Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané (2006)

Sarcelles-Dakar (couverture)1995, Sarcelles. Djiraël partage sa vie entre les filles, les potes et les petites combines. Un quotidien qui va être bouleversé par un voyage en famille vers le Sénégal. Djiraël va être transformé par ce périple au pays de ses racines, ce pays qu’il avait quitté il y a si longtemps mais qui continuait de résonner en lui.

J’ai adoré Les cancres de Rousseau et j’avoue que Sarcelles-Dakar m’a un peu fait l’effet d’une douche froide. La plume d’Insa Sané ne m’a pas du tout emportée comme dans le précédent. Outre une vulgarité un peu trop présente à mon goût et une avalanche de marques (sachant que je ne m’y intéresse pas, que ça ne me parle pas et que ça me laisse totalement de marbre), l’usage abusif du verlan a véritablement freiné ma lecture, me demandant à chaque fois une ou deux secondes de réflexion pour remettre les syllabes à l’endroit (non, je ne suis vraiment pas familière du verlan) : « les taspés », « dans mon tier-quar », « on les a vesqui », « les teurinspects »… Stop ! Un peu, pas de problème, mais là, c’était trop.
Il faut dire qu’il s’agit là de son premier roman et que Les cancre de Rousseau, narrant des événements se déroulant juste avant ceux de ce volume-ci, est son dernier, publié dix ans plus tard. On y retrouve son écriture rythmée et directe, mais on peut clairement en apprécier l’évolution.

De même, je m’étais habituée au Djiraël des Cancres et celui de Sarcelles-Dakar m’a été, dans les premiers chapitres, moins sympathique. Attention SPOILERS sur Les cancres de Rousseau : le Djiraël qui haïssait son premier joint en fume désormais deux par jour, le Djiraël prêt à tout pour sauver un prof, aider les élèves à passer leur bac et prouver qu’il n’est pas juste un cancre sèche la fac parce que « ça [le] saoule » et préfère aller braquer des mecs. Fin des spoilers. D’accord… Il a beaucoup changé en moins d’un mois quand même. (Encore une fois, ce « nouveau » Djiraël a été imaginé avant celui des Cancres, je sais.)

Cela dit, même si la lecture a été moins agréable, tout n’est pas à jeter dans ce roman. Au contraire. Si le début ne m’a pas vraiment intéressée, les choses ont commencé à changer lorsque Djiraël et sa famille ont embarqué pour le Sénégal (une histoire de paternel dont je ne dirai rien). On y découvre une autre réalité, plus dure que celle que Djiraël croyait vivre en banlieue, plus miséreuse. Les magouilles, l’incertitude du lendemain, la pauvreté…
Et à cette Afrique-là, se mêlent également l’Afrique riche en contes, en traditions et en rituels. Des histoires étranges y sont racontées, y sont vécues. Un univers magique, entre légendes et magie qui redonnera à un Djiraël désabusé un peu d’espoir tout en apportant un enchantement depuis longtemps disparu à son quotidien.

Ce voyage vers ses racines place Djiraël face à ses contradictions et le personnage apparaît un peu plus complexe, poussé à davantage de maturité (et remontant dans mon estime). Là-bas, on l’appelle « francenabé » et lui qui se sentait en bas de l’échelle en France est maintenant un privilégié.

« – Oui, je sais… En France on t’appelle « l’immigré » et ici, on te prend pour un Français.
– Bah, en réalité, j’suis juste un Sénégalais. »

Ce premier roman d’Insa Sané n’est donc pas exempt de défauts, mais c’est également un bon livre, à la fois vivant et poétique, à la fois brutal et tendre, dans lequel l’auteur nous fait voyager entre plusieurs mondes, de la banlieue parisienne au Sénégal, un pays à plusieurs facettes, de la sombre misère à la richesse des histoires ancestrales.

