Station Eleven, d’Emily St. John Mandel (2016)

Station Eleven (couverture)Quatrième roman de l’auteure canadienne Emily St. John Mandel, Station Eleven est une dystopie dans laquelle l’humanité a été décimée à 99% par une pandémie fulgurante. Les survivants doivent se débrouiller dans un monde où tout ce qu’ils connaissaient a disparu : l’électricité, les transports, l’eau courante, les frontières, Internet, l’essence… Parmi eux, une troupe de comédiens et de musiciens – La Symphonie Itinérante – parcoure la région des Grands Lacs pour jouer du Shakespeare ou de la musique classique.
Sur une période de plusieurs décennies – avant et après la pandémie –, on suit plusieurs personnages tous liés par un acteur, Arthur Leander, mort sur scène le soir où le monde bascula.

Certes, Station Eleven est un roman post-apocalyptique, mais ce n’est pas un livre d’action. L’histoire met l’accent sur l’humain. Parmi ceux que nous suivons – Arthur, Miranda, la première femme de celui-ci, Jeevan, un ancien paparazzi qui assista à sa mort et tenta de le sauver, Kirsten, une jeune femme qui jouait avec lui alors qu’elle n’avait que huit ans, ou encore Clark, son meilleur ami –, certains vivront, d’autres pas (je ne spoilerai pas en disant qui !). Leurs vies se croisent, se lient avec, comme toile de fond, deux BD intitulées… Station Eleven.

Emily St. John Mandel dit l’espoir, les regrets, la peur, la solidarité, les souvenirs. Elle fait des allers-retours entre le monde d’avant la pandémie et celui d’après. Avec Clark et Miranda, on revit également la progression des événements, les premiers jours de la fin de monde, quand tout vint peu à peu à manquer.
Les personnages sont tous vrais et on se sent très proches d’eux. Pas de héros, juste des hommes et des femmes avec des qualités et des défauts qui luttent pour vivre, pour survivre dans ce monde perdu.

Ce réalisme est également présent dans la manière dont l’après est abordé. Ici, pas de morts-vivants, juste un nouveau monde à appréhender. La survie, l’absence de choses qui nous semblent évidentes tant elles sont intégrées dans notre quotidien (l’électricité, Internet, l’eau courante, etc.), les dérives religieuses ou sectaires… La manière dont tout se dégrade et dont les ressources disparaissent m’a semblée parfaitement crédible.

Egalement réflexion sur le souvenir et sur la transmission, Station Eleven est un roman passionnant, servi par une écriture très agréable et fluide. Impossible de lâcher ce roman très bien construit dans lequel les pièces du puzzle se mettent progressivement en place.

« Si ç’avait été un autre que Hua, Jeevan ne l’aurait pas cru, mais il n’avait jamais connu un homme aussi doué pour l’euphémisme. Si Hua disait qu’il s’agissait d’une épidémie, c’est que le mot épidémie n’était pas assez fort. Jeevan fut soudain terrassé par la certitude que cette maladie décrite par son ami allait être la ligne de démarcation entre un avant et un après, un trait tiré sur sa vie. »

« Si l’enfer c’est les autres, que dire d’un monde où il n’y a presque plus personne ? Peut-être l’humanité s’éteindrait-elle bientôt, simplement, mais Kirsten trouvait cette pensée plus apaisante que triste. »

« – En tout cas, je ne sais pas comment vous supportez ça [d’explorer des maisons abandonnées].
Nous le supportons parce que nous étions plus jeunes que toi quand tout a pris fin, pensa Kirsten, mais pas suffisamment jeunes pour n’en garder aucun souvenir. Parce qu’il ne reste pas beaucoup de temps, que tous les toits s’effondrent et que bientôt ces vieilles constructions ne seront plus sûres. Parce que nous cherchons en permanence l’ancien monde, avant que toute trace en ait disparu. Mais ça semblait trop compliqué à expliquer, alors elle haussa les épaules au lieu de lui répondre. »

« Il marchait depuis cinq jours lorsqu’il finit par rencontrer quelqu’un. Au début, la solitude avait été un soulagement – il avait imaginé un monde livré à la barbarie, s’était imaginé mille fois dépouillé de son sac à dos et condamné à mourir sans provisions – mais, au fil des jours, la signification de ce paysage désertique commença à lui apparaître. La grippe de Géorgie avait été si efficace qu’il ne restait quasiment plus personne. »

Station Eleven, Emily St. John Mandel. Payot & Rivages, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé. 477 pages.

Plus de morts que de vivants, de Guillaume Guéraud (2015)

Plus de morts que de vivantsPlus de morts que de vivants. Une lecture éclair, moins de deux heures. Je suis encore scotchée. Ce sera une critique vraiment à chaud pour le coup.
Mais reprenons.
Vendredi 17 février, veille de vacances, les élèves du collège Rosa Parks de Marseille se rendent en classe sans se douter que leur vie va basculer. Que les craintes adolescentes qui les étreignaient jusqu’alors deviendront ridicules face à la peur inimaginable qu’ils connaîtront bientôt. Qu’en moins de 24 heures, dans les locaux si familiers, ils seront plus de morts que de vivants.
Car un virus inconnu et fulgurant va se propager dans les locaux, n’épargnant ni les élèves, ni les professeurs, ni les médecins ou les pompiers venus les aider. Les symptômes sont multiples, tous plus inventifs et plus horribles les uns que les autres.

