Dernier jour sur terre, de David Vann (2011)

Dernier jour sur terre (couverture)Découvert grâce à une copinaute, Dernier jour sur terre n’est pas forcément un livre vers lequel je me serais tournée spontanément (même si j’aurais fini par y arriver vu que j’ai bien l’intention de trouver le temps de découvrir tous les romans de David Vann dont j’ai lu Sukkwan Island– que j’ai adoré – et Impurs – dont je n’ai finalement aucun souvenir -) : il tourne autour du tueur de masse Steve Kazmierczak qui a tué cinq étudiant·es de son université le 14 février 2008. David Vann entremêle biographie romancée, autobiographie et enquête autour de l’histoire de Steve. Pourquoi Steve a-t-il commis ces actes et pourquoi pas lui en dépit du suicide de son père, de son enfance accompagnée par les armes, de sa désocialisation dans son adolescence ?

Sans surprise peut-être, cette lecture s’est révélée glaçante. Il y a la tuerie de Steve évidemment – même si je dois avouer que je ne comprends pas que les fusillades ne fassent pas plus de morts – mais en réalité, c’est tout le rapport aux armes qui est terrifiant.
C’est quelque chose que je n’ai jamais compris mais à chaque fois je tombe des nues. La façon dont les Américain·es raisonnent me dépasse totalement, c’est pour moi une aberration totale. D’un côté, on dit que la ville toute entière est traumatisée par les actes de Steve, mais les élus continuent de refuser toute limitation concernant l’achat d’armes de poing. Leurs raisonnements m’apparaissent comme délirants et je crois que le gouffre entre nous est totalement infranchissable.
J’ai donc été atterrée encore et encore. Devant ces enfants recevant des armes dès leur plus jeune âge (comme le reste, ce n’était pas une découverte, mais ça me semble tellement inconcevable et stupide que je reste abasourdie à chaque fois). Devant ces enfants emmenés dans des parties de chasse où l’abattage de leur premier cerf est considéré comme un rite de passage immanquable. Devant ces adolescents qui tuent les oiseaux depuis leur jardin et observent leurs voisins à travers la lunette de leur fusil. Puis devant cette armée qui refuse Steve après avoir découvert son passé psychiatrique… et après lui avoir appris à tirer, à recharger à toute allure, à ne pas ressentir d’émotions quand il tire.
Un plaidoyer contre le libre achat des armes à feu et une bonne critique de l’armée qui délaisse ses soldats psychologiquement fragiles et de la société américaine…

« Le 13 février 2002, ils le larguent dans sa ville d’origine, Elk Grove Village. Aucun avertissement à quiconque, personne ne signale qu’il puisse un jour risquer d’être un danger pour lui-même ou pour autrui, ils se contentent de le larguer là, comme le fait toujours l’armée. »

Au risque de passer pour une psychopathe sans cœur, je ne suis pas bouleversée par une fusillade qui se passe à des milliers de kilomètres de chez moi (et encore moins surprise étant donné de la prolifération des armes dans le pays en question). En revanche, je ne m’attendais pas à tant de compassion envers Steve.
Il a été souvent rejeté – par sa mère, par ses pairs, par l’armée… – et longtemps gavé de médicaments pas toujours efficaces contre ses angoisses, ses TOC, sa paranoïa, etc. Son suivi a été désastreux et je ne comprends qu’il ait pu s’en cesse cacher – y compris à des professionnels de la santé – ses antécédents. Malgré ses études brillamment réussies, malgré les éloges de ses professeurs et des autres étudiants, malgré un prix remporté, il avait le sentiment de ne rien valoir, de n’être qu’une merde, d’être pris dans un cycle infernal qui le ramenait toujours à l’échec. Un abyssal manque de confiance, une dévalorisation terrible… et je ne m’attendais pas à ce qu’il y a ait un aspect de lui que je pourrai comprendre (alors qu’il y en a tant qui me sont fermés). Il a fait de nombreuses tentatives de suicide et cette tuerie semblait n’avoir pour unique but que de mener à sa fin : il apparaît presque davantage comme un suicidé que comme un tueur.
L’auteur ne le présente pas comme un monstre (contrairement aux médias qui ont tendance à tout de suite diaboliser les tueurs), mais comme un être humain, ce qui était très appréciable et bien plus intéressant.

