Docteur Sleep, de Stephen King (2013)

Docteur Sleep (couverture)Danny Torrance a grandi. Et ses démons aussi. Des démons dont il ne pensait pas hériter. Retrouvant une certaine sérénité dans un hospice du New Hampshire, sa vie est à nouveau bouleversée lorsqu’il rencontre Abra Stone, une jeune fille dont le Don phénoménal est convoité par des individus plus que louches.

Il y a quelques mois, je lisais Shining et c’était un gros coup de cœur. Loin de me donner envie de me jeter sur Docteur Sleep, cela me faisait redouter la lecture de cette suite. Serait-elle à la hauteur ? Était-elle vraiment nécessaire ?

En ce qui concerne la première question, la réponse est malheureusement… pas vraiment. Ce qui ne veut pas dire que cela fut une mauvaise lecture, loin s’en faut. Il faut dire que la barre était haute. Docteur Sleep n’a pas réussi à distiller cette atmosphère inquiétante, pesante, que fournissait l’Overlook. Je n’ai jamais ressenti de tension, ni eu peur pour les personnages. C’est un récit très différent dans son ambiance. Néanmoins, moi qui n’étais pas convaincue par l’idée de retrouver un Danny adulte, j’ai été totalement convaincue et emballée par le personnage que nous propose King. Danny a suivi les traces de son père et la bouteille est devenue sa compagne alors qu’il erre à travers les États-Unis. Apportant avec elle déchéance, gueules de bois à répétition et mauvaises actions. Toutefois, contrairement à Jack Torrance, Danny va croiser les bonnes personnes et les Alcooliques Anonymes. Comme dans Shining, Stephen King est excellent quand il parle d’alcoolisme : je ne peux pas parler en connaissance de cause, mais on sent que lui parle en connaissance de cause. La lutte que Danny mène contre ce démon-là m’a semblé bien plus forte et ardue que celle contre les autres démons que l’on croise dans le bouquin.

La Tribu du Nœud Vrai, menée par Rose Claque, m’a rappelé Ça. Ces « démons vides » (un groupe de mots qui m’évoque les mêmes sensations que les « lumières mortes ») sont des créatures antiques errant sur la Terre depuis des centaines, des milliers d’années, tout comme Ça se terrait sous Derry depuis une éternité. Et à l’instar de Ça, leur survie dépend de leur nourriture : les enfants. En ce qui les concerne, leurs besoins sont moins physiques que psychiques et il ne se contente pas du premier gosse venu, mais la ressemblance est là. Cela enrichit une certaine mythologie d’êtres surnaturels, des vampires modernes, se mêlant aux humains, aux « pecnos », se nourrissant d’eux.

Si ce roman n’a pas réussi à me faire ressentir de la tension, il m’a absolument convaincue par les descriptions de personnages – réalistes, émouvants, sincères, humains – et les relations entre les différents protagonistes. Abra et Dan évidemment, mais aussi Abra et sa Momo (son arrière-grand-mère), Dan et Billy Freeman et Casey K. qui sont les deux personnes qui l’aident à sortir de la boue, ainsi que les relations entre les membres du Nœud Vrai. Celles-ci leur confèrent une véritable humanité et permet de nuancer ce portrait de chasseurs sans pitié : même si ce n’est qu’entre eux, ils forment une véritable famille dont les membres sont unis par des sentiments sincères.

Conclusion ? Si vous avez aimé Shining, ne vous privez pas du plaisir de découvrir Docteur Sleep, mais ne vous attendez pas à un copié-collé ou à ressentir les mêmes sensations. Si Docteur Sleep vous intéresse, lisez quand même Shining avant. Des personnages travaillés et touchants, si faillibles et si proches de nous, des relations puissantes et joliment racontées, un héros en souffrance qui trouve le moyen d’aider les autres, des scènes fortes qui restent en tête, voilà ce que j’ai aimé dans Docteur Sleep.

