J.R.R. Tolkien, une biographie, d’Humphrey Carpenter (1977, édition revue et augmentée en 2002)

J.R.R. Tolkien, une biographie (couverture)« Ce livre a pour support les lettres, le journal et d’autres documents laissés par le professeur J.R.R. Tolkien, ainsi que les souvenirs de sa famille et de ses amis.
Tolkien lui-même n’aimait guère l’idée d’une biographie. Ou plutôt il lui déplaisait qu’on l’emploie comme une forme de critique littéraire. « Je tiens fermement, écrivit-il un jour, que retracer la vie d’un écrivain est une manière fausse et entièrement vaine d’approcher son œuvre. » »

Je lis très peu de biographies et, sans Le Joli, je n’aurais pas lu celle-ci avant longtemps. Figurez-vous que je suis à présent ravie d’avoir pu la découvrir. Depuis ma relecture du Seigneur des Anneaux, je suis un peu focalisée sur la Terre du Milieu. Avant d’attaquer la suite de l’œuvre de Tolkien, j’ai pu découvrir un peu plus l’homme qui se cachait derrière ce nom et dont je ne savais rien, à part son immense facilité avec les langues.

TOLKIEN. Un nom si familier, un nom synonyme d’imaginaire débridé, un nom presque une marque. Il est parfois ardu de songer que ces sept lettres ont pu un jour désigner un étudiant jouant au rugby, un jeune officier pendant la guerre, un mari à la vie qui serait presque banale… s’il n’avait pas cette extraordinaire imagination, ce don pour les langues et cette fascinante intelligence qui ont engendré un univers d’une richesse absolument unique.

Sa vie, son amour pour Edith, ses rencontres entre amis, ces réunions qui ont presque toute sa vie ponctué ses semaines, du T. C. B. S. (Tea Club, Barrovian Society) de ses années lycées aux célèbres Inklings… mais surtout sa façon de travailler. Sa précision, sa méticulosité extrême, son perfectionnisme. Son amour pour les langues, la musicalité des mots, leur histoire. Langues vivantes, langues mortes, langues disparues… et langues inventées bien sûr, celles présentes dans son œuvre, celles, en constante évolution, qu’il utilisait pour écrire son journal.
Ce qui frappe tout au long de l’ouvrage, c’est la simplicité de Tolkien, la banalité de son quotidien. Une vie bien réglée, un esprit bourgeois, plutôt conservateur. J’avoue avoir même été un peu déçue face à sa relation avec Edith, son épouse. Elle était sa Lúthien, il était son Beren comme il est inscrit sur leurs tombes. Mais au final, ils avaient une vie très conventionnelle… avec beaucoup d’ennui pour cette dernière qui avait renoncé au piano et à ses rêves pour leur famille, qui voyait son mari se comporter totalement différemment avec elle qu’avec son cercle d’amis masculins. L’histoire ordinaire d’une femme en cette première moitié du XXe siècle certes. Cependant, j’avais imaginé, fantasmé autre chose. Le livre m’a laissée partagée sur ce point, tantôt décrivant un profond et attentif amour, tantôt montrant une vie morne, vide de loisirs et d’amitiés pour Edith. Toutefois, ce n’est pas un aspect de leur vie sur lequel il est aisé de faire toute la lumière. Les seuls qui en connaissaient toute la vérité sont maintenant enterrés sous une même pierre grise dans le cimetière de Wolvercote.

Pour moi, Tolkien est un génie et son esprit me fascine. Mais son biographe nous donne également à voir l’être humain. Le perfectionniste à l’extrême, incapable de donner un texte à l’imprimeur, sans cesse désireux d’y apporter des retouches, voire de réécrire des passages entiers. Le brouillon parfois, incapable de s’atteler à une tâche – réviser Le Silmarillion par exemple –, sans cesse distrait par une lettre sans réponse, un conte non achevé, un point obscur d’un langage… On l’imagine très bien, petit homme fumant la pipe, en train de s’agiter dans son bureau, exhumant tel ou tel trésor d’une pile de vieilles copies pleines de notes, s’asseyant pour le parcourir et se laissant absorber par une toute autre tâche qui devait être la sienne à ce moment-là.
Cette exubérance intellectuelle captive, amuse, mais frustre tout autant. J’ai souvent eu envie de le secouer, de le forcer à s’asseoir à son bureau et de lui dire de s’y mettre, bordel ! Quand je pense à tous ces textes publiés à titre posthume qui aurait pu sortir de son vivant s’il n’avait pas été aussi dissipé… mais c’était sa façon d’être, sa façon de fonctionner, avec ce cerveau parfois obsessionnel qui devait être parfois parfaitement usant à supporter.

