En compagnie, d’Aurore Evain et Sarah Pèpe (2019)

En compagnie (couverture)Mon affection pour les éditions iXe n’est plus à démontrer et je remercie Babelio pour l’opportunité offerte de découvrir l’un de leurs derniers titres. En compagnie se scinde en deux parties.

Tout d’abord, Aurore Evain nous présente une Histoire d’autrice de l’époque latine à nos jours. Une histoire linguistique. Une bataille. Une opposition séculaire entre usages et considérations intellectuelles. Une redécouverte de la langue démasculinisée. Une corrélation entre vocabulaire et valorisation sociale.
J’en connaissais déjà les grandes lignes grâce aux ouvrages d’Eliane Viennot, mais celui-ci, en se focalisant sur un seul mot, est beaucoup plus détaillé pour ce qui est de l’histoire du terme autrice, de ses premières apparitions, sa légitimité, ses occurrences, son utilisation, les piques qu’il suscita, etc.
J’ai notamment découvert que le destin d’autrice fut étroitement lié à celui d’actrice et qu’il fut un temps où c’était le second qui était banni. Dans les dictionnaires latin-français du XIVe siècle, auctor/auctrix signifiait seulement accroisseur/accroisseresse  ou augmenteur/augmenteresse, bref, aucune idée de création là-dedans ; parallèlement, un actor jouait la comédie certes, mais évoque aussi le droit, la justice… et la littérature. Une position sociale très valorisée donc, or, surprise !, actor n’a alors pas de féminin. C’est quatre siècles plus tard qu’apparaîtra actrice quand acteur ne signifiera plus que comédien et que disparaîtra autrice lorsque qu’auteur prendra des galons. Pour citer l’autrice de cet essai, « il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, que la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. » Une anecdote très éclairante !
Elle clôture son essai par un épilogue plus personnel dans lequel elle raconte son parcours personnel : la découverte du sexisme de la langue, ses recherches, ses premiers essais, les évolutions constatées… jusqu’à sa rencontre avec Sarah Pèpe et la parution du présent ouvrage.

« Au commencement était autrice… et autrice devint théâtre.
Théâtre d’une revendication politique et féministe.
Théâtre d’une lutte pour une langue égalitaire, débarrassée des interventions sexistes d’un autre âge, nettoyée, pour les générations à venir, de ses mécanismes de délégitimation mis en place il y a quatre siècles.
Puis théâtre tout court : mise en espace d’une histoire d’effacement et de disparition, qui a « empêché » des générations d’autrices ; mise en voix d’une renaissance terminologique qui a libéré de nouvelles générations d’autrices. »

La seconde partie de ce livre propose une pièce de théâtre signée Sarah Pèpe et intitulée Presqu’illes. Dans cette pièce intervient de multiples personnages qui seront familiers à celles et ceux qui s’intéressent au féminisme et/ou qui connaissent un peu l’histoire de la langue (ou qui ont lu les ouvrages d’Eliane Viennot). Des anonymes : Elle, Ielles, Des Expertes, L’Écrivain-Vain, Le Philosophe, Je-Suis-Masculiniste, Je-Suis-Féministe, Je-Suis-Féministe-Mais, Je-Ne-Suis-Pas-Féministe-Mais, Je-Dis-Que-Je-Suis-Féministe-Même. Des figures historiques : Marie-Louise Gagneur, Jules Claretie, Leconte de Lisle, Charles de Mazade, Yvette Roudy, Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss. Ainsi que L’Enfant et L’Institutrice.
En huit scènes, Sarah Pèpe résume les disputes autour du mot autrice. Les commentaires qu’il fait naître chez les uns et les autres, les prises de positions, les prises de bec, les remarques acerbes des Académiciens, les défenses d’une autrice du XIXe siècle et d’une femme politique du XXe siècle.
L’Enfant, quant à elle, se prend le chou avec cette règle qui dit que « le masculin l’emporte sur le féminin » et ne comprend pas pour quelle raison son père, par sa seule présence, invisibilise toute une assemblée de femmes dans une phrase.

