Sukkwan Island, de David Vann (2008)

Sukkwan Island (couverture)Un père et son fils partent s’isoler sur une île pour une année. C’est l’idée de Jim, le père, qui pense ainsi oublier la femme qu’il aimait, qu’il trompait et qui l’a quitté. Roy, le fils, se demande rapidement ce qu’il fait là car leur séjour n’a rien d’une joyeuse robinsonnade. Il pleut, ils n’ont pas les outils nécessaires pour se préparer à passer l’hiver, et son père… Son père qui l’infantilise le jour et pleure la nuit, lui racontant ses erreurs, ses errances, son obsession des femmes…

Une île déserte, certes, mais une ambiance aux antipodes de celle de Robinson Crusoé ou du Mystère de l’île verte. La nature, bien qu’elle leur fournisse leur nourriture, n’y est pas toujours accueillante ; au contraire, elle est une terrible reine, belle et majestueuse, mais surtout incontrôlable.
Sur l’île, un homme au fond du gouffre. Jim est un homme lambda. Ses malheurs ne sont pas hors du commun, ils sont terriblement banals : amour, sexe, relation avec ses enfants, travail… Et c’est pour cela que l’on se sent encore plus proche de lui. Son état pourrait être celui de n’importe qui. Car son désespoir et sa détresse sont parfaitement humaines. Ainsi, on oscille entre compassion et dégoût envers eux. Transcripteur d’émotions complexes, David Vann trace un subtil portrait des âmes grises que sont les êtres humains.

Ce roman est terriblement sombre. Ou plutôt non, il est éclairé d’une froide lumière. Il est glaçant comme l’humidité qui s’infiltre dans la cabane de Jim et Roy. La couleur qui teinte mon esprit quand je pense à ce roman est le gris. Comme lorsque je songe à La Route de Cormac McCarthy. Il distille un malaise au fil des pages. Il suinte le malheur et la tragédie humaine.
Et il est en même temps haletant. La situation devenant de pire en pire, les ressources s’épuisant, la question « Comment cela va-t-il finir ? Pas sans doute… » devient de plus en plus forte, obsédante. On affronte les tourmentes, on ressent la faim et le froid… jusqu’à un twist magistral page 113. A cette page, j’ai lâché ce que j’avais dans les mains, ma mâchoire s’est décrochée, et j’ai fixé la ligne pendant dix bonnes secondes, les yeux écarquillés. J’ai relu. Et j’ai relu encore. Pour ce passage, je dis bravo à David Vann car cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait pas ainsi pétrifiée. Emportée, oui, mais pétrifiée, non.

Une éprouvante – pour les (anti)héros comme pour le lecteur – histoire de survie. Survie du corps et survie de l’esprit. Un récit légèrement asphyxiant…

« Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop temps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaitrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. »

Sukkwan Island, David Vann. Gallmeister, coll. Nature Writing, 2010 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 191 pages.

Shutter Island : critique du livre, du film et du roman graphique

Je vais parler de Shutter Island, une histoire déclinée sous trois formes différentes :

  • Le roman de Dennis Lehane (2003, Payot & Rivages) ;
  • Le roman graphique dessiné par Christian De Metter (2008, Casterman) ;
  • Le film de Martin Scorsese (2010, États-Unis).

États-Unis, années 1950, les marshals Teddy Daniels et Chuck Aule sont envoyés sur l’île de Shutter Island pour enquêter sur la disparition de Rachel Solando. Mais Shutter Island n’est pas une île ordinaire et Rachel pas une femme comme les autres. Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique recueillant les malades mentaux les plus délirants et les plus dangereux du pays. Pas de doux dingues là-bas, mais des meurtriers, des infanticides, des violeurs et des pyromanes.

 

Shutter Island, roman de Dennis Lehane (2003)

La langue française manque de terme parfois. Notamment pour qualifier un livre comme celui-ci. Les Anglais pourraient le qualifier de « page-turner » ou de « unputtable book ». Je l’ai pris, je l’ai lu, je l’ai posé une fois arrivée à la dernière page. (Ça s’est presque passé comme ça.) Lehane maîtrise vraiment son sujet. Pas forcément de gros cliffhanger à la fin de chaque chapitre, mais une tension qui monte peu à peu et nous pousse imperceptiblement à nous s’accrocher de plus en plus au bouquin.