Je savais que cette histoire était un huis-clos, que cela avait quelque chose à voir avec un virus, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi… gore. Je pense que cette succession d’artères explosées, d’ongles arrachés, de faces violacées, de corps entassés, de litres de sang jaillissant, etc., peuvent rebuter et déplaire à certains. Mais dans mon cas, ce n’est pas un reproche, j’ai totalement accroché. Pourtant, je déteste les films gore et je ne ressens pas grand-chose devant un film d’horreur. (Mais je doute que l’effet obtenu avec ce livre ne soit le même qu’avec un film.)
Ici, les descriptions sont tellement visuelles que j’ai été vraiment saisie. J’ai vu les victimes s’effondrer devant moi. Les mots sont toujours très évocateurs, très bien choisis. Par-dessus les mots, l’imagination travaille et le résultat est saisissant. On se fout les jetons les yeux exorbités sur son bouquin.
Les premières morts sont violentes certes, mais ce sont celles de la fin qui m’ont le plus marquée car, au fil des pages, on s’attache aux personnages. Et, à l’instar de George R.R. Martin, Guillaume Guéraud n’épargne personne.

Le rythme est dément, l’écriture nous tient en haleine. Deux éléments y participent, amplifient cette frénésie de lecture.
Tout d’abord, les phrases nominales et celles qui sont en fait des successions de phrases courtes, séparées par de virgules. Absence de points sur plusieurs lignes, donc absence de pause dans la lecture. Ce qui fait que l’on ressent parfaitement la rapidité avec laquelle s’enchaînent les événements. On les voit se dérouler sous nos yeux à vitesse grand V.
Ensuite, Guillaume Guéraud utilise souvent des suites de trois verbes, trois adjectifs, trois adverbes. Ces drôles de constructions nous font ressentir les sentiments qui se bousculent sous le crâne des élèves. La peur, la confusion, l’incompréhension, l’incrédulité deviennent plus concrètes, plus prégnantes pour le lecteur.

 « Tous assommés-déboussolés-bouleversés. Sous le choc. Ils n’avaient encore jamais vu la mort frapper aussi violemment. »

« Quelque chose semblait avoir changé dans la cantine. Il mit ça sur le compte des drames de la matinée. Qui chamboulaient-chaviraient-chagrinaient forcément l’ambiance habituelle. »

« La peur inaltérable-inébranlable-indéboulonnable. Qui détruisait les bases du rationnel pour ne creuser que des gouffres. Engloutissant la moindre pensée positive. »

« Peut-être que… Tu parles, il ne s’agissait pas de « peut-être », « peut-être » n’était qu’une façon de dresser une fine cloison entre les certitudes de la réalité et les gouffres de la peur. Il s’agissait de « sûrement-certainement-évidemment. »

La multiplication des points de vue joue également. L’auteur nous fait passer de la tête de Slimane à celle de Matt, de Nico, de Cess, de Lila ou encore de Zak. Tantôt on est dans une classe de 6e, puis de 3e, de 4e ou bien de 5e. De tout côté, simultanément, on voit ce virus indomptable frapper à chaque coin du collège.
Pendant 24 heures, depuis l’arrivée des élèves au bahut, vendredi, dans ce froid mordant jusqu’au lendemain matin, non seulement on connaît l’état d’esprit de plusieurs élèves – états d’esprit par conséquent différents de l’un à l’autre car tous n’ont pas toujours les mêmes réactions –, non seulement on assiste aux multiples manifestations brutales et stupéfiantes du virus, mais on écoute également les conversations de plusieurs adultes : médecins, responsable du pôle « Maladies infectieuses » de l’Hôpital Nord, M. Brieu le proviseur, le Recteur, le capitaine de police présent sur les lieux et ses supérieurs. Le tout est également ponctué de bulletins de France Info qui informent, au compte-goutte et avec beaucoup de retard, de la situation à l’intérieur du collège.

Soutenu par une construction parfaite, Plus de morts que de vivants est un huis-clos haletant, terrifiant. Tout simplement glaçant.

« Aucune menace dans l’air. Juste le froid coupant de février. Qui glaçait les mains. Qui gelait les oreilles jusqu’à les rendre cassantes. Et qui tailladait les poumons à chaque inspiration. »

 « Personne ne connaissait le nom de ce truc-là mais tous l’appelaient « la foudre ». »

« Déjà une centaine de versions différentes traversait la cour à propos des mêmes scènes. Plus ou moins claires. Plus ou moins parcellaires. Plus ou moins aléatoires. Mais tout se recoupait. Rapidement. Et tout s’assemblait. Pièce par pièce. »

 « Les délires, les inventions, les éclats de rire, tout ça disparut. D’un seul coup. En même temps que les hésitations, les incertitudes, les perplexités.
A 10 h 05, dans la cour, pour que tous puissent être sûrs de la gravité de la situation, pour que plus aucun doute ne soit permis, pour que les fondations de la peur s’imposent à chacun, la mort frappa l’un d’entre eux, sous leurs yeux, de façon injustifiable mais irréfutable, implacable et définitive. »

« Un nouveau mot circulait. « Coronavirus. » Un mot effrayant. Aucun élève ne savait ce qu’il signifiait mais ses sonorités carnassières résonnaient avec cruauté. Ce mot contenait pour les survivants davantage de menaces et de douleurs que tout le reste.
Davantage de douleurs dans les respirations et davantage de menaces dans les secondes.
Et davantage de peur. Partout. Davantage de peur. »

« Certains pleurnichaient. Certains grelottaient. Certains déliraient.
Tous sûrs que le monde dont ils avaient l’habitude, le monde qu’il croyait connaître, le monde qui les avait maintenus debout jusque-là, n’existait plus. »

Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud. Rouergue, coll. Doado noir, 2015. 256 pages.