Si le sujet est un peu redondant avec l’essai qui le précède, la forme est intéressante. On savoure certaines répliques, on questionne avec L’Enfant, perplexe face à ces règles mouvantes et illogiques, on s’amuse du ridicule de certains personnages (coucou, L’Ecrivain-Vain !), on s’afflige des arguments emplis de mauvaise foi et de sexisme de ces « grands hommes ».
L’écriture et la présentation en revanche m’ont un peu dérangée. Ces phrases découpées me poussaient à lire comme un robot. J’ai eu du mal à y trouver une fluidité et c’est typiquement le genre de texte sur lequel je m’interroge : comment, à quel rythme, avec quelle cadence suis-je censée le lire ?

« L’ENFANT
Maintenant
Il faut que j’explique
A maman et à papa
Que la note de la maîtresse est juste
Parce que la règle de grammaire
N’est pas juste.
C’est compliqué.
Mais que
Si on désobéit
Plusieurs fois,
Si on est nombreux à désobéir,
Peut-être qu’elle disparaîtra.
Aussi,
Qu’il faut me laisser un peu de temps
Pour transformer la règle
Et qu’ils ne peuvent pas me juger
Sur une faute
Qui n’existera peut-être
Bientôt plus.
C’est compliqué. »

Un ouvrage intéressant qui exhume l’histoire méconnue de notre langue et qui nous rappelle qu’il n’est pas question ici de féminisation, mais simplement de démasculinisation. Un combat qui se gagnera avant tout grâce à l’usage quotidien que l’on fait et fera des mots.

En compagnie, Aurore Evain et Sarah Pèpe. Editions iXe, coll. iXe prime, 2019. 118 pages.

Challenge Voix d’autrices : une pièce de théâtre

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Le guide steampunk, d’Etienne Barillier et Arthur Morgan (2019)

Le guide steampunk (couverture)Quand j’ai reçu ce Guide steampunk grâce à Babelio et aux éditions ActuSF, j’avoue que j’ai eu un petit moment de doute face à la densité du bouquin qui ne met pas forcément en appétit. Appréhension sans fondement car je l’ai dévoré une fois entamé. Les auteurs expliquent et présentent le mouvement de façon claire et abordable, y compris pour les néophytes. De multiples interviews parsèment l’ouvrage, donnant la parole à des auteurs, des musiciens, des artistes en tout genre qui ont contribué et/ou contribuent encore à faire vivre le mouvement.

Mes connaissances du steampunk étant somme toute assez basiques, j’ai découvert beaucoup de choses… à commencer par le flou qui tourne autour de ce mouvement. Si mes idées – assez clichées, je le reconnais – d’engrenages, de corsets, d’espions et de mécaniciennes font indéniablement partie de l’imagerie steampunk, c’est un genre qui s’avère beaucoup plus large et – heureusement – beaucoup plus riche.
Par conséquent, définir clairement le steampunk semble être un challenge que même les spécialistes ne parviennent à résoudre : si des éléments concordent – uchronie, dimension métatextuelle (qui permet de faire rencontrer R.L. Stevenson et Dr Jekyll, Jules Verne et capitaine Némo…), inspiré du XIXe siècle bien que ce ne soit pas une obligation absolue –, chaque vaporiste (comprendre les membres de la communauté steampunk) semble avoir sa propre vision du genre. J’ai par ailleurs beaucoup aimé cette citation de Douglas Fetherling reprise dans le Guide :

« Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. »

Si je l’ai lu ici d’une traite, c’est un guide dans lequel je reviendrai régulièrement piocher des idées – de livres, de films, etc. – bien que je me sois déjà constitué une liste de belle taille (surtout pour quelqu’un qui souhaite se concentrer avant tout sur sa PAL). Soyez prévenu·es : ce livre regorge de mille tentations car l’enthousiasme des auteurs est contagieuse ! Leur passion pour le steampunk vous donnera envie de tout lire et de tout voir (ou presque car les auteurs n’hésitent pas à critiquer un film ou un livre qu’ils voulaient néanmoins présenter pour leurs éléments steampunk).
J’ai réalisé que j’avais vu beaucoup plus de films steampunk que lu de livres et la section jeux vidéo, bien que succincte, a aussi été une petite mine pour moi. En plus des découvertes, ce Guide a fait remonter à la surface de nombreux romans que j’avais déjà envie de lire, mais qui était noyés dans la masse. Bref. Ce livre n’est pas conseillé par les banquiers !
Sans surprise, la section « musique » a été une totale découverte pour moi. A l’exception des Dresden Dolls qualifiés de « proto-steampunk », je n’en connaissais tout simplement aucun. J’ignorais même qu’il existait de la musique steampunk. Mais ma culture musicale étant ce qu’elle est, c’était prévisible.