Dans les annexes du Seigneur des Anneaux, l’une des sections s’intitule « Des problèmes de traduction ». Un essai dans lequel Tolkien expose les difficultés rencontrées et les choix effectués pour angliciser les langues elfiques, hobbites, ou autres. Surprenant si l’on considère que tous ces noms venaient de l’esprit de Tolkien. Mais l’on découvre dans sa biographie que ce dernier parlait, non pas comme un écrivain, mais comme « un chroniqueur d’événements réels ». Son œuvre est née de ses langages inventés et il fallait sans cesse qu’il découvre le pourquoi du comment. Qu’il le découvre, et non qu’il l’imagine.

Un livre passionnant pour rencontrer – je n’utilise pas ce terme à la légère, j’ai réellement l’impression de l’avoir côtoyé tout au long de ma lecture – un homme qui aurait pu passer pour ennuyeux et qui, pourtant, a créé une œuvre gigantesque, à la puissance épique digne des grandes épopées du temps passé.

(Bon, je vais faire ma ronchonneuse, j’ai déjà râlé auprès du Joli, mais niveau féminisation des noms de métiers, il y a encore du travail ! On trouve par exemple « Il se trouvait qu’il avait fait la connaissance d’un autre philologue qui se révéla bon équipier. C’était Simonne d’Ardenne, une Belge (…) » ou encore « Christopher et Faith, son épouse (…) Faith, sculpteur (…) ». Ce serait pas mal si c’était rectifié lors d’une prochaine révision…)

« Le flot de paroles se tarit un instant ; il rallume encore sa pipe. Je saisis l’occasion, je dis ce qui m’amène, et qui maintenant me paraît sans importance. Pourtant, il s’y attache immédiatement avec enthousiasme et m’écoute avec attention. Puis, quand cette part de la conversation est terminée, je me lève pour partir ; mais, pour le moment, ce départ n’est ni attendu ni souhaité, puisqu’il a recommencé à parler. Il se plonge une fois de plus dans sa propre mythologie. Il a les yeux fixés au loin sur un objet quelconque et semble avoir oublié ma présence, agrippé à sa pipe comme s’il parlait dans son tuyau. Il me vient en tête que, pour l’apparence extérieure, c’est vraiment l’archétype du don d’Oxford, parfois même sa caricature. Or c’est justement ce qu’il n’est pas. C’est plutôt comme si quelque étrange esprit avait pris l’aspect d’un vieux professeur. Son corps est en train d’arpenter une pauvre chambre de banlieue, mais son esprit est très loin et parcourt les plaines et les montagnes de la Terre du Milieu. »

J.R.R. Tolkien, une biographie, Humphrey Carpenter. Editions Christian Bourgois, 2002 (1977 pour l’édition originale revue et augmentée en 2002. Editions Christian Bourgois, 1980, pour la première traduction). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Allen, édition revue par Vincent Ferré. 271 pages.

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Miss Charity, de Marie-Aude Murail (2008)

Miss Charity (couverture)Miss Charity Tiddler est née dans une bonne famille de haute société anglaise. Cela implique de bien se tenir, de bien présenter, d’être sage et surtout de ne pas vouloir travailler pour vivre. Une vie bien ennuyeuse entre des parents qui l’ignorent et Charity passe la majeure partie de son temps avec sa bonne, Tabitha et se consacre à ce qu’elle aime : les lapins, les crapauds, les souris, les oiseaux, qu’elle recueille dans une étrange ménagerie. Elle aime aussi réciter Shakespeare, courir dans les champs, arpenter la campagne du Kent et inventer des petites histoires au sujet de ses protégés.

Marie-Aude Murail s’inspire de la jeunesse de Beatrix Potter pour donner vie à la dynamique Charity. D’où un contexte historique parfaitement documenté. Les us et coutumes de la bourgeoisie, la place des femmes, les théâtres qui présentaient alors les pièces de Wilde et de Shaw, la campagne anglaise… Nous sommes immergés dans une Angleterre du XIXe siècle plus vraie que nature.

Beatrix Potter

C’est toutefois très romancé et Charity n’est pas tout à fait Beatrix. D’une fillette attachante et maladroite, elle deviendra une jeune femme bien déterminée à suivre ses désirs – dans sa vie personnelle, dans son art, dans ses affaires professionnelle – et à faire reconnaître son intelligence dans un monde d’hommes. Elle est entourée de personnages inoubliables, fantasques, encourageants, loyaux que sont sa gouvernante française, sa bonne écossaise, le précepteur allemand de son cousin, un comédien un peu voyou et bien d’autres.
Voilà pourquoi, même si l’on devine assez vite la fin de l’histoire, tous les éléments précédents et le fait de les suivre sur de longues années contribuent à la pointe de regret au moment de fermer le livre. C’est drôle, c’est un peu triste parfois, c’est excellent.