« Les commentaires inquiétants, l’obsession des armes et des tueurs, le temps passé au stand de tir, les problèmes psychiatriques. Que doit faire un tueur de masse pour se faire remarquer ? »

Toutefois, cette lecture m’a également mise très mal à l’aise. Je ne lis presque pas de polar (tiens, j’ai essayé d’en lire un récemment, je l’ai abandonné très vite réalisant que les thématiques – viol, pédophilie, chantage suite à de l’échangisme, etc. – ne m’intéressaient absolument pas), je n’aime pas vraiment les témoignages (sur des maladies, des enfances maltraitées ou autre) (et encore, quand c’est la personne concernée qui choisit de s’exposer, c’est une autre question) et là… j’avais le sentiment d’être une voyeuse. La fluidité de ma lecture m’a presque choquée. L’auteur y raconte la vie privée de Steve, ce que j’ai trouvé terriblement intrusif à propos d’une vraie personne, peu importe ce qu’il a fait. Je rejoins un peu, semble-t-il, Jessica, une amie de Steve, à propos de certaines anecdotes :
« Vous ne pouvez pas écrire là-dessus, dit-elle. Steve était si attaché à sa vie privée. »
Et encore, Steve est mort. Dans ma vision de la mort, il s’en fiche de ce qu’on écrit sur lui. Mais je pensais surtout à ses proches justement, à celles et ceux qui doivent continuer à vivre avec ça – ça réunissant les meurtres de Steve, les médias et ce livre. Nous, nous sommes loin, mais quid des gens qui habitent la ville natale de Steve, la ville de son université, qui connaissent ses amis, sa sœur, sa famille ? David Vann est tout de même un auteur plutôt connu, donc lu (même si j’ai lu dans une de ses interviews que ce livre n’a pas été un succès aux États-Unis – pas très étonnant quand on sait qu’il critique notamment les armes et l’armée). Je ne sais pas, j’ai été dérangée et désolée pour eux parfois. D’autant que l’auteur n’en trace pas toujours un portrait très flatteur.
Un malaise que semble apparemment partager David Vann lorsqu’il répond aux reproches de Jessica :
« – Je suis vraiment désolé, dis-je. Je n’ai encore jamais fait ça et je crois que je ne le referai jamais.
Et c’est la vérité. Cette histoire était glauque et je n’ai aucune envie de mener à nouveau une telle enquête. »

Bizarrement fascinante, flippante, étonnamment compatissante, très humaine, mais très dérangeante également, cette étude sociologique d’un tueur mais aussi des États-Unis – presque aussi coupable que lui finalement – était décidément une lecture très perturbante.

« Tout s’est effondré au cours de cet automne-là, tout. Son travail à Rockville. Jim Thomas et ses amis de NIU sur le forum de discussion WebBoard. Jessica. Susan. Les crises d’angoisse. Le Prozac et ses effets secondaires. Craigslist. C’est le début de la fin. La séquence finale, qui va devenir aussi planifiée et minutée que les tortures de Jigsaw. »

« Si l’on remet cela en perspective, pourtant, six morts par balle ne représentent pas grand-chose aux États-Unis, et le débat autour de Cole Hall est hors sujet, que l’on me pardonne d’écrire pareille chose. Au cours d’un week-end que je passais à enquêter à DeKalb les 19 et 20 avril 2008, il y a eu trente-six fusillades à Chicago, donc neuf homicides. Est-ce en « faire tout un baratin médiatique » que d’évoquer ceci ? Avec des armes comme un fusil d’assaut AK-47, qui deviennent de plus en plus faciles à se procurer dans le pays. Nous recensons plus de dix mille morts par balles chaque année, et en juin 2008 la Cour Suprême a maintenu le droit de chaque Américain à porter une arme, en invalidant une loi de Washington D.C. qui interdisait la possession d’une arme à feu. Et rendant plus difficile ce même genre d’interdictions à Chicago et ailleurs. Après la fusillade de NIU, le pouvoir législatif de l’Illinois a tenté de voter une loi qui aurait pu limiter l’achat d’armes de poing à un pistolet par mois et par personne, ce qui impliquait tout de même qu’une personne pouvait se procurer douze armes par an, et même cela n’a pas été voté. Les propres élus de DeKalb ont voté contre. Chaque fois que je roule dans Champaign pour interviewer Jessica, je vois des panneaux en bordure de route qui affirment : LES ARMES SAUVENT DES VIES. Si ça, ce n’est pas de la manipulation, qu’est-ce qu’on entend alors par « manipulation » ? »

Dernier jour sur terre, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski. 251 pages.