Entre discours théoriques, pistes (littéraires, cinématographiques, musicales…) à explorer et interviews, ce Guide steampunk s’est révélé instructif et passionnant. Nul doute qu’il sera mon copilote dans ma découverte approfondie du mouvement steampunk. Il s’agit d’un excellent ouvrage pour s’initier, mais je doute que des expert·es puissent trouver chaussure à leur pied dans ce livre qui semble présenter les grands titres du genre (ce qui, je le répète, convenait en revanche à merveille à l’ignorante que je suis).

« Le gigantisme steampunk est également à prendre en compte. Il est aux antipodes de ce que la technologie nous offre aujourd’hui où les écrans et les machines deviennent de plus en plus ténus (et de moins en moins réparables), où la notion d’obsolescence programmée ne choque qu’à peine. La technologie steampunk est bruyante, gigantesque, transpire la graisse qui protège ses engrenages. L’ordinateur y est mécanique ; l’androïde automate. Elle est aussi dangereuse qu’un piston mal entretenu, mais elle est réparable, fabriqué par la main de l’homme et fonctionnelle. Plus que tout, elle est belle. »

Le guide steampunk, Etienne Barillier et Arthur Morgan. ActuSF, coll. Hélios, 2019 (édition mise à jour et augmentée, première édition en 2013). 374 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini (2016)

Femmes et esclaves (couverture)« Les femmes noires sont des « choses », des « faitouts » plus encore que des bonnes à tout faire, des objets qui s’achètent et se vendent en raison de leur statut d’esclaves. Mais parce qu’elles sont femmes, en sus d’être esclaves elles sont aussi objets sexuels, nourrices, punching-balls de leurs chères maîtresses. »

Le Brésil est le pays qui a vécu le plus longtemps sous l’esclavage. De 1530 à 1888 (soit plus de 350 ans), quatre à cinq millions d’esclaves furent déportés. Les esclaves constituaient 40% de la population brésilienne lors de la déclaration d’indépendance en 1822.
Publié aux éditions iXe, cet essai, paru au Brésil en 1988, aborde la double oppression des Noires, en tant qu’esclaves et en tant que femmes, en pointant quelques sujets propres aux femmes esclaves tels que la maternité, la condition de nourrices, les violences sexuelles et les relations avec les maîtresses. Il pose comme limites temporelles 1850, fin de la traite négrière, et 1888, abolition de l’esclavage.

Le premier chapitre traite de la maternité, refusée aux femmes esclaves. Le mot « mère » se rapportait à la femme blanche ou à la « mère nègre », la nourrice des enfants blancs. D’un point de vue productif, la traite était plus intéressante pour les maîtres que les naissances : le travail devait donc continuer durant les grossesses. De plus, certaines femmes avortaient ou tuaient leur enfant pour ne pas leur transmettre leur condition d’esclave.
La famille esclave n’est pas davantage mentionnée dans les documents. Les esclaves devaient se soumettre au bon-vouloir des maîtres qui décidaient des relations entre esclaves puisqu’ils avaient le droit de vendre séparément des concubins ou une mère et ses enfants. L’auteure s’interroge également sur les rapports de sexe entre esclaves : l’homme esclave ne pouvait exercer un patriarcat comme le maître puisque l’autorité, l’argent, le pouvoir lui étaient refusés.
Les « mères nègres » étaient les nourrices des enfants blancs. Ces esclaves laitières étaient presque systématiquement séparées de leurs enfants (pour ne pas partager le lait). J’ai été vraiment choquée par les annonces qui paraissaient dans les journaux, par les termes employés qui les reléguaient au rang d’animaux : « ayant mis bas il y a deux mois », « à vendre avec ou sans son petit », « à donner pour élevage »…
Ensuite, les femmes esclaves connaissaient une exploitation sexuelle, contrairement aux hommes esclaves. A la fois objets sexuels des maîtres et initiatrices sexuelles pour les fils de ceux-ci, elles étaient alors la cible de la haine des maîtresses jalouses. Une autre question soulevée alors est celle de la sexualité entre esclaves : elle existait, mais sous quelles formes sachant que l’ombre des maîtres planait sur eux à chaque instant ?
Enfin, le cinquième et dernier chapitre se penche sur la relation entre maîtresses et femmes esclaves. Ces dernières étaient en effet très présentes dans la sphère domestique dirigée par les maîtresses, l’une des rares tâches et occupations des femmes de maîtres, souvent peu éduquées et connaissant peu de plaisirs au quotidien. Elles étaient la proie de la jalousie et les punitions étaient fréquentes : des coups aux mutilations, en passant parfois par le meurtre d’enfants soupçonnés d’être le fils du maître.
Cet essai aborde également les résistances de la part des esclaves, du sabotage et gaspillage quotidien jusqu’aux fuites et aux meurtres auxquels ils sont parfois contraints, notamment pour tenter de protéger un être aimé. Il casse l’image d’une prétendue « douceur » de l’esclavage brésilien.