La situation, le lieu, le moment, les personnages prêtent évidemment à cela. Un hôpital semblable à une prison dans lequel les criminels seraient utilisés sans respect pour le code de Nuremberg. Un phare désaffecté dans lequel se déroulerait d’atroces expériences. Une tempête isolant encore davantage cette île inhospitalière. Des médecins dont on ne sait si leur amabilité est une façade ou une réalité, une disparition impossible. Un héros hanté par son passé. Et caetera.

Mais, malgré cette possible « facilité », Lehane nous manipule sans cesse. Il nous fait aller là où il veut pendant tout le récit. Jusqu’à la fin qui est des plus inattendues. Même si j’avais quelques intuitions, je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait aller si loin. Il nous emmène là où il veut même s’il nous donne plein d’indices. J’aime être ainsi baladée, que l’auteur m’entraîne sur des chemins inattendus, qu’il me surprenne, me bouscule. Ainsi une seconde lecture donne à voir une autre histoire où tous les rôles sont inversés.

Il introduit également une réflexion sur la psychiatrie, l’esprit, les traitements infligés aux malades. Le pouvoir de l’esprit et les maladies mentales me fascinent, autant dire j’ai été servie.

Vraiment, moi qui lis peu de polars ou de thrillers, de « shocker » comme Lehane qualifie son roman, j’ai été complètement accrochée par Shutter Island et, étrangement, je n’avais pas envie de dire au revoir à Teddy Daniels, Chuck, Cawley et tous les malades.

Une fois que vous connaîtrez la fin, parcourez à nouveau le livre : tout est à reprendre, tout est à réinterpréter. C’est tout simplement génial de la part de Lehane ! Deux romans pour le prix d’un !

« Vous y pensez, des fois ?

– A votre esprit ?

– Non, à l’esprit en général. Le mien, le vôtre, celui des autres… Au fond, il fonctionne un peu comme un moteur. Oui, c’est ça. Un moteur très fragile, très complexe. Avec des tas de petites pièces à l’intérieur, des engrenages, des boulons, des ressorts. Et on ne sait même pas à quoi servent la moitié d’entre elles. Mais si un engrenage se grippe, rien qu’un… Vous y avez déjà réfléchi ?

– Pas ces temps-ci, non.

– Vous devriez. Au fond, c’est pareil qu’une voiture. Un engrenage se grippe, un boulon casse et tout le système se détraque. Vous croyez qu’on peut vivre avec ça ? (Il se tapota la tempe.) Tout est enfermé là-dedans et y a pas moyen d’y accéder. Vous, vous contrôlez pas grand-chose, mais votre esprit, lui, il vous contrôle, pas vrai ? Et s’il décide un jour de pas aller au boulot, hein ? (Quand il se pencha vers eux, les deux hommes virent les tendons saillir sur sa gorge.) Ben, vous êtes baisé. »

(Peter Breene à Teddy Daniels et Chuck Aule)

« Si on vous juge dément, alors tous les actes qui devraient prouver le contraire sont interprétés comme ceux d’un dément. Vos saines protestations constituent un déni. Vos craintes légitimes deviennent de la paranoïa. Votre instinct de survie est qualifié de mécanisme de défense. C’est sans issue. L’équivalent d’une condamnation à mort, en quelque sorte. Une fois que vous êtes ici, vous n’en sortez plus. »

 Shutter Island, Dennis Lehane. Rivages, coll. Rivages/Noir, 2006 (2003 pour l’édition originale. Payot & Rivages, 2003, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 392 pages.

