord Asriel, accompagné de son dæmon-léopard des neiges, et Mme Coulter épaulée par son diabolique singe doré, possèdent tous deux une aura hors du commun tandis que d’autres personnages contribuent à l’univers magique créé par Pullman. Comment oublier l’ours en armure Iorek Byrnison, le gitan Farder Coram, la sorcière Serafina Pekkala ou encore l’aéronaute Lee Scoresby ? Je les ai tous redécouvert avec bonheur, eux et leurs fantastiques dæmons.

L’idée des dæmons, sorte de manifestation physique de l’âme, est une idée que je trouve fantastique. L’alchimie qui unit humains et dæmons me touche beaucoup et cette relation d’amour, d’amitié profonde et de compréhension fusionnelle me fait rêver depuis ma première lecture. Les dæmons des enfants, qui ont devant eux mille chemins, peuvent se métamorphoser à volonté tandis que ceux des adultes ont pris une forme définitive qui en dit un peu plus sur son humain.

Les Royaumes du Nord s’est révélé aujourd’hui beaucoup plus riche de sens que la lecture que j’en faisais à neuf ans. Outre l’incroyable aventure de Lyra, Pullman fait aussi une critique assez acerbe de la religion et de son conservatisme punitif envers la sexualité. Pour le Magisterium, une branche de l’Eglise, la Poussière présente sur les adultes est la manifestation physique du péché originel. Prétendument pour sauver les enfants, ils n’hésitent pas à expérimenter sur eux des pratiques barbares, l’intercision faisant par exemple écho à l’excision. Cela donne parfois lieu à des scènes glaçantes où l’imagination joue beaucoup plus que les descriptions.
Il célèbre une croyance beaucoup plus proche de la Nature, notamment à travers les sorcières. Aimant sentir « le picotement brillant des étoiles, la musique de l’Aurore et, surtout, le contact soyeux du clair de lune » sur leur peau, ces dernières ne s’intéressent pas à la Poussière et aux peurs qui naissent autour d’elle. Pour les sorcières, c’est une chose naturelle qui a toujours été là.

« Les sorcières ne se sont jamais préoccupées de la Poussière. Tout ce que je peux te dire, c’est que partout où il y a des prêtres les gens ont peur de la Poussière. »

Toujours fluide, la plume de Pullman se révèle parfois extrêmement poétique et imagée. Par ses fabuleuses descriptions, il nous fait ressentir comme si l’on y était la majesté de l’Aurore, la puissance de Iorek ou encore la malveillance émanant de Bolvangar. Il utilise de riches comparaisons, comme, par exemple, en rapprochant le combat de Iorek et Iofur à des vagues s’écrasant contre le rivage ou à des rocs se fracassant l’un contre l’autre, nous faisant visualiser en un clin d’œil la puissance des deux ours.

Mêlant aventure, fantasy, steampunk et science, Les Royaumes du Nord est un roman incontournable. Abordant les thèmes de la religion, de l’âme, du passage à l’âge adulte ou l’importance cruciale de l’entraide, c’est une œuvre intelligente et plus philosophique que dans mes souvenirs. J’ai hâte de me plonger dans les deux tomes suivants qui, avec mon regard d’enfant, m’avaient semblé plus compliqués quoi que toujours aussi captivants. Je me demande ce que dix-quinze années de plus me feront comprendre des anges, des mulefas et de la Poussière.

« Maintenant qu’elle se livrait à une activité délicate, mais familière, toujours imprévisible, à savoir mentir, elle retrouvait une sorte de maîtrise, ce même sentiment de complexité et de contrôle que lui procurait l’aléthiomètre. Elle devait prendre garde à ne pas dire des choses trop improbables ; elle devait demeurer dans le vague tout en inventant des détails plausibles. Bref, elle devait faire du travail d’artiste. »

« Cette idée, encore fragile, flottait dans son esprit comme une bulle de savon, et Lyra n’osait pas la regarder en face, de peur de la voir éclater. Mais elle savait comment se comportent les idées, aussi la laissa-t-elle se développer lentement dans son coin, en regardant ailleurs et en pensant à autre chose. »

A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1995 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 482 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Manoir de l’Abbaye :
lire un livre dans lequel la religion est un sujet important

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