(Ce qui m’amuse, c’est que Docteur Sleep ne m’a jamais fait peur, mais mon cerveau y a pioché plein d’idées pour alimenter mes cauchemars depuis quelques semaines…)

« L’esprit est un tableau noir. L’alcool, la brosse à effacer. »

« Elle se disait que les choses ne pouvaient pas être pires mais elles peuvent toujours le devenir et bien souvent, elles ne s’en privent pas. »

« La vie est une roue, son seul boulot c’est de tourner, et elle revient toujours à son point de départ. »

« Laissez-moi terminer par une petite mise en garde : quand vous circulerez sur les autoroutes et routes d’Amérique, méfiez-vous de ces Winnebago et Bounder. On ne sait jamais qui peut se trouver à l’intérieur. Ni quoi. »

Docteur Sleep, Stephen King. Albin Michel, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie. 586 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, d’Alexandre Kha (2014)

Les nuits rouges du théatre d'épouvante (couverture)L’histoire d’un théâtre pas comme les autres. Dirigés par un metteur en scène tyrannique (ce qui peut être comme dans les autres théâtres…), ses comédiens sont un jeune homme à la tête vitriolée enveloppée de bandages, un épouvantail harcelé par ses corbeaux, un étudiant décapité, des zombies et une jeune femme sans papiers et vivante autour de laquelle tourne un loup-garou un peu mélancolique.

Cinq histoires, cinq chapitres de leur vie quotidienne.

 

Sur la couverture rouge vif, deux yeux nous regardent comme ceux des crânes qui clôturent chaque chapitre. Décor, protagonistes et couleurs sont annoncés. Car tout est en noir et rouge dans ce grand livre qui joue sur d’étranges duos. Car ces histoires sont à la fois comiques et tragiques, la mort se mêle à la vie, des tableaux morbides mais érotiques se dessinent peu à peu. La mort d’un corps n’entraîne pas celle des sentiments et Elena déchaîne certaines passions.

Les morts, les bizarres, les exclus, comme tout un chacun, sont la proie d’obsessions et de désir. Chez Alexandre Kha, même les vivants ressemblent à des défunts. Que ce soit la face osseuse du propriétaire de l’épouvantail avant la fugue de celui-ci ou les grands yeux noirs d’Elena, noirs comme les trous des orbites d’un crâne, l’ombre de la mort passe déjà sur leur visage.

Le format est très classique, or je m’attendais à quelque chose de plus inédit dans la forme, et le contenu, original certes, a peiné à me convaincre. Les personnages sont dignes de Tim Burton que ce soient les monstres attachants et sensibles ou la jeune femme au tient diaphane et cette ambiance de nuit, de sang et de sensualité avait tout pour me plaire, mais je n’ai pas été vraiment embarquée.

 

Avec un côté Grand-Guignol, théâtre parisien qui faisait frissonner les dames avec des pièces macabres et sanglantes, Alexandre Kha nous propose une visite dans un univers décalé qui ne manque pas de poésie malgré la présence de tripes, de sang et d’orbites creuses.

Un ouvrage sympathique, sensible, au trait fin très agréable, mais qui ne me marquera pas pour très longtemps.

Une mention spéciale pour l’une des dernières pages (page 115 exactement) qui rend hommage sur un cri d’Elena au peintre Edvard Munch en reprenant plusieurs tableaux : Cendres, Le baiser sur la plage au clair de lune, Le Cri, Le Printemps, La Puberté, Le jour d’après, Héritage (et, pour l’une des premières cases, peut-être – je ne suis pas sûre de moi pour ceux-là – Le Désespoir ou Soirée sur l’avenue Karl Johan). Un artiste que j’aime beaucoup, j’ai immédiatement reconnu le pastiche.

Pour redécouvrir le Grand-Guignol, je vous conseille de découvrir l’excellente compagnie des Femmes à Barbes qui propose dans son nouveau spectacle d’improvisation, Le Grand Frisson, de revisiter ce genre en impliquant toujours le public.

« La vie est un cauchemar où chacun occupe son rôle. »

« Tétanisés par le cri le plus effroyable qu’une oreille humaine puisse entendre, les spectateurs regagnent la ville, hagards. Ils déambulent… Le cri d’Elena résonne en eux, réveillant démons enfouis et vils instincts. Certains se dévorent au clair de lune. D’autres sombrent dans la folie et s’enferment chez eux, hantés par ce cri ancestral. Sur cette note un peu stridente, s’achève ainsi l’extravagante aventure du théâtre d’épouvante. »

Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, Alexandre Kha. Editions Tanibis, 2014. 120 pages.