Les aquarelles dans Miss Charity

Malgré sa taille, le roman se dévore. Merci à l’écriture vivante et entraînante de Marie-Aude Murail et à la plongée dans la tête de Charity grâce au récit à la première personne. Petite surprise : les dialogues présentés comme dans une pièce de théâtre avec le nom du personnage inscrit avant son texte (il y a d’ailleurs parfois de petites didascalies). Etonnant, mais en rien perturbant.
Les aquarelles de Philippe Dumas contribuent également à donner de la légèreté au roman et font souvent des clins d’œil à celles de Beatrix Potter. Sans dire que je les trouve magnifiques, elles sont toutes simples et illustrent à merveille l’histoire en capturant un paysage, un animal, une situation.

Le croirez-vous, il me semble bien que Miss Charity est mon premier roman de Marie-Aude Murail ! En tout cas, c’est une magnifique rencontre tant avec l’autrice qu’avec ses personnages menée par une héroïne moderne pour son temps, une amoureuse de la nature indépendante et pleine d’imagination.

Les illustrations de Beatrix Potter

« Lydia
C’est Charity Tiddler qui aurait bien besoin de consulter un médecin.
Philip
Qu’est-ce qu’elle a? Est-elle malade?
Lydia
Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. 
»

« Mademoiselle
Croyez-vous, Cherry, qu’un jour quelqu’un pourra faire oublier à Herr Schmal la perte de sa femme et de ses enfants ?
Moi
J’ai eu beaucoup de chagrin à la disparition de Daring Number One. Vous ne l’avez pas connu, mais c’était un crapaud remarquable. Je n’ai pas pu l’oublier. Mais je me suis attachée à Darling Number Two d’une façon tout à fait satisfaisante, aussi bien pour lui que pour moi.
Mademoiselle, l’air désespéré

En effet, c’est encourageant. »

« Juliette Capulet avait quatorze ans et il me semblait que, si on lui avait offert à son anniversaire « Le Livre des Nouvelles Merveilles », elle eût mieux employé son temps. Elle aurait pu apprendre comme moi-même que les sporophytes sont des plantes asexuées d’un commerce plus reposant que les Montaigu. »

Miss Charity, Marie-Aude Murail, illustré par Philippe Dumas. L’Ecole des Loisirs, 2008. 562 pages.

Sagan 1954, d’Anne Berest (2014)

Sagan 1954 (couverture)L’autofiction produit parfois des ouvrages que je juge excellents. Des livres qui bouleversent, qui amusent, qui font réfléchir tant sur la vie et son étrangeté que sur la forme et le travail de l’écrivain. Ce sont des livres que je prends « plaisir » à lire. Je mets  « plaisir » entre guillemets car je songe notamment à Chloé Delaume et la lecture de ses livres est souvent si perturbante, voire dérangeante, que ce terme n’est pas forcément le plus approprié.

Mais dans le cas de Sagan 1954, j’appelle ça se regarder le nombril, tout simplement. Personnellement, je n’ai pas été intéressée par la vie d’Anne Beret : sa séparation par exemple ou ses interrogations sur son travail n’éveillent rien en moi. Il me rappelle le livre Au travail : les écrivains au quotidien de Géraldine Kosiak. Apparemment, écrire sur un autre auteur est un bon prétexte pour parler de soi.

Je ne veux pas sembler trop dure ; peut-être Anne Berest sent réellement un lien avec Sagan, d’où cette volonté d’écrire ce livre (même s’il lui a été suggéré par Denis Westhoff, le fils de Sagan tout de même…), mais je n’ai pas vraiment compris ce lien, ni été touchée par ce qu’elle raconte.

Quant à la vie de Françoise Sagan au cours de cette incroyable année 1954, la description en est plutôt sympathique bien qu’évidemment imaginée et fantasmée. Même si de véritables témoignages recueillis par des biographes de Sagan ou par l’auteure elle-même auprès de ses proches, ce que Sagan a réellement ressenti au moment de déposer ses manuscrits ou pensé en signant ses premiers autographes reste un mystère. Même si la plongée dans le Paris des années 1950 est plaisante et crédible, j’ai été dérangée par le sentiment qu’Anne Berest transposait ses propres émotions à Françoise Sagan. Est-ce un livre sur Sagan ou sur Berest ?

Je n’ai pas apprécié, je ne le conseillerai pas, mais Sagan 1954 m’aura au moins donné l’envie de relire Bonjour tristesse.

 « C’est qu’il y a, dans tout combat mené, dans tout travail achevé, dans toute victoire, quelque chose qu’il faut accepter de perdre. »

« Car il n’existe pas de vrais secrets dans les familles. Les secrets attendent tranquillement leur heure pour être dévoilés. Et en patientant, ils dessinent leurs contours dans les silences. »

Sagan 1954, Anne Berest. Stock, coll. La Bleue, 2014. 198 pages.

Au travail : les écrivains au quotidien, de Géraldine Kosiak (2013)

Au travailCe livre m’a été conseillé