Le sujet est pointu et très délimité, tant géographiquement que temporellement (Brésil, de 1850 à 1888). Mais, outre le fait qu’il se lit sans difficulté, cet essai qui croise les questions de classe, de race et genre est passionnant. J’ai déjà lu des choses sur l’esclavage en général (mais rien sur la société esclavagiste brésilienne), mais aucun qui n’abordait spécifiquement le sort des femmes.
Les recherches sont basées sur l’analyse de journaux d’époque publiés à Rio de Janeiro pendant la période étudiée (1850-1888). De nombreuses annonces liées aux esclaves (ventes, fuites…), mais aussi des articles, des textes de lois et quelques poèmes, illustrent le propos de cet essai. Les sources sont donc peu importantes et les documents adoptant le point de vue des esclaves inexistants, ce qui a empêché l’auteure de creuser certains sujets.
Beaucoup de questions sont donc posées, questions qui pourraient être à l’origine de futurs axes de recherche, mais les réponses fournies ne sont parfois que des suppositions. L’auteure reconnaît plusieurs fois les limites de sa documentation, mais le but était aussi de soulever un point souvent délaissé, faute d’y apporter des réponses.

Un essai important puisqu’il se focalise sur un point délaissé de l’esclave – la situation des femmes – qui dessine un tableau cruel du quotidien des femmes esclaves.

« Des enfants nés libres de mères esclaves devenaient ainsi l’aberration suprême, comme si l’ère de ces « aberrations » était vraiment inaugurée par la mise en application de la loi Rio Branco. Combien de petits « rejetons » pardos* ou presque blancs n’étaient pas déjà des enfants de maîtres, de feitor*, d’hommes libres ? Par ailleurs, on connaît des cas où la femme esclave est la mère de son propre maître, ou encore des cas de frères possédant leurs frères. »

« Compte tenu du mépris objectif dans lequel était tenue l’institution du mariage, pourtant aussi sacrée, en théorie, pour les esclaves que pour les personnes libres, quelles garanties pouvaient bien avoir des concubins de rester proches l’un de l’autre ? Aucune. Tout était soumis à l’humeur du maître, selon qu’il était peut-être moins insensible… ou plus intéressé par la reproduction de son cheptel de race. »

 « L’existence de « mères nègres » révèle une facette supplémentaire de la mainmise de la casa-grande* sur la senzala*, dont le corollaire inévitable était la négation de la maternité des esclaves et le massacre de leurs enfants. Pour que l’esclave devienne la mère nègre de l’enfant blanc, il fallait lui interdire d’être la mère de son enfant nègre. La multiplication des petits maîtres impliquait l’abandon et la mort des négrillons. En intégrant ainsi la femme noire au cycle reproductif de la famille blanche, l’esclavage réaffirmait l’impossibilité pour les esclaves de créer leur propre espace reproductif.
Dans une société où l’idéologie dominante considère la maternité comme la fonction sociale de base pour les femmes, l’esclave devenue nourrice vit, avec la négation de sa maternité, la négation de sa condition de femme. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est sa physiologie féminine – sa capacité de lactation – qui fait obstacle à la réalisation de son potentiel maternel. »