(Avec ce livre, j’ai d’ailleurs découvert que ma chienne possédait un certain goût artistique puisqu’elle a tenté de le transformer en œuvre d’art en papier mâché. (J’essaie d’en rire, mais je n’en reviens toujours pas quand je vois l’état du bouquin, encore lisible heureusement.) Mon livre, tout beau tout neuf…)

« Alors, ce dernier s’était mis à pleurer et à courir sans arrêt. Il pensait qu’en courant, il aurait pu rejoindre sa famille. Avec le temps, il avait fini par comprendre que la France se situait bien trop loin pour qu’il puisse s’y rendre avec ses petites jambes. A chaque fois qu’un avion passait au-dessus de sa tête, le petit garçon était triste, et il criait des mots pour que l’appareil les porte à sa mère.
Ce petit garçon, c’était moi. »

« Je voyais des mômes qui n’avaient plus l’air d’être de enfants, alors je me suis dit qu’ici les enfants devaient naître vieux. Ça m’a foutu les boules. »

Sarcelles-Dakar, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017 (2006 pour la première édition). 164 pages.

Les cancres de Rousseau, d’Insa Sané (2017)

Les cancres de Rousseau (couverture)1994, Sarcelles. Pour Djiraël, Sacha, Rania, Jazz, Armand et Doumam, c’est la dernière année de lycée. La terminale et tout au bout, le Bac. Et après ? Après, on verra. Pour l’instant, il faut vivre et rire et profiter de chaque instant et faire de cette ultime année une fête inoubliable. Les plans sont faits pour être contrariés, mais ces ados sont pleins de ressources, insoupçonnées des adultes.

Les cancres de Rousseau, c’est l’histoire d’une bande de cabossés de la vie. Leur quotidien varie et se ressemble : certains dealent avec l’alcoolisme ou la violence d’un père, celui d’un autre s’est fait la malle, une autre, adoptée par une famille blanche, est devenue invisible à la naissance d’un enfant tout aussi blanc… Et en dehors de la maison (ou de l’appartement plutôt) ? On découvre (ou on redécouvre) ce que signifie réellement être noir.e ou arabe. Le racisme ordinaire, la discrimination, les contrôles au faciès, le mépris des enseignants qui ont abandonné, la violence et n’avoir personne vers qui se tourner…
Un tableau riche et nuancé de la banlieue parisienne qui permet de la voir autrement que par l’œil des caméras du JT.
Un autre monde pour moi avec mes yeux bleus et ma famille modèle.

Pourtant ce qui frappe au milieu de toutes les embrouilles, ce sont les plans malins, les vannes, le rire plutôt que les larmes, la pirouette plutôt que le lâcher-prise. Djiraël et ses amis sont formidablement solidaires et, s’ils se charrient à longueur de journée, c’est simplement parce qu’ils se connaissent parfaitement et tiennent les uns aux autres. Certes, parfois de petites trahisons viennent bouleverser cette magnifique amitié – car cette année de terminale, ce sont aussi des histoires de cœur qui touchent les uns et blessent les autres – mais on sort malgré tout de ce roman avec la conviction que nous sommes plus forts à plusieurs. Les personnages sont encore à un âge plein de rêves et de fureurs, ils refusent de suivre la résignation lasse de leurs parents. Ils y croient encore, pour un temps du moins.

(L’histoire se passe en 1994, mais elle est parfaitement actuelle. D’ailleurs, j’oubliais sans cesse ce détail, même si c’est vrai que les portables sont absents. C’est une histoire des années 1990, des années 2000 et des années 2010. Peut-être avant, peut-être après.)

Les personnages sont merveilleusement personnifiés. Leurs points forts (si divers, si colorés : l’impertinence, une réserve dissimulant une explosivité insoupçonnée, la force, la tchatche, l’humour, l’optimisme…), leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs espoirs… la bande est attachante et vivante (j’ai l’impression de me répéter un peu avec les Exprim’, mais que voulez-vous, à chaque roman, je tombe amoureuse des personnages !). Autour d’elle, des personnages réalistes – de la brute au professeur sadique en passant par l’élève modèle – qu’on reconnaîtra tous plus ou moins.
Heureusement, la bande peut aussi compter sur une personne incroyable, Monsieur Fèvre, prof d’économie. Monsieur Fèvre, c’est le top de la crème du haut du panier des professeurs. Juste derrière Mr. Keating (Robin Williams) dans Le cercle des poètes disparus, vous voyez ? Humain, enthousiaste, il croit en eux et en leur intelligence comme aucun prof n’a jamais cru en eux, ces « cancres » abandonnés par le système scolaire.