Shutter Island (couverture)

 

Shutter Island, roman graphique de Christian De Metter (2008)

Christian De Metter illustre fidèlement et magnifiquement le roman de Lehane. Les illustrations sont superbes avec ces tons sépia, verts, sombres, qui donnent un effet passé qui colle totalement avec les années 1950, cadre du récit, et avec l’atmosphère qui règne à Shutter Island. J’ai adoré l’idée de ne donner de la couleur qu’aux rêves de Teddy Daniels. L’ambiance est oppressante, anxiogène, et De Metter a su faire en sorte que le lecteur n’ait qu’une envie : quitter ce caillou avec Teddy et Chuck.

Peu de choses à dire sur l’histoire qui est celle du roman. Je n’ai relevé qu’une liberté prise par rapport au texte original, la disparition de la rencontre avec Rachel dans la grotte, mais, cette exception mise à part, tous les rebondissements sont là.

Une œuvre graphique magnifique qui fait plus que simplement illustrer le roman, qui l’enrichit !

Shutter Island, Dennis Lehane (scénario), Christian de Metter (dessin). Payot & Rivages/Casterman, 2008. 119 pages.

Shutter Island roman graphique (couverture)

 

Shutter Island, film de Martin Scorsese, avec Leonardo Di Caprio, Mark Ruffalo et Ben Kingsley (2010)

Scorsese a réussi son coup avec Shutter Island. L’adaptation est brillante et restitue presque parfaitement le livre. Les temps forts sont respectés et les détails supprimés n’enlèvent rien à la compréhension de l’histoire, mais tout de même, une petite déception. Où sont passées toutes les énigmes laissées par Rachel Solando ? Il n’en reste qu’une petite ligne qui n’est qu’une question et non réellement un code : « Qui est 67 ? ».

L’un des passages du livre que j’ai trouvé captivant était la migraine de Teddy qui éclate sur plus de trois pages. Les images utilisées, la violence de la douleur, l’aveuglement, ce phénomène à l’origine inconnue m’ont accrochée au livre. Le film ne pouvait pas rendre cette force et la scène dure moins d’une minute et se résume à un éclairage éblouissant. Cela m’a rappelé l’incapacité du film Le Parfum à rendre les descriptions des odeurs, pourtant fabuleuses dans le roman de Patrick Süskind.

En revanche, voir le film en connaissant la fin donne à voir un second film. Toutes les réactions  ou les paroles des autres personnages sont interprétées différemment.

J’ai simplement apprécié la nuance apportée par la dernière phrase de Teddy Daniels. Je ne peux pas développer sous peine de dévoiler la chute, mais elle introduit une nuance dans l’état mental du personnage qui est intéressante.

Quant aux acteurs… Je n’ai rien de particulier à dire sur Di Caprio qui, totalement crédible dans son rôle de marshall torturé par son passé et les remords, prouve une nouvelle fois son talent d’acteur. Ben Kingsley fait un Dr Cawley compatissant et compétent.

Mais Mark Ruffalo… Non, il m’a insupportée pendant tout le film. A vrai dire, je crois qu’aucune de ses performances ne m’a jamais convaincue (Blindness, The Kids Are All Right, Avengers, Iron Man 3… et je ne me rappelle même plus de lui dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Zodiac). Chuck Aule est le mec sympathique qui inspire la confiance. J’avais beaucoup aimé ce personnage qui tempère les éclats de Teddy, qui nous aide à en apprendre davantage sur Teddy en lui posant les questions que nous avons envie de lui poser (« Qui est Andrew Leaddis ? ») et qui évolue également. Mark Ruffalo m’a juste donné l’impression d’être un rigolo avec un sourire idiot. Quant à la voix française… quelle horreur.

Un bon film au twist final incroyable, mais qui ne peut égaler le livre.

« Les blessures peuvent créer des monstres. »

« Qu’est-ce qu’il y a de pire pour vous ? Vivre en monstre ou mourir en homme de bien ? »

Shutter Island, réalisé par Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley… Film américain, 2010. 2h10.

Shutter Island film (affiche)

Le dernier tigre rouge, de Jérémie Guez (2014)

Le dernier tigre rouge (couverture)Un livre bien agréable à lire de la part d’un jeune auteur qui a également collaboré à l’écriture du scénario de Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert.