De l’eau pour les éléphants, de Sara Gruen (2006)

De l'eau pour les éléphants (couverture)Après avoir abandonné Snobs de Julian Fellowes – j’ai pourtant hésité quelques temps avant d’accepter le fait que la suite ne m’intéresserait pas davantage que les premiers chapitres – je me suis jetée sur l’autre livre que j’avais emportée en vacances (oui, je cette chronique stagne dans mes brouillons depuis plusieurs semaines). Et là, tout de suite, j’ai été soulagée. Clairement, j’étais dans une bonne histoire et j’allais enfin arrêter de chipoter sur des pages qui m’ennuyaient mortellement.
J’avais vu le film mais il y a trop longtemps pour que je me rappelle l’histoire, je suis donc repartie à zéro sans trop savoir à quoi m’attendre. (Enfin, sauf que vu que la « fin » de l’histoire est racontée dans le prologue, cette affirmation n’est pas tout à fait exacte.)

Après cette trop longue introduction, de quoi ça parle ? De l’histoire de Jacob Jankowski, récemment devenu orphelin, qui saute un jour dans un train. Or il se trouve que c’est un cirque que transporte ce dernier. Ni une ni deux, le voici embauché comme vétérinaire. Sauf que l’envers du décor se révèle particulièrement cruel.

De l’eau pour les éléphants est très certainement un roman efficace. J’ai été embarquée dès les premières lignes. Les personnages sont globalement bien campés. Je me suis prise d’amitié pour Jacob, j’ai été révulsée par August qui est un personnage bien flippant – cette double personnalité, tantôt amicale et chaleureuse, tantôt possessive et violente, rend chaque moment passé en sa compagnie des instants de tension – et puis, je suis tombée sous le charme de Rosie et Bobo (oui, ce sont respectivement une éléphante et un chimpanzé, je ne vois pas le problème).
Cependant, sans que cela soit devenu un frein, je n’ai pas adhéré tant que ça à l’histoire d’amour de Jacob et Marlène. Peut-être parce que ces deux-là sont un peu trop lisses et, bien que sympathiques, ils n’ont pas réussi à réellement me toucher.

Le livre se construit autour de deux récits parallèles : celui du jeune Jacob des années 1930 et celui d’un Jacob nonagénaire. Ce dernier, en maison de retraite, revient sur sa vie passée et raconte celle du présent, son infantilisation par certains soignants, la gentillesse d’une autre, cette vieillesse de corps non acceptée par son esprit, ses enfants… et c’est un personnage qui m’a beaucoup émue. J’ai adoré ce vieux ronchon qui refuse de se laisser faire. La fin qu’il nous offre est juste magnifique, j’en ai été enchantée.

En revanche, le gros point fort de ce livre, c’est la plongée dans l’univers du cirque. On découvre plein de choses sur l’envers du décor et l’autrice a injecté dans son récit de nombreuses anecdotes bien réelles. Ces grands cirques qui voyageaient par le train, les « freaks », les animaux… il y a indubitablement un côté fascinant à tout cela. Dans De l’eau pour les éléphants, nous sommes pendant la Grande Dépression des années 1930 et, clairement, les temps sont rudes. Non pas que la vie devait être plus douce avant pour celles et ceux, humains et animaux, qui y étaient exploités, mais en cette période de chômage massif, le cirque n’est vraiment pas synonyme de paradis pour ceux qui y travaillent. La magie, l’incroyable et les paillettes pour le public ; la souffrance, la maltraitance et la misère pour les autres. On balance des « tchécos » du train (en marche) (au-dessus d’un pont de préférence) quand on ne peut plus les payer, on exploite les manuels, on rachète pour une bouchée de pain les humains, les ménageries et le matériel des cirques qui font faillite… et on bat comme plâtre les animaux qui ne donnent pas satisfaction. Le prologue tempère l’angoisse que l’on peut éprouver pour la pauvre Rosie, mais j’ai quand même eu le cœur serré face aux violences qui lui sont infligées.
Je dois avouer que cette atmosphère captive et crée un cadre parfait pour un roman : la noirceur sous les lumières fait frémir et la façon dont sont traités humains et animaux rend ce décor aux apparences enchanteresses particulièrement sordide.

