Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #2

Et on continue la petite sélection… J’ai eu pitié de vous et j’ai finalement scindé l’article en deux pour ne vous présenter que trois romans graphiques.

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Saison des Roses, de Chloé Wary (2019)

Saison des Roses (couverture)L’équipe féminine de Rosigny-sur-Seine est bien plus forte que l’équipe masculine. Cependant, lorsque les subventions ne permettent d’envoyer qu’une seule équipe en championnat, c’est la seconde qui est choisie. Une sentence dont l’iniquité révolte Barbara, la capitaine des Roses, qui décide de tout faire pour changer les choses.

Premier constat : encore une fois, le dessin me rebute. Je lui reconnais une énergie et un dynamisme – également porté par un découpage varié des planches – qui sert l’histoire, mais cette colorisation au feutre est trop agressive pour moi et je n’adhère pas aux portraits tracés par l’autrice. Par conséquent, j’ai d’abord été très détachée, ayant du mal à rentrer dans l’histoire. Dans cet univers qui, en outre, ne m’attire pas. Mais peu à peu, insensiblement, je me suis retrouvée à me passionner pour la lutte contre un sexisme ordinaire menée par les jeunes footballeuses. On croise les doigts pour que leur talent finisse par être plus important que leur sexe ; on enrage contre l’injustice qui leur est faite.
Barbara ne se laisse pas marcher dessus, par rien ni personne : ni les responsables du club, ni les garçons, ni son histoire avec Bilal, membre de l’équipe masculine, et encore moins des critères de « féminité » ne peuvent la faire changer de qui elle est vraiment. Les filles ont leur place dans le sport et elle a bien l’intention de le démontrer de manière éclatante. Un personnage affirmé, tel qu’il est toujours agréable d’en croiser.
De plus, Barbara ne se bat pas seulement avec les chef·fes de son club : sa mère aussi est un obstacle à sa passion. Sa mère qui la voudrait plus féminine, plus attentive à l’école, plus concentrée sur son bac que sur sa saison. La passion qui se heurte à l’inquiétude d’une mère pour sa fille : deux sourdes aux préoccupations de l’autre.

En dépit d’un style graphique qui ne me plaît pas, les thématiques très actuelles et la manière dont elles sont abordées dans Saison des Roses en font un roman graphique intelligent, original et efficace.

Plus de planches sur le site des éditions FLBLB

Saison des Roses, Chloé Wary. Éditions FLBLB, 2019. 227 pages.

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Mécanique céleste, de Merwan (2019)

Mécanique céleste (couverture)

Un monde post-apocalyptique. Des communautés divisées. Une plus grande, plus forte, plus armée, qui veut annexer les plus petites. Une seule façon de leur échapper : gagner la Mécanique céleste.
Encore de la SF avec ce roman graphique aux allures d’Hunger Games mélangé avec à la balle au prisonnier. Je dois dire que j’ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé !
Pour Aster, l’héroïne, une jeune paria et une pile électrique qui va forcer le monde à reconnaître ses talents et ses forces. Pour son humour, son énergie, son détachement, son intelligence, sa ruse.
Pour Wallis, alter ego paisible. Pour tous les autres personnages bien sympathiques.
Pour l’histoire simple et pourtant terriblement efficace. Captivante, tendre, drôle. Un ton souvent léger pour des enjeux vitaux.
Pour le dessin à l’aquarelle qui croque avec douceur les personnages, avec grandeur l’univers rétro-futuriste, avec énergie les parties de Mécanique céleste.
Et pour la mise en page soignée et vivante avec des cases de tailles variées – longues, petites, horizontales, verticales, sans bordure… –, des pleines pages superbes, des éléments qui sortent du cadre ou encore des onomatopées joliment présentes.
Le résultat est lumineux, sublime, et il ne faut que quelques pages pour être scotchée à cette histoire passionnante et à ces personnages charismatiques.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Mécanique céleste, Merwan. Dargaud, 2019. 199 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Les Zola, de Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin) (2019)

Les Zola (couverture)A côté de l’auteur des célèbres Rougon-Macquart, il avait aussi l’homme. L’homme amoureux. C’est cette facette d’Émile Zola que Méliane Marcaggi) et Alice Chemana nous proposent de découvrir.
Une histoire assez incroyable et touchante dans laquelle on découvre que l’auteur n’aurait peut-être jamais eu la reconnaissance publique qui était, qui est la sienne sans Alexandrine alias Gabrielle. Une femme qui le pousse à écrire pendant qu’elle les fait vivre, qui lui fait découvrir les milieux pauvres lui fournissant ainsi la matière à sa fresque sociale. Une femme que cette même œuvre a privé de la possibilité d’avoir un enfant. Une femme qui a montré par la suite un état d’esprit exceptionnellement ouvert envers la maîtresse de son mari et leurs enfants. Une femme qui se dessine comme étant l’héroïne de cette bande dessinée historique. Des histoires d’amour, de respect, d’admiration, portées par des aquarelles qui retranscrivent à merveille les ambiances et les émotions. Une plongée dans l’intimité du grand écrivain, quand, aux côtés d’Alexandrine et de Jeanne, Zola devient Émile.