Cette lecture a été une découverte. Découverte d’une collection (Grands détectives chez 10/18) et d’une plume, celle de Jérémie Guez.

Lorsque j’ai reçu le livre, la couverture et le nom de la collection me faisaient attendre un polar historique et, n’étant pas très amatrice de ce genre, c’est plutôt dubitative que j’ai entamé ma lecture. J’ai alors été heureusement surprise en découvrant que Le dernier tigre rouge n’est pas un roman policier, mais qu’il tient davantage du roman noir où l’auteur s’attache davantage à dépeindre des caractères et des histoires de vie.

Charles Bareuil, membre de la Légion étrangère, débarque à Saïgon pour reprendre le contrôle sur cette région délaissée et perdue pendant la Seconde Guerre mondiale tout en luttant contre le communisme. Un étrange ennemi, un Occidental passé du côté des Vietnamiens, croise son chemin à plusieurs reprises alors qu’il progresse dans la jungle indochinoise et essuie les attaques du Viet-Minh.

Jérémie Guez s’attache à nous faire découvrir des personnages à la fois attachants et mystérieux car complexes, torturés par leur passé et les choix qu’ils ont fait alors. La connaissance des héros (ou anti-héros) est progressive ; les informations sont lâchées au compte-goutte. Le légionnaire Charles Bareuil et le « traître » Botvinnik sont tous deux très intéressants étant à la fois proches et opposés. Si l’Histoire et ce qu’ils ont vécu pendant la Seconde Guerre mondiale (les génocides, la fuite, la peur, etc.) tendraient à les réunir, les chemins qu’ils ont emprunté pour vivre avec ce passé les séparent. D’un côté, le cynique Botvinnik, sans respect pour les vies humaines qui se trouvent sur sa route ; de l’autre, Bareuil et sa foi en la vie qui perdure et lui permet de tisser des liens d’amitié avec le sympathique Gordov ou d’amour avec la belle Hoa. La question que je me pose est la suivante : sont-ce l’amitié des légionnaires et l’amour des femmes qui l’empêche de sombrer dans une désillusion totale ou est-ce parce qu’il reste optimiste qu’il connaît toujours ces sentiments ?

J’ai également apprécié la plongée dans le quotidien de la Légion étrangère qui est un corps que je ne connaissais finalement que superficiellement. On découvre la guerre d’Indochine par le regard d’un soldat : ni lui, ni le lecteur n’a toutes les données concernant ce massacre et c’est ce qui contribue au suspense du roman au même titre que les attaques irrégulières et inattendues du Viet-Minh. Jérémie Guez offre, non pas un livre d’histoire, mais un récit très documenté qui nous entraîne encore davantage dans ce contexte militaire.

De plus, je suis comme les soldats de l’époque, le Vietnam est un pays qui m’attire et résonne comme un nom enchanteur en moi. Ce fut donc un voyage (je ne dirais pas agréable puisque semé de morts et d’embûches) au cœur de la forêt indochinoise, de l’Annam au Tonkin.

Pays lointain et exotisme, guerre et femmes, sang et amitié, folie et espoir, la terrible guerre d’Indochine portait en elle les germes d’un roman d’action. L’écriture directe de Jérémie Guez a su s’en emparer pour un roman efficace aux personnages agréablement nuancés.

 Merci à Univers Poche, à Babelio et à Jérémie Guez pour ce livre et l’accueil qu’ils nous ont réservé au cours d’une rencontre aussi sympathique qu’intéressante.

 

« Ce sera une guerre entre un tigre et un éléphant. Si jamais le tigre s’arrête, l’éléphant le transpercera de ses puissantes défenses. Seulement le tigre ne s’arrêtera pas. Il se tapit dans la jungle pendant le jour pour ne sortir que la nuit. Il s’élancera sur l’éléphant et lui arrachera le dos par grands lambeaux, puis il disparaîtra à nouveau dans la jungle obscure. Et lentement l’éléphant mourra d’épuisement et d’hémorragie. Voilà ce que sera la guerre d’Indochine. »
Hô Chi Minh

 « Si nous n’étions pas ici, nous serions ailleurs. Les hommes n’ont besoin que de prétextes pour faire la guerre. Nos enfants se battront aussi, pour les mêmes raisons ou pour d’autres. »

Le dernier tigre rouge, Jérémie Guez. 10/18, coll. Grands Détectives, 2014. 240 pages.