Adieu la magie du cirque ! Malgré ses faiblesses – le personnage de Marlène, l’écriture très banale et certains rebondissements beaucoup trop prévisibles – De l’eau pour les éléphants reste de la première à la dernière page un roman diablement efficace. Cette histoire dans les coulisses impitoyables du cirque de l’entre-deux-guerres s’est révélée vivante, captivante et enrichissante, troublante aussi parfois à cause des horreurs qu’elle met en lumière. Un excellent moment de lecture !

« Il n’y a pas de solution. Je ne peux qu’attendre l’inévitable dénouement, tandis que les fantômes du passé s’agitent dans le vide de mon présent. Ils font du vacarme, se mettent à l’aise d’autant plus facilement que rien ne s’oppose à leur intrusion. Je ne lutte plus. »

« Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. »

De l’eau pour les éléphants, Sara Gruen. Le Livre de poche, 2011 (2006 pour l’édition originale. Albin Michel, 2007, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy. 471 pages.

Et le film alors ?

De l'eau pour les éléphants (affiche du film)En effet, j’ai revu le film après avoir terminé ma lecture. Et je dois dire que j’ai été un peu déçue même si je pouvais m’y attendre. Outre les habituels raccourcis, on apprend moins de choses sur le cirque – il est toujours plus facile d’écrire des informations que de les expliquer dans un film –, ce qui était, comme je le disais l’une des forces du roman. En outre, tout va trop vite, les éléments se précipitent et l’on a le temps de ne s’imprégner de rien.
Encore une fois, Marlène (Reese Witherspoon) m’a laissée de marbre ; Jacob (Robert Pattinson) m’a quant à lui agacée ; et je trouve qu’August n’a pas le temps d’être aussi glaçant dans le film que dans le livre malgré la très bonne prestation de Christoph Waltz dont l’immense sourire peut se révéler aussi chaleureux que terrifiant.

Néanmoins, cela reste un film sympathique à regarder, les décors et les tenues sont superbes, on retrouve ce contraste paillettes/pauvreté du roman et il y a matière à se laisser embarquer sans problème. J’ai été profondément remuée (euphémisme pour « j’avais envie de vomir ») par les scènes de maltraitance, heureusement peu nombreuses : même si c’est du cinéma, ça me glace toujours de savoir que cela existait et existe encore aujourd’hui (il n’y a pas deux heures, j’ai vu un chien se prendre un coup de pied par son maître parce qu’il avait osé venir vers la mienne, j’en suis encore choquée).

Je n’ai pas tellement été convaincue par ce film qui se laisse voir et oublier tout aussi rapidement. Je pense néanmoins que cela est essentiellement dû au fait que je l’ai trouvé très pauvre et fade comparé au roman. Sans ma lecture, j’aurais sans doute pensé différemment (il me semble d’ailleurs que j’avais davantage apprécié mon lointain premier visionnage).

De l’eau pour les éléphants (VO : Water for Elephants), réalisé par Francis Lawrence, avec Christoph Waltz, Robert Pattinson, Reese Witherspoon… Film américain, 2011. 2h.

Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016)

Terrible vertu (couverture)Racontée à la première personne, cette biographie romancée a su m’intéresser bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection. Je l’avoue, j’y ai découvert la figure de Margaret Sanger que je ne connaissais pas jusqu’alors. C’est d’ailleurs le sujet et l’opportunité de découvrir une femme qui a changé la vie de millions d’autres qui m’a attirée vers ce livre que me proposait Babelio.