Un autre ingrédient de ce délice littéraire : la plume d’Insa Sané. Formidable. Fascinante. La langue est imagée, rythmée et en parfaite harmonie avec le contexte et ses protagonistes. Rapidement, les mots deviennent musique et poésie. Il a la verve du conteur, le bagout de ses personnages, l’humour qui dédramatise, la colère qui gronde. Par le rire et l’émotion, il fait passer son message avec justesse et sans clichés.

Cette « Comédie urbaine » se hisse illico parmi mes romans Exprim’ préférés et j’ai hâte d’en poursuivre la découverte avec Sarcelles-Dakar. C’est un roman intelligent, humain, engagé, qui mêle les sujets classiques des histoires de lycée – amours, amis, premières fois, cours, parents… – à l’univers plus atypique de la banlieue.

« C’était hier. Je jouais aux billes. Et puis… je courais. Après un ballon. Après les ennuis. Après les copains, à « Chat » ou à la « Déli-Délo ». Après des notes qui sonnaient faux. Après un but. Après le flouse. Après les filles ? Non ! Après, une fille. Cette fille. Celle pour laquelle on use des semelles, des méninges et ses draps le soir.
Aimer. Il en a fallu, des sages à la barbe grisonnante pour donner corps à ce mot ; et dire qu’il suffit d’une rencontre pour en piger le sens… »

« J’étais ulcéré de ne jamais pouvoir aider les miens faute de pouvoirs ; de ne jamais réussir à faire entendre ma voix faute de légitimité. A force d’être faible, issu d’une minorité si invisible, je n’avais aucun moyen de hurler contre l’injustice. »

« L’heure n’était plus à la déconnade ; il nous restait trois semaines pour prouver au reste du monde qu’on n’était pas les cancres de Rousseau. Or, si l’un d’entre nous échouait, c’était le groupe entier qui serait vaincu. »

Les cancres de Rousseau, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 331 pages.

La fourmi rouge, d’Emilie Chazerand (2017)

La fourmi rouge (couverture)Vania Strudel se trouve fort mal pourvue par la vie. Son nom imagé, son père taxidermiste, son ptosis qui lui fait un drôle de regard… et maintenant son meilleur ami en couple avec sa pire ennemie ! Elle se pense malchanceuse, mais un mail anonyme va lui apprendre que son originalité fait sa force et qu’elle est une fourmi rouge !

Encensé de tous côtés à sa sortie, il a fallu que je laisse passer la vague de dithyrambes pour pouvoir m’attaquer tranquillement à cette lecture. Et en rajouter une couche pour les retardataires ! Car il n’y a pas à dire, ce livre est extra.

Dès le début, Vania m’a harponnée par son cynisme et sa repartie cinglante (une qualité que je rêverais d’avoir, malheureusement mes réparties cinglantes ont souvent deux ou trois heures de retard…). Désabusée, elle trace des portraits parfois au vitriol de son entourage : des tableaux sévères, critiques, mais néanmoins justes et surtout très drôles. Sa première cible n’est autre qu’elle-même : elle élève en effet l’autodérision au rang d’art. (Si vous avez aimé Mireille des Petites reines de Clémentine Beauvais – il faut vraiment que je publie ma chronique ! –, vous aimerez forcément Vania !)
De plus, sa vie foutraque et sa rentrée en seconde catastrophique lui donnent du grain à moudre pour ruminer sa malchance et le résultat est tout simplement décapant. J’ai ri d’un bout à l’autre et je l’ai fermé en ayant qu’une envie : l’ouvrir à nouveau. (Mais comme il est souvent comparé à Je suis ton soleil de Marie Pavlenko qui m’attend aussi depuis le dernier salon de Montreuil, je vais offrir une chance à celui-ci.)

Toutefois, La fourmi rouge n’est pas qu’un roman humoristique, c’est aussi dur et violent et triste comme la vie. Avec cette narration à la première personne, on se sent très proche de l’héroïne (et ce n’est pas seulement parce que j’ai eu le même petit accident dentaire que Vania) et ce récit déborde également de mille autres émotions que la joie. Vania utilise la fuite et les blagues – reine de l’autodérision, n’oubliez pas – pour se dissimuler et nier les épreuves de sa vie. La plume d’Emilie Chazerand oscille ainsi avec justesse et harmonie entre ironie corrosive et sensibilité.
Les personnages aussi farfelus que possible – son père, sa meilleure amie, la mère de celle-ci, sa voisine du dessus… je vous laisse le plaisir de les découvrir sans rien vous en dire – sont toutefois très réalistes, très humains, avec des rêves, des désirs, des espoirs, des blessures. C’est ce qui fait la délicatesse de ce roman.