From Hell : une autopsie de Jack l’Eventreur, d’Alan Moore et Eddie Campbell (2000)

From HellIl y a très longtemps, j’avais vu le film, réalisé par Albert et Allen Hughes, avec Johnny Depp et Ian Holm (2001). Ce fut une surprise d’apprendre il y a quelques mois qu’il était tiré d’un roman graphique. L’ayant trouvé à la médiathèque, j’ai attaqué sa lecture.

Ai-je besoin de rappeler l’histoire de Jack l’Eventreur, cet homme qui dans le Londres victorien assassina les prostituées de Whitechapel avant de disparaître sans laisser de traces ? Il ne laissa qu’une lettre (malgré de nombreux imitateurs) intitulée « From Hell », « De l’enfer ». Je ne révèlerai rien de l’hypothèse avancée par Alan Moore afin de ne gâcher à personne le plaisir de la découvrir.

From Hell est un sacré pavé avec ses 575 pages. Quatorze chapitres, un prologue, un épilogue et des appendices.

 

Chaque chapitre – un peu comme Fritz Haberest ouvert par une page noire et des citations. Contemporaines à l’histoire ou moderne, provenant de journaux, d’écrivains célèbres (Oscar Wilde ou Frank Kafka, par exemple), de livres de ripperologues, de poèmes (Milton, Yeats…), etc., elles annoncent le chapitre, donnent parfois le ton. Les chapitres peuvent plus ou moins longs, muets ou bavards, dynamiques ou lents, sanglants ou non.

Des épisodes de la vie de l’assassin se mêlent à ceux de ses victimes. Je l’ai dit : de son identité, je ne dirai pas un mot. Mais sa psychologie est particulièrement fouillée. Ses intentions, ses secrets, sa vie publique, ses illuminations, ses croyances nous sont dévoilées.

On découvre la vie dans le Londres de Victoria : la domination du pouvoir, les francs-maçons, et le quotidien des plus démunis, la solitude et la misère humaine. Ceux, ou je devrais plutôt dire, celles pour qui la vie signifie l’alcool, la prostitution et la peur des gangs qui leur extorquent de l’argent. Pourtant, les femmes ne sont pas les plus misérables : elles se battent pour survivre, pour payer le loyer, pour se nourrir alors que les hommes apparaissent souvent plus pitoyables. Ça grouille parfois, les personnages sont nombreux, il faut un petit moment le temps de faire leur connaissance et de les reconnaître. On rencontre John Merrick, alias Elephant-Man, William Blake ou encore Oscar Wilde.

 

Les appendices sont divisés en deux parties. Tout d’abord, précédées par deux plans de Londres et de Whitechapel, des annotations pour chaque chapitre, voire pour chaque planche du livre, éclaircissent les passages un peu nébuleux et expliquent les sources, les preuves, les spéculations, les inventions, les probabilités de chaque élément. Car malgré une part de fiction évidente, les auteurs se sont basés sur une enquête sérieuse prenant en compte des faits avérés et des documents réels. Ensuite, Le Bal des chasseurs de mouettes est un historique de la « ripperologie » et des différents suspects proposés par les auteurs. Nous commençons avec Walter Sickert en 1890 pour terminer avec From Hell.

Si le premier appendice est parfois très conséquent et un peu lourd en références, il n’en reste pas moins passionnant et témoigne de l’enquête réalisée par Alan Moore. De même le second illustre de manière assez drôle les spéculations et les fantasmes nés de ces meurtres. On apprend quand même un certain nombre de choses.

