M pour Mabel, d’Helen Macdonald (2016)

M pour Mabel (couverture)Helen est fascinée depuis toujours par les rapaces et, à la mort de son père, s’isolant du monde, elle va réaliser un vieux rêve d’enfant : dresser un autour, un oiseau que l’on dit ingérable, capricieux, cruel. Avec Mabel, elle va passer par de nombreuses étapes qui la conduiront à accepter la perte.

 

L’autour est initialement décrit comme une créature presque mythologique, « fatale, féérique, férale, féroce et cruelle », mais cette vision change avec l’arrivée de Mabel qui va faire mentir quelques idées préconçues. Mabel n’est pas une créature inaccessible, elle est réelle : elle joue, elle peut avoir peur comme elle peut être heureuse d’un rayon de soleil.

Le lien qui se crée entre Helen et Mabel est extrêmement fort et leur relation est viscérale (enfin, surtout pour Helen, je suppose…). L’auteure compare même cette attache à celui qui unit les humains et leur daemon dans la trilogie de Philipp Pulman, A la croisée des mondes. Elle nous fait également fortement ressentir la magie des premières fois : la découverte que Mabel aime jouer, le premier saut sur son poing, etc.

Je ne connaissais rien à la fauconnerie, j’ai découvert dans ce livre tout un univers avec une culture, un vocabulaire spécifique, hérité des siècles précédents. On apprend beaucoup de choses sur les rapaces et j’ai vraiment trouvé ça passionnant, jamais pesant ou barbant.

 

J’ai été touchée par la manière dont elle parle de la nature, de sa relation avec les bois et les oiseaux. C’est véritablement envoûtant. Les paysages, les bruits, les odeurs… tout semble incroyablement réel.

Pourtant, la chasse – même la fauconnerie – me dérange. Je ne parviens absolument pas à concilier un amour de la nature et des animaux avec la chasse.

 

Ce roman ayant écrit des années après les événements, l’auteure a alors acquis suffisamment de lucidité pour analyser ses choix, ses réactions, les étapes par lesquelles elle est passée à la suite de la mort de son père. Elle se penche sur la dépression qui a suivi, sur l’isolement qu’elle a recherché, sur la manière dont elle s’est identifiée à l’autour ainsi que sur ce qui lui a permis d’ouvrir les yeux et de remonter la pente. Si le roman est touchant à ce niveau-là, ce n’est pas cet aspect qui m’a le plus émue. Je dois même avouer avoir été parfois légèrement agacée par l’égocentrisme de l’auteure.

Enfin, j’ai également aimé la manière dont elle entremêle son histoire avec celle de Terence Hanbury White (1906-1964), auteur de romans de fantasy, qui a lui aussi tenté de dresser un autour nommé Gos. Une expérience catastrophique dont il tira un livre, The Goshawk, et qui m’a révoltée à plusieurs reprises.

 

Récit de fauconnerie, roman sur le deuil et la résilience, souvenirs d’enfance, biographie de T.H. White ? M pour Mabel est un peu tout cela. On se laisse embarquer par cette écriture poétique sans forcément savoir dans quoi on s’engage. Et c’est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai ressenti un immense enthousiasme pour cette histoire, enthousiasme qui n’a pas faibli.

 

« Dans la réalité, l’autour est à l’épervier ce que le léopard est au chat. Il est plus gros, c’est vrai, mais surtout plus massif, plus féroce, plus dangereux, plus effrayant, et beaucoup, beaucoup plus difficile à observer. L’autour est le rapace des forêts profondes, et non celui des jardins, il est le Graal obscur des ornithologues. On peut passer une semaine dans une forêt pleine d’autours sans jamais en apercevoir un seul. Juste des indices de leur présence. Un silence subit, suivi des appels terrifiés des oiseaux des bois, la sensation que quelque chose vient de bouger à la limite de votre champ de vision. »

« J’avais « volé » des dizaines de faucons et chacune des étapes du dressage m’était familière. Mais si le dressage lui-même était familier, la personne qui parcourait ces étapes ne l’était plus. J’étais détruite. Une part fondamentale de mon être essayait de se reconstruire et le modèle à suivre était là, sur mon poing. Le faucon était tout ce que je voulais être : solitaire, indépendante, libérée de la douleur, insensible aux blessures de la vie humaine.

J’étais en train de devenir un autour. »

 

M pour Mabel, Helen Macdonald. Fleuve, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie-Anne de Béru. 398 pages.

Un souffle, une ombre, de Christian Carayon (2016)

Un souffle, une ombre (couverture)Marc-Edouard Peiresoles, historien et professeur de fac, se replonge dans un drame qui a marqué son enfance. Une nuit d’août 1980, quatre adolescents sont sauvagement agressés alors qu’ils campent sur l’îlot au milieu du lac de Basse-Misère. Trois d’entre eux trouvent la mort tandis que la quatrième restera à jamais traumatisée, physiquement et psychiquement. Après des erreurs judiciaires et des fausses accusations, un tueur et violeur en série est finalement arrêté : les meurtres de Basse-Misère lui sont attribués, mais cela ne convainc pas tout le monde…

Pour Marc-Edouard, à l’origine, Basse-Misère est un sujet de recherche qui aborde la mémoire et la peur. Mais il s’émerge tant et tant dans cette affaire qu’il finit par exhumer de nouveaux éléments. Des indices qui le rapprocheront du vrai tueur, celui que l’enfant qu’il était avait surnommé Konitz. A partir de ce moment-là, l’enquête devient plus prégnante.