Quand on sort de ce roman (qui parle pourtant de divers sujets pas très drôles), on se sent bien, on a envie d’aimer la vie, de profiter de ses proches, d’apprécier les lubies de l’existence et de penser qu’une gagnante émergera de nous. Ça ne dure guère, mais on se sent joyeuse et reboostée (en ce qui me concerne, assez énergique pour me décider à finir Dans les forêts de Sibérie qui est passé à un cheveu de l’abandon. Cher Sylvain, vous pouvez dire « merci Vania ! »).
Un livre aussi intelligent, aussi comique, aussi bouleversant, aussi frais, aussi incisif, aussi tendre, aussi vrai, aussi incroyable… sérieusement, vous n’allez pas le laisser passer ?

« Je souris à Pirach. C’est tellement génial de partager son cerveau détraqué avec quelq’un, d’être à deux sur les mêmes pensées folles plutôt que seul face à sa raison.
– Bon. Maintenant, raconte-moi tout !
– Tout quoi ?
– Bah, tout… ça, déjà !
Je montre son torse avec un geste ample, comme Catherine Laborde lorsqu’elle désigne des anticyclones sur tout l’Ouest de la France.
– J’ai fait un peu de sport. J’ai soulevé deux trois trucs. Rien d’extravagant. Je crois que j’ai toujours eu ce corps, au fond. Sauf que je ne le savais pas.
– Je comprends. Je suis exactement dans la même situation. Sauf que c’est mon corps qui ne le sait pas, pour le coup. »

« Je ne veux plus me laisser pisser dessus par le destin. »

« On tirait des plans sur des tas de comètes qui ne traversaient jamais nos ciels bas de plafond. »

« La naissance de Bastien coïncide aussi avec le moment où j’ai commencé à vraiment tout mélanger. A ne plus bien faire la distinction entre mes bobards et la réalité. Je crois que lentement, insidieusement, je me suis prise au jeu. Je me suis perdue dans l’engrenage de mes inventions fantaisistes et abracadabrantes.
Et le hic, quand on a menti une première fois, c’est qu’il faut tenir tout le long. Je veux dire, à la fois tout le long du mensonge et tout le long de la vie. On ne peut plus revenir en arrière, sinon c’est la honte, le mépris et la solitude. Or, garder sur son visage le masque de l’imposture, c’est super difficile – ça glisse à la moindre sueur froide. »

La fourmi rouge, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 254 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Marchand de Couleurs Retiré des Affaires :
lire un livre dont le titre comporte le nom d’une couleur

 Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

Mes chroniques sur les autres livres d’Emilie Chazerand :

Colorado Train, de Thibault Vermot (2017)

Colorado Train (couverture)Durango, 1949. Une bande de gosses au pied des Rocheuses grandit plus ou moins innocemment. Jusqu’au jour où la brute du village disparaît. Seul indice : un bras à moitié dévoré… Les adultes piétinant sans succès, les enfants mènent l’enquête, attirant sur eux l’attention du tueur. Humain ou Wendigo ?

Difficile de ne pas sentir l’influence de Stephen King en lisant ce roman. L’explosion de fureur du père de Suzy au second chapitre rappelle quelque peu un Jack Torrance (Shining) perdant les pédales, mais c’est surtout Ça qui s’impose à la comparaison.
Une bande de gamins (dont une seule fille, un garçon un peu gros, un autre à lunettes, un autre qui est surnommé Georgie…). Des familles parfois un peu dysfonctionnelles. Un adolescent tyrannique, ayant redoublé plusieurs fois. Un monstre qui dévore les enfants. Une ville abandonnée peuplée d’adultes abattus. Un château d’eau. Voilà qui fait quelques points communs tout de même.

J’avoue que ce que j’interprète comme un hommage un tantinet trop marqué tempère quelque peu mon enthousiasme, mais heureusement, la sauce a tout de même pris et l’ambiance m’a finalement happée. Pesante et un peu malsaine.
J’ai tout particulièrement apprécié les passages dans la tête du tueur, étincelles de folie, lucidité malfaisante. A mon goût, ce sont les chapitres les mieux écrits : je les ai lu plusieurs fois chacun pour m’imprégner de ces mots noirs et dérangés. En outre, ils permettent de le suivre en parallèle des pérégrinations des enfants, nous offrant quelques miettes de connaissances que ces derniers n’ont pas, augmentant le suspense. De plus, en dépit de ça, l’auteur parvient à garder un bon moment un flou intéressant autour de ce personnage qui évoque pour les enfants un Wendigo ou un Croque-Mitaine.