Une BD étonnante – dont je n’avais pas entendu parler et qui m’a charmée alors que je n’en attendais pas grand-chose – qui nous plonge dans la biographie des femmes ayant entouré Zola et qui donne une irrépressible envie de se lancer dans ses romans.*

Le début de l’histoire sur le site des éditions Dargaud

Les Zola, Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin). Dargaud, 2019. 112 pages.

*C’était prévu en 2019, ça n’a pas été fait, mais c’est à nouveau un objectif pour 2020 : reprendre Les Rougon-Macquart au premier tome et les découvrir dans l’ordre tranquillement.

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A mercredi prochain pour les trois dernières bandes dessinées !

Il s’agit de trois titres qui ont plutôt bien fait parler d’eux cette année, à savoir In Waves, Les Indes fourbes et Le dieu vagabond.

La surface de réparation, d’Alain Gillot (2015)

La surface de réparation (couverture)L’histoire d’un solitaire, sportif à la carrière stoppée avant l’heure, qui va s’ouvrir au monde, au autres, à sa famille en lambeau grâce à la rencontre avec son neveu atteint du syndrome d’Asperger.

J’ai beaucoup aimé la rencontre avec Léonard le jour où sa mère l’abandonne à Sedan chez son oncle, Vincent, pour aller suivre un stage professionnel. Ces deux-là – d’un côté, ce jeune garçon de 13 ans au visage de marbre, timide, obsédé par les règles, surdoué des échecs et extrêmement intelligent, et, de l’autre, ce vieux loup solitaire, qui refuse tout contact avec sa famille, hors du monde qu’il a décidé être le sien – doivent s’apprivoiser. J’ai été fascinée par la manière dont Léonard théorise le foot (est-ce possible en réalité ?) alors que je refuse d’ordinaire tout contact avec le sport et que j’ignore tout des actions en foot.

Et puis, Madeleine reprend Léonard. Et le roman perd de son intérêt. Tandis que Madeleine s’enfonce dans un projet de bar rémois, manipulée par un type violent, les problèmes s’accumulent pour Vincent : sa mère malade d’un cancer généralisé, sa brouille avec Catherine, la belle et intelligente psychiatre qui devenait son ami, etc. L’impression qu’il m’en reste est celle d’un roman superficiel.

L’idée est bonne, intéressante et nous fait rapidement entrer dans le roman, mais j’aurais préféré que la relation des deux, de l’adolescent et de l’adulte, et la manière dont Vincent fait évoluer son propre comportement, soient au cœur du récit au lieu d’être bazardées aussi rapidement.

 

Même si tout arrive un peu rapidement, les personnages sont bien ficelés et on ne tombe pas dans un manichéisme primaire. Tous évoluent avec plus ou moins de facilité et parviennent à trouver une paix intérieure en s’ouvrant aux autres et à la différence.

Quand j’ai vu l’équipe de foot de Vincent et Léonard arriver dans les buts, j’ai imaginé la situation clichée où l’étrange étranger est rejeté et violemment malmené par les autres adolescents. Mais non, à part une légère dispute qui part en vrille le premier jour, Alain Gillot nous dit que l’intégration et l’acceptation de la différence sont possibles et le Martien devient rapidement l’arme imparable de l’équipe de Sedan.

L’écriture est fluide, le livre se dévore et, malgré cette légère déception et une fin un peu trop « happy ending », j’ai passé un bon moment de lecture.

 

« C’est la théorie des boîtes… Avoir peu de boîtes, savoir toujours exactement où elles sont, permet à l’homme de s’adapter rapidement à son environnement, mais par contre, cette simplicité le limite, car elle est terriblement réductrice. Accepter d’en augmenter le nombre, se poser la question de leur pertinence, en inventer de nouvelles quand la nécessité s’en fait sentir, cela prend plus de temps, c’est certain, mais permet une infinité de possibilités supplémentaires. »

La surface de réparation, Alain Gillot. Flammarion, 2015. 222 pages.