« Si l’esclavage renvoie les esclaves à l’état de « choses » (« propriété d’autrui »), le caractère patriarcal de la société induit une distinction entre « chose-homme » et « chose-femme ». La condition esclave ne suffit pas à « expliquer » l’utilisation sexuelle des femmes esclaves, car dans ce cas les hommes esclaves auraient tout autant été la cible des assauts sexuels des maîtres. La possibilité d’user des esclaves comme objets sexuels ne se concrétise que pour les femmes sur qui pèse, en tant que telles, l’ordre social patriarcal qui détermine et légitime la domination des hommes sur les femmes. »

« Le développement physique de l’esclave adolescente marque le passage, pour l’esclave du statut d’« animal de compagnie » à celui d’« objet sexuel », avec des conséquences inévitables sur la relation maîtresse-esclave. En associant la Noire au plaisir sexuel du Blanc, en assimilant son corps à l’agent responsable du viol institutionnalisé, l’idéologie dominante en faisait aussi – comme si sa chosification sexuelle ne suffisait pas – la cible des inavouables sentiments de jalousie des maîtresses. La littérature de l’époque abonde en exemples de mutilations, ablations, déformations et autres atrocités pratiquées par les maîtresses sur le corps des Noires, et visant très intentionnellement les zones corporelles communément identifiées à leur pouvoir de séduction : le fessier, les dents, les oreilles, les joues, etc. » 

 « En reconstituant l’histoire des révoltes et des quilombos*, l’historiographie récente a réussi à déconstruire le mythe de l’« esclave docile et passif ». Un pas important a ainsi été franchi, et il nous semble essentiel d’aller plus loin dans cette voie en identifiant aussi les manifestations quotidiennes de la résistance esclave. Prises isolément, elles pourraient paraître insignifiantes et inoffensives alors qu’elles ont contribué à créer un climat de tension permanente dans le quotidien des familles patriarcales. »

« Nous pensons avoir fourni, tout au long de cet essai, suffisamment d’éléments pour démontrer que, dans le récent passé colonial-esclavagiste du Brésil, l’oppression des femmes blanches n’a jamais eu pour contrepartie une plus grande liberté des Noires esclaves. La répression de la sexualité des Blanches et la pseudo-liberté sexuelle des Noires ne sont que deux formes particulières, déterminées par des positions de classe différentes, de l’exercice de la domination patriarcale-esclavagiste. »

Vocabulaire

  • *Parda, pardo : métis.se de Blanc.he et de Noir.e.
  • *Feitor : contremaître sur une exploitation agricole ou une plantation.
  • *Casa-grande : maison du maître.
  • *Senzala : quartier des esclaves.
  • *Quilombos : organisation clandestine d’esclaves ayant fui la servitude.

Quelques dates :

  • 1850 : la loi Eusébio de Queirós proclame la fin de la traite négrière.
  • 1871 : la loi Rio Branco, dite du Ventre libre, libère les enfants nés de femmes esclaves après cette date.
  • 1885 : la loi Saraiva-Cotegipe, dite sur les sexagénaires, libère tous les esclaves de plus de 60 ans.
  • 1888 : la loi Aurea, dite d’Or, proclame l’abolition.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, Sonia Maria Giacomini. Editions iXe, coll. xx-y-z 2016 (1988 pour l’édition originale). Traduit du portugais (Brésil) par Clara Domingues. 153 pages.

 

Colorado, de Frédérique Toudoire-Surlapierre (2015)

Colorado (couverture)Frédérique Toudoire-Surlapierre, professeure de littérature en université, nous emmène pour un voyage, non pas au Colorado comme pourrait le laisser présager le titre de cet ouvrage, mais au pays des couleurs. Quelles sont les symboliques des couleurs dans la littérature, dans le cinéma ? Le rôle des impressionnistes ou de la religion ? Les représentations traditionnelles, les images, les concepts associés à telle ou telle couleur ?

Bleu, noir, blanc, rouge, vert, jaune. Romans, contes, photographies, films, peintures. Imiter le réel, s’en détacher. Quatre chapitres pour parler… de beaucoup de choses.

J’ai été par moment très intéressée, lorsqu’elle se penchait sur un livre, sur un film, voire sur un tableau pour l’examiner plus en profondeur. Les analyses des romans Moby Dick d’Herman Melville ou Le dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, du film La Ricotta de Pier Paolo Pasolini ou encore de l’impact du « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch sur la littérature (bien que je sois plutôt réfractaire à l’art moderne…) sont des moments où j’ai été davantage absorbée par l’ouvrage.