Outre la plume, parfois très sombre – images cruelles ou frisson qui se glisse dans la nuque –, parfois contemplative de Thibault Vermot, je retiendrai également cette immersion au cœur de l’Amérique profonde et de cette ville un peu abandonnée sur laquelle plane encore l’ombre de la guerre et des soldats brisés qui en sont revenus (on est assez loin des Américains triomphants, sauveurs de l’Europe). Durango n’est pas une ville du bonheur et les différents personnages, adultes ou enfants, permettent d’évoquer plusieurs problèmes sociaux et caractères, ce qui crée un panel psychologique assez intéressant. Entre la mère célibataire, le poids d’un père violent (qu’il soit physiquement présent ou non, la pauvreté, l’ignorance, la société décrite ici n’est pas exempte de maux (ce qui rappelle une nouvelle fois Ça dans lequel Pennywise n’était pas forcément le plus grand méchant).

La petite bande est sympathique et l’on prend plaisir à côtoyer ces enfants intelligents, curieux, drôles et solidaires. Toutefois, ils ne m’ont toutefois pas marqués comme le club des Ratés de Ça tout simplement car la cohabitation n’aura pas été bien longue (rapport au nombre de pages, tout ça) et que, malheureusement, les personnages finissent par s’effacer derrière l’action. Pas sûre que leurs prénoms me restent longtemps en tête.

En dépit de quelques reproches, Colorado Train n’en est pas moins un thriller efficace qui se révèle assez addictif dès que l’on y plonge le bout du nez. Allez, ne serait-ce que pour l’atmosphère très noire et glauque, le voyage dans une Amérique pauvre et marquée par la guerre et les chapitres de la « Chose », je vous invite à découvrir cet Exprim’-là. Un premier roman prometteur !

« Rien de nouveau sous le soleil.
Il y a un temps pour coudre
et un temps pour déchirer.
Un temps pour guérir –
et un temps pour tuer.

J’ouvre l’œil lorsque la faim me tord le ventre.
Dans le ciel du Colorado, une seule étoile brille comme un œil attentif et curieux.
Je relève mon chapeau. Il est minuit.
Alors, sous la lune qui rit, je cours à travers champs et saute dans le premier convoi qui passe.
J’élève un hanneton qui dort et parfois se réveille, tournant tout autour de la boîte de mon crâne.
Ils m’ont chassé des villes.
Je sors la carte de mes poches. Des rails minuscules, des balafres pour guides.
La lune fait briller les noms.
La lune – elle rit pour se moquer de mon ombre, trop grande et difforme… Je la salue d’un coup de chapeau ! »

« Plus tard, quand ils eurent le courage de reparler de tout ça, George dit à Durham :
– La chose qui nous poursuivait… C’était quoi ? T’y as repensé ?
– C’était la Peur, mon pote. La Peur qui s’apprêtait à nous déchirer les tripes. »

Colorado Train, Thibault Vermot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 362 pages.

La sauvageonne, d’Anne Schmauch (2018)

La sauvageonne (couverture)Fleur et son frère Kilian vivent dans une station essence et rêvent d’ailleurs. Avec leur copain Rodrigue, ils tombent par hasard sur un sacré pactole. Ils décident alors d’utiliser l’argent pour monter à Paris et commencer une nouvelle vie. Le Conservatoire pour Kilian le violoniste et moins de violences pour Fleur. Malheureusement, les ennuis semblent bien décidés à les suivre de près.