Ellen Feldman donne la parole à Margaret Sanger, l’imagine déroulant son histoire : sa mère brisée par la ribambelle sans fin de grossesses et de fausses couches, son militantisme, ses luttes, ses amours, ses condamnations… jusqu’à la création du planning familial et de l’acceptation de la contraception tant par la loi que par le grand public. Se dessine alors le portrait d’une femme rebelle et déterminée, qui faisait partie de ses électrons libres en rupture avec les discours majoritaires de leur époque : elle suit des réunions socialistes, prône une vie sexuelle épanouie et dénonce cette hypocrisie qui réserve la contraception aux femmes riches.
Sa vie, son point de vue… toutefois nuancé par les brèves interventions ici et là des personnes qui l’ont connue : son mari Bill Sanger, ses fils, ses amants, sa sœur, etc. Ces passages sont sans doute mes préférés car ils complexifient le personnage. En effet, l’autrice, loin d’encenser cette femme redoutable, place dans leur bouche reproches et ressentiment. On découvre qu’elle a sacrifié beaucoup de choses – et en premier lieu, ses enfants – pour son combat, blessant ses proches et s’aveuglant parfois elle-même pour ne pas reconnaître ses torts. C’est un personnage parfois antipathique et finalement plus faillible qu’elle ne l’avoue.
Mes sentiments pour elle furent compliqués, mitigés. Tantôt admiratifs, tantôt agacée. J’ai aussi eu de la compassion pour elle. Elle qui ne voulait pas se marier, elle a finalement cédé face à l’insistance de Bill Sanger. Elle qui ne voulait pas d’enfants – sachant qu’en plus la grossesse était dangereuse pour elle qui souffrait de tuberculose –, elle a cédé à son mari. J’avoue avoir eu une pointe d’appréhension à ce moment-là, la voyant renoncer à ses convictions de jeunesse. Heureusement, elle ne prend pas le même chemin que sa mère et je trouve néanmoins admirable sa façon de ne jamais oublier son combat (et son propre plaisir), refusant de se résigner au rôle de gentille mère au foyer. Elle n’était ni toute noire, ni toute blanche, elle a commis des erreurs, mais elle a aussi changé son époque.

Margaret Sanger

De plus, son combat m’a passionnée. Impossible de ne pas être révoltée par la situation des femmes croisées dans ce livre. Vie d’injustice, d’inégalité, de violence et de pauvreté. Leur plaisir est réprimé, ignoré ou dénigré ; celles des quartiers pauvres sont condamnées à une vie de misère entourée de trop nombreuses bouches à nourrir ; outre l’ignorance due à une éducation interdite par la loi (parler de contraception dans un journal – comme The Woman Rebel créé par Maragaret Sanger – était considéré comme obscène), l’impossibilité d’accéder aux moyens de contraception les rendaient dépendantes de la bonne volonté de leur mari pour ne pas tomber enceinte (seuls les hommes pouvaient acheter des préservatifs – coûteux – par exemple). Parfois au détriment de son propre bonheur, elle a lutté pour ses idées, pour la justice, pour l’égalité, pour la santé des femmes tout au long de sa vie

Du fait de l’aspect romancé, du côté « discussion avec Margaret Sanger », c’est un livre prenant et agréable à lire en plus d’être instructif. Margaret Sanger ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle n’en reste pas moins une femme forte, décidée, qui a sans nul doute possible fait avancer la cause des femmes en se préoccupant de leur santé et de leur droit à disposer de leur corps.

 « L’important, c’est que les femmes doivent avoir le contrôle de leur corps, expliquai-je. Sans ce contrôle, nous sommes esclaves de la nature, de la société, des hommes. »

« D’autres lettres arrivaient aussi en abondance. La plupart m’étaient envoyées à New York, mais il m’arrivait d’en trouver cinq ou dix dans les hôtels où je passais.
          Chère Madame Sanger,
J’ai neuf enfants, deux mort-nés, et mon mari n’a pas de travail. Je me tuerai si j’en attends un autre.
         
Chère Madame Sanger,
Je vais régulièrement à l’église, je m’efforce de bien tenir ma maison et mon mari est respecté dans notre ville, mais il me battra si je retombe enceinte. C’est ce qu’il a fait la dernière fois.
         
Chère Madame Sanger,
Le docteur dit qu’une nouvelle grossesse tuerait ma femme. Je sais que je ne devrais plus la toucher, mais la chair est faible. »

« J’en avais assez de traiter les symptômes de la maladie. J’étais résolue à agir pour la prévention. J’arrêterais mon activité d’infirmière afin de me consacrer à la contraception. Je libérerais les femmes de leur entrave biologique. Je délierais l’amour de ses conséquences. Et je veillerais à ce que tout enfant arrivant dans ce monde fût désiré et choyé. »

Terrible vertu, Ellen Feldman. Cherche-midi, 2019 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 301 pages.

Challenge Voix d’autrice : une bio/autobiographie

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (1998)

La longue marche des dindes (couverture)Après Les Misérables, après le drame, après les 1800 pages, après la plume dantesque de Victor Hugo, après ce coup de cœur annoncé… après tout ça, j’avais besoin de quelque chose d’un peu plus léger, d’un peu plus court, d’un peu moins attendu. Je me suis donc tournée vers La longue marche des dindes, un livre dont je n’avais jamais entendu parler avant qu’Arcanes ouvertes ne donne son avis dessus. Ce qu’elle en disait m’avait bien emballée et je l’avais rapidement repéré à la bibliothèque.
Et quelle jolie surprise ce fut !