Malheureusement, ces passages n’étaient pas majoritaires et la « théorie », c’est-à-dire des enchaînements de phrases abstraites et tarabiscotées tant dans leur forme que dans leur fond, faisait retomber l’intérêt périodiquement suscité.

Le sujet traité – les représentations, significations des couleurs – était trop vaste pour être ainsi traité dans un ouvrage de 170 pages. Peut-être un focus sur l’une des facettes abordées ici aurait-il été plus pertinent et surtout plus intéressant. Le rôle du cinéma dans la codification des couleurs et les conceptions divergentes du 7e art apparues parallèlement à la couleur, par exemple. Ou son rôle dans la littérature et les contes. Ou tout autre aspect puisque l’auteure nous a montré dans cet ouvrage qu’ils sont multiples.

Ce que je retire de positif de ma lecture, c’est une envie de lire les romans mentionnés ou de voir les films cités. Je dois au moins à Colorado, faute d’un voyage véritablement agréable, un élargissement de mon horizon culturel !

« Quand vous sortez pour peindre, déclare Claude Monet, essayez d’oublier quels objets  vous avez devant vous, un arbre, une maison, un champ ou  quoi que ce soit. Pensez simplement que là, se trouve un petit carré de bleu, ici un rectangle de rose, ou encore un trait de jaune, et peignez-les, juste comme vous apparaissent leur couleur exacte et leur forme, jusqu’à ce que vous obteniez votre propre impression naïve de la scène devant vous. »

 « Les couleurs sont des parures du monde. » Ionesco

Colorado, Frédérique Toudoire-Surlapierre. Les éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2015. 174 pages.

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray (2006)

La puissance d'existerJ’ai découvert Michel Onfray en écoutant les conférences données à l’Université Populaire de Caen sur les consciences réfractaires (à savoir Georges Politzer, Paul-Yves Nizan, Albert Camus et Simone de Beauvoir). J’ai dès le premier cours (je continue d’avancer peu à peu) été totalement captivée par ce qu’il disait, par sa présentation d’une autre philosophie, une pensée plus concrète et moins conceptuelle, bref, je suis captivée par cette contre-histoire de la philosophie. Je précise que je suis tout à fait néophyte dans ce domaine (en filière scientifique, les connaissances délivrées en philosophie sont plus que basiques…).
J’ai donc voulu découvrir un peu plus le philosophe qu’est Michel Onfray. Dans La contre-histoire de la philosophie, il ne présente pas ses idées même si elles transparaissent parfois. A la bibliothèque, j’ai pris trois ouvrages, au hasard. Dont celui-là.

Après une préface consacrée en majorité à son enfance et ses années de pensionnat, ce manifeste s’attache à proposer une philosophie pour bien vivre, pour mieux vivre : « Philosopher, c’est rendre viable et vivable sa propre existence là où rien n’est donné et tout reste à construire. » Il commence par déconstruire les mythes (platoniciens ou judéo-chrétiens par exemple) et démontrer que l’historiographie dominante, celle de l’idéalisme, est construite par ceux qui ont intérêt à qu’elle soit ainsi. Il explique sa conception de la philosophie – qui se manifeste aussi bien dans la vie que dans l’œuvre du philosophe – qui prend appui sur l’utilitarisme, le matérialisme et, bien entendu, l’hédonisme. C’est extrêmement limpide : je ne connaissais pas les concepts avant de lire, mais Michel Onfray doit être un excellent professeur car je n’ai pas ressenti de difficultés.
Sans n’avoir jamais pu le formuler ainsi – sans doute car je ne me suis jamais posée de telles questions en plus de ne pas avoir l’intelligence de cet homme –, je me sens en accord avec ce qu’il dit et très proche de sa conception de la vie. Il est d’une lucidité incroyable, du moins c’est ainsi que je le perçois.

La puissance d’exister est – à mon avis qui est très humble puisque je n’ai rien lu d’autre – un excellent ouvrage pour découvrir la pensée de Michel Onfray et se familiariser avec son approche de la philosophie.