 

Les dessins  d’Eddie Campbell n’utilisent que du noir. Sombres, ils transmettent et servent à merveille l’ambiance de l’histoire. Ils sont parfois oppressants, si ténébreux que l’on ne voit pas bien ce qui se passe, comme si l’on était au fond d’une impasse au milieu d’une nuit sans lune. Certaines planches sont très lentes et donnent au lecteur le temps de s’imprégner d’une situation, elles accompagnent une discussion ou illustrent la stupéfaction d’un personnage comme frappé par la foudre suite à la découverte d’un corps. En alternant deux techniques (énormément de traits ou des aplats), Eddie Campbell fait le parallèle entre deux mondes : celui des riches auquel appartient l’assassin et celui des plus miséreux auquel appartiennent les victimes.

Un roman graphique passionnant, documenté, qui nous transporte à la fois dans le mythe de Jack l’Eventreur et dans les palais et les bas-fonds du Londres de la reine Victoria.

« Le seul lieu où les dieux et les monstres existent sans conteste n’est autre que l’esprit humain… »

From Hell : une autopsie de Jack l’Eventreur, Alan Moore (textes) et Eddie Campbell (dessin). Delcourt, coll. Contrebande, 2000 (1991-1996 pour l’édition originale en dix volumes). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Jannequin. 572 pages.

Les Contes Macabres, par Edgar Allan Poe, illustrés par Benjamin Lacombe (2010)

Les Contes MacabresPublié en 2010 pour le bicentenaire de la naissance de Poe, la collection Métamorphose des éditions Soleil offre un recueil de huit nouvelles du célèbre écrivain américain traduites par Baudelaire et illustrées par Benjamin Lacombe. Il contient Bérénice, Le Chat noir, L’Île de la fée, Le Cœur révélateur, La Chute de la maison Usher, Le Portrait ovale, Morella et Ligeia. A ceci s’ajoute un long texte signé Charles Baudelaire et intitulé : « Edgar Poe, sa vie, ses œuvres ».

Sans être ce que l’on pourrait appeler une fan d’E. A. Poe (car je suppose qu’une fan aurait tout lu ou presque et c’est loin d’être mon cas), je suis tombée sous le charme de ses histoires il y a quelques années grâce au Chat noir. Je connaissais également Benjamin Lacombe, mais j’ignorais totalement l’existence d’un tel ouvrage. Aussi, lorsque je suis tombée dessus dans une librairie d’Epernay, je n’ai pas pu résister et je me suis débrouillée pour qu’on me l’offre. Et c’est un choix que je ne regretterai pas de ci-tôt.

La couverture, rouge et noire, parsemée de têtes de mort et de Poe, donne le ton et une triste veuve nous invite à ouvrir le livre. A l’intérieur, la mise en page est aussi soignée et recherchée que la couverture. Pages noires succèdent aux blanches et c’est là que l’on tombe sous le charme des illustrations de Benjamin Lacombe. Avant la lecture, elles fascinent et attirent ; pendant, elles accompagnent parfaitement et plongent le lecteur encore plus profondément dans l’histoire. Ces images sombres se marient à la perfection à ces nouvelles, odes à la mort et (souvent) à la femme. Encadrées par des ornements rappelant les illustrations des anciens livres, elles mettent en scène des personnages grands et maigres à l’allure mélancolique, au regard fou, hantés par la peur ou le désespoir. Les tons noirs et rouges suivent l’exemple de la couverture et sont tout simplement envoûtants. Leur disposition en pleine page (voire en double page) permet d’en apprécier les détails et de mieux s’imprégner de l’atmosphère qu’elles dégagent.

 Un véritable bijou pour plonger sans hésiter dans l’univers sombre, beau, aliéné d’Edgar Allan Poe !

 « Quelque chose de profond et de miroitant comme le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal !
Un vaste génie, profond comme le ciel et l’enfer !
 ».

Charles Baudelaire, à propos de l’oeuvre de Poe

Les Contes Macabres, Edgar Allan Poe, illustrés par Benjamin Lacombe. Soleil, coll. Métamorphose, 2010. 218 pages.

Quelques images du livre