Derrière ce titre intrigant se cache une aventure pas moins rocambolesque. 1860, États-Unis. Simon Green n’est pas fait pour l’école, c’est le moins qu’on puisse dire après un quatrième CE1… à quinze ans. Mais il n’est pas idiot pour autant et il a quand même appris les multiplications. Alors quand on lui dit que les dindes vendues ici vingt-cinq cents valent cinq dollars à Denver, il fait rapidement le calcul… et ce sont pas les mille kilomètres entre Union, Missouri, et Denver, Colorado, qui l’empêcheront de déployer ses ailes et de lancer sa petite affaire !

Simon m’a été d’emblée sympathique. Certes, ses talents ne sont pas scolaires, mais sa gentillesse, sa générosité et son sens pratique sont fédérateurs. Belles ou mauvaises rencontres le feront grandir au fil de ce récit initiatique. Si certains chercheront à abuser de ses qualités, d’autres feront tout pour l’aider à trouver sa place dans ce monde. Alors certes, le récit est gentil et positif, et certains retournements de situation peuvent parfois sembler un peu faciles, mais j’avoue que j’ai trouvé ça agréable pour une fois et j’ai suivi leurs péripéties avec plaisir.
J’ai adoré toute la clique qui entoure Simon, cet ingénu aux éclairs de génie. Miss Rogers, son institutrice qui croit en lui d’une bien belle façon ; Bidwell Peece, l’amoureux des bêtes que Simon extirpe de la boisson ; Emmett, le brave petit chien du précédent ; Jabeth, l’esclave en fuite ; Lizzie, la jeune fille explosive qui refuse d’être traitée comme une poupée. Ne pas se fier aux apparences et croire aux talents de chacun·e, voilà une leçon à retenir !

 C’est également un beau voyage à travers les États-Unis. Un pays où tout n’est pas rose, loin de là. Certes, le petit peut y devenir grand – à condition de ne pas être réduit à néant par la méchanceté et la cupidité d’autrui –, mais c’est aussi un pays divisé par l’esclavage, un pays qui martyrise les Indiens, qui massacre inutilement les bisons.

Solidarité, amitié, honnêteté… et c’est parti pour un voyage lumineux qui ne cessera de faire grandir notre tendresse pour ces protagonistes hauts en couleurs.

« – Simon, elle a répété. Simon.
J’ai souri de toutes mes dents.
– Y a pas : vous avez mon nom sur le bout de la langue, Miss Rogers.
– C’est exact, elle a soupiré. Cela n’a rien de surprenant.
Sa bouche s’est plissée comme pour une moue. Elle jouait avec une boucle de ses cheveux d’or.
– Simon, elle a repris, il m’est très pénible de te le dire, mais tu te rends bien compte…
– Oui, m’dame ?
– Tu te rends bien compte que tu viens d’achever ton CE1. Pour la quatrième fois.
– Oui, m’dame. Ç’a été encore plus plaisant que d’habitude.
Elle a froncé les sourcils.
– Quoi qu’il en soit… (Elle s’est tue, puis elle a inspiré profondément et elle a lâché, dans un souffle : ) Je crois que tu as exploré jusqu’au tréfonds les arcanes du CE1, Simon. Je crois qu’il est temps pour toi de le quitter.
J’ai sauté de joie.
– Ça veut dire que je vais enfin passer en CE2 ?
– Hélas non. Tu es déjà le plus âgé de mes élèves, Simon Green. Si fort que j’ai pu apprécier ta compagnie, il est temps pour toi d’affronter le monde. De déployer tes ailes. »

« – Le territoire indien ? Je n’ai jamais vu d’Indiens de toute ma vie !
– Pas étonnant, Simon pas étonnant, vu que notre Etat éclairé du Missouri les a tous fichus dehors y a que’ques années. Les a expédiés un peu plus loin à l’ouest, quoi. Le gouvern’ment leur a raconté qu’il y avait là-bas plein de bonnes terres où ils pourraient s’établir pour toujours.
– Et alors ? j’ai demandé.
Peece a soupiré.
– Eh ben alors, « pour toujours » dans l’esprit des Indiens et « pour toujours » dans l’esprit des Blancs m’ont tout l’air d’être deux notions bien différentes, Simon. »

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. L’École des loisirs, coll. Neuf, 1999 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Misserly. 249 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

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