Ce nouvel Exprim’ a encore tapé fort ! Entre les vapeurs d’essence et les vieux pneus, entre une mère qui préfère s’évader dans des romans à l’eau de rose et un père macho, le quotidien de Fleur et Kilian est plutôt morose. Et quand ils découvrent Paris, le programme s’avère être appartement miteux avec son et lumière sur le périph’. Anne Schmauch nous plonge dans un monde parallèle, un monde d’invisibles, peuplés de graffeurs, de sans-papiers, de magouilleurs et de petits voleurs. Au cœur de l’échangeur de la Porte de Montreuil se cache une micro société prête à tout pour survivre. De la ruse à la violence, voire aux trahisons.
Certains verront des oppresseurs et des opprimés, d’autres des forts qui protègent des faibles : rien n’est simple pour ceux qui vivent à la marge. Une communauté avec sa hiérarchie bien établie, silencieusement perçue et acceptée de tous, des légendes et des craintes. Si le décor m’a évoqué des souvenirs (puisque j’ai vécu un certain temps non loin de la Porte de Montreuil), j’ai aussi eu l’impression de découvrir un autre plan que l’on ne fait qu’apercevoir ici et là lorsque nous ne sommes pas concernés.

On s’attache rapidement aux personnages, notamment à la narratrice. Fleur la mal-nommée est une boule de nerfs, une guerrière aux poings vifs comme l’éclair. Terriblement touchante quand elle se préoccupe de son frère, le génie violoniste si étranger à la violence. Pleine de doutes quant à ses capacités, à sa personnalité et à son avenir. Révoltée contre le monde, contre les injustices et les classes sociales. Fleur tente de s’extirper de ce qu’elle a connu depuis sa naissance, mais les outils que la vie lui a donnés ne sont pas de ceux qui améliorent forcément les choses.
C’est, entre autres, pour cela que le roman fait rapidement naître un mauvais pressentiment dont il est impossible de se défaire. Malgré leur bonne volonté, leurs coups de chance et leur habilité à saisir les bonnes occasions, on se doute que les fréquentations du trio et les liasses de billets qu’ils trimballent avec eux seront synonyme de dangers et d’embûches. Et effectivement, de ce point de vue-là, l’autrice ne chôme pas non plus. Pas le temps de s’ennuyer dans ce roman aux mille rebondissements. La vie monotone de la station essence devient vite un lointain souvenir pour nos héros pris dans la frénésie citadine et la nécessité de survivre chaque jour. Mille rebondissements… et mille rencontres.

Heureusement, s’ils feront bon nombre de mauvaises rencontres, des gens seront là pour croire en eux et les aider. Des personnes que l’on s’attendrait parfois à voir méprisants ou hautains. Une bourgeoise ou un artiste à la renommée mondiale par exemple. Anne Schmauch crée toute une galerie de personnages de différentes classes sociales, avec leurs préoccupations, leurs soucis et leurs passions, leurs défauts et leurs qualités. La richesse des personnages et des caractères est le gros bonus de ce roman. Mélancolique, violent, passionné, timide, égoïste, effrayant, mystérieux, généreux… Tous ont plusieurs facettes et la plupart évoluent ou se dévoilent au fil du récit. Ici, il n’est nullement question d’opposer méchants et gentils, riches contre pauvres. Ce livre est un voyage à travers Paris et sa banlieue, à travers celles et ceux qui composent la société française, de ceux qui sont chouchoutés à ceux que d’autres aimeraient parfois voir disparaître d’un coup de baguette magique.

De sa plume vive et aiguisée, Anne Schmauch nous propose un diamant brut qui parvient, en dépit d’une action dynamique et sans temps mort, à dépeindre des personnages absolument fascinants de réalisme à la psychologie fouillée et variée. (Et en ce qui me concerne, j’adore lorsque les protagonistes – principaux ou secondaires – ont une véritable épaisseur.) Une vraie opportunité de réfléchir un peu sur la société française.

« Bref. Cette station, c’est un iceberg à la dérive, qui fond un peu plus chaque année. Et mon père a décidé de jouer les ours polaires.
Pas nous. Mon frère et moi, on a prévu de se tirer à la fin de l’été. »

« A présent qu’on se trouve à la lisière, une grande trouille me tord les boyaux. Je sais qu’il existe un monde au-delà de ce grillage, j’en ai vu les reflets sur Internet. Mais à force de m’en tenir éloigné, j’en ai fait une sorte de rêve inatteignable. »

« Les mots de Mercedes me reviennent à la figure comme un boomerang. Vide intersidéral. Est-ce qu’on peut ne rien trouver, quand on se met à chercher qui on est ? »

La sauvageonne, Anne Schmauch. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 267 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Employé de l’Agent de Change :
lire un livre dans lequel de grosses sommes d’argent sont brassées

 Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année