 

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans le récit, j’ai même eu un peu peur en voyant tout ce qu’il me restait à lire… mais au fil des pages, l’intrigue devient plus profonde, on sympathise avec Marc-Edouard. Et, dans la seconde moitié du roman, l’ombre du tueur se fait de plus en plus menaçante. A partir du moment où tout se met en place, où le narrateur comprend l’horrible vérité, on est capturé par le livre.

L’auteur réussit à nous faire sentir cette peur qui a envahi la région suite à ce triple meurtre. On perçoit qu’il y a un monde d’avant et un monde d’après. Le premier montre une ville prospère, un club nautique réputé, des festivités annuelles au bord du lac, etc. Dans le monde d’après, la ville est sur son déclin, les usines ferment, on évite le lac, et la méfiance et la peur s’installent dans toutes les maisons.

 

J’ai également beaucoup aimé que Marc-Edouard se rende auprès des familles, des parents directement touchés par le drame. Cela donne une humanité, une véritable présence à ces adolescents dont on connait si bien la mort mais finalement peu la vie.
Les personnages sont d’ailleurs parfaitement réalistes. Des qualités, des défauts, des histoires personnelles. Le narrateur est plein de doutes, d’angoisses, ses vies personnelle comme professionnelle ne sont pas les belles réussites dont il aurait rêvé.

A mon goût, il y avait un peu trop de répétitions : l’histoire de cette nuit terrible est ressassée encore et encore, les successives accusations sont relatées plusieurs fois, celle de Gilles Mahous, puis de Bernard Bardy… Cela crée quelques longueurs.

Un bon polar dont j’ai aimé les paysages, l’atmosphère de plus en plus pesante et les personnages.

« Au-delà du fond de l’affaire, je me souviens davantage de l’atmosphère de ces quelques mois, mais aussi des années qui ont suivi. La ville était assiégée par l’inquiétude. Elle respirait à peine, effrayée, en permanence sur le qui-vive, persuadée qu’un autre drame ne tarderait pas à se produire. Une ombre planait sur nous, menaçante. Je la devinais partout, chez tout le monde, et elle semblait me suivre jusque dans mon sommeil. »

Un souffle, une ombre, Christian Carayon. Fleuve, coll. Fleuve noir, 2016. 539 pages.

Et je danse, aussi, de Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux (2015)

Et je danse, aussi (couverture)Me serais-je naturellement dirigée vers ce roman après, notamment, l’expérience catastrophique du Cercle des amateurs d’épluchures de patates ? Je ne pense pas. Mais ma curiosité littéraire est telle que je ne refuse pas une découverte lorsque l’on me l’offre. Et heureusement, j’ai été davantage convaincue par Et je danse, aussi que par l’ouvrage cité ci-dessus.
Eh oui, j’ai apprécié par la correspondance de Pierre-Marie Sotto et Adeline Parmelan, j’en ai tourné les pages rapidement comme ce style nous invite à le faire. Tous deux m’ont paru concrets, assez esquissés pour qu’on puisse, en quelque sorte, s’y attacher (du moins, le temps d’une lecture). Quelques personnages secondaires, qui nous permettent de découvrir davantage le cercle des proches de Pierre-Marie, apportent une bouffée d’air frais ou une tornade enragée.

Sur une toile quasi policière de disparition non élucidée et d’enveloppe mystérieuse, ce sont les vicissitudes du quotidien qui se dessinent au fil des mails dans lesquels les deux protagonistes se dévoilent vies présentes et passées. Problèmes de couples, ennui, famille décomposée et recomposée, décès, échec professionnel ou sentimental, doute de soi et de sa vie, secrets de famille, mais aussi, les bons moments de paix, de bonheur, de rencontres. En bref, un panorama de l’ordinaire finalement.
Intéressant, ce roman épistolaire écrit à quatre mains, celles de Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux. Sans être un chef d’œuvre, Et je danse, aussi est très divertissant, ce qui est aussi le but de la littérature (aucune obligation de se prendre systématiquement la tête avec des pavés philosophiques). Avec humour, il parle de la vie telle qu’elle est, avec ses joies et ses douleurs, avec ses fantaisies et ses rencontres.

MAIS. Car il y a un « mais ». Outre le fait que je n’ai pas vraiment rêvé ou été embarquée dans cette histoire de vies qui pourraient être la mienne aujourd’hui ou demain, je me suis un peu lassée de leur bonne humeur quasi permanente. La tristesse ou la colère ne semble pas durer plus de deux mails chez eux. Peut-être suis-je trop pessimiste pour que cela ne me paraisse pas vraiment crédible.
L’autre critique que je ferai concerne la fin. Tout d’abord, le secret qui pèse sur le livre est élucidé, disséqué et balayé très rapidement. Et ensuite, j’ai eu l’impression que la fin était pliée en quatrième vitesse. Hop, on conclue définitivement le fameux mystère, on organise une rencontre, le tout introduit par un fade et facile « Cinq mois plus tard ». Un peu déçue, je l’avoue.

Pour finir sur une note positive, Et je danse, aussi rappelle que la vie est un roman si on veut la voir comme tel et peut être, même sans super-héros, extraordinaire.

« Au fait, connaissez-vous la définition d’un ami ? C’est quelqu’un que vous pouvez appeler à trois heures du matin pour lui dire : je crois que j’ai fait une très grosse bêtise, peux-tu venir avec une bâche et une pelle ? Et il vient. »

Et je danse, aussi, Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux. Fleuve, 2015. 288 pages.