Je pense que, pour ma part, je vais – outre continuer d’écouter les cours – attaquer un autre de ses livres.

Une dernière chose cependant : ne prenez pas peur en lisant le sommaire ! Si les intitulés sont incompréhensibles, ce n’est pas le cas du contenu. Donc ne paniquez pas si – vous non plus – vous ne savez pas ce qu’est « Une intersubjectivité hédoniste », « Une logique archipélique » ou « Un art kunique » !

« Le plaisir tétanise : le mot, les faits, la réalité, le discours qu’on tient sur lui. Il tétanise ou il hystérise. Trop d’enjeux personnels privés, trop d’intimités aliénées, souffrantes, miséreuses et misérables, trop de défaillances cachées, dissimulées, trop de difficultés à être, à vivre – à jouir. »

 « La séparation de la sexualité d’avec l’amour n’exclut pas l’existence de sentiment, de l’affection ou de la tendresse. Ne pas vouloir s’engager pour la vie dans une histoire de longue durée n’interdit pas la promesse d’une douceur amoureuse. »

 « L’essentiel consiste à ne pas mourir de son vivant donc à mourir vivant – ce qui n’est pas le cas d’un certain nombre de personnes mortes depuis bien longtemps de n’avoir jamais appris à vivre, donc pour n’avoir jamais vraiment vécu. »

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray. Grasset, 2006. 240 pages.

Le grand théâtre du genre : identités, sexualités et féminisme en Amérique, par Anne Emmanuelle Berger (2013)

Le grand théâtre du genre (couverture)Il va être difficile pour moi d’être dithyrambique sur cet ouvrage.

Le sujet m’intéresse énormément. Comme il a déjà été dit, tout le monde est concerné et on en parle de plus en plus. De plus, les étiquettes ou les « obligations » et les attentes que l’on impose à quelqu’un simplement en fonction de son sexe ont une légère tendance à m’exaspérer et je peux me lancer dans de vives discussions sur le sujet. Malgré cela, je n’avais jamais vraiment lu de livres dessus malgré mon envie de me pencher sur les travaux de Judith Butler. Ainsi, en voyant ce livre dans le cadre de l’une des opérations Masse Critique sur Babelio, j’ai sauté sur l’occasion et c’est avec plaisir que j’ai appris ma sélection pour le recevoir.

Après l’avoir « lu », qu’est-ce que je me dis ?… Judith Butler ne sera pas pour tout de suite. Je mets lu entre guillemets car je dois avouer qu’après m’être réellement accrochée, mon attention a faibli, j’ai alors seulement parcouru certains passages. La dernière partie intitulée « Le legs de Roxanne : féminisme et capitalisme en Occident » a à nouveau ranimé cet intérêt.

Attention, je ne dis pas que ce n’est pas intéressant. Comme je l’ai dit, deux parties ont accroché mon attention : la seconde « (D)Rôles de reines : le théâtre du genre en Amérique » notamment sur le transsexualisme et les drag queen ainsi que l’ultime partie qui traite des « travailleurs(ses) du sexe ». L’auteur traite d’un sujet d’actualité sans mettre de côté l’évolution des mœurs aujourd’hui. Elle se réfère de plus à un grand nombre d’auteurs, de penseurs, etc. qui s’ajoutent à tous ceux qui l’ont précédée dans ce domaine (Judith Butler, Esther Newton…) et qui enrichissent sa pensée.

Malgré cela, ce livre ne m’a paru accessible pour une néophyte telle que moi. Les termes souvent très compliqués couplés avec des anglicismes et les formulations parfois alambiquées sont de véritables tremplins pour mon cerveau qui s’envole vers d’autres sujets tandis que mes yeux continuent à parcourir la page jusqu’à ce que je me « réveille » et réalise que je ne sais plus ce que je lis. Le glossaire donné à la fin de la « parabase » n’apporte que de faibles lumières.

Je ne le conseille donc pas à des personnes qui, comme moi, souhaitent découvrir le sujet, mais à des lecteurs qui ont déjà de solides bases en la matière. En ce qui me concerne, je ne peux pas dire que la lecture a été un plaisir.

Le grand théâtre du genre : identités, sexualités et féminisme en Amérique, Anne Emmanuelle Berger. Belin, 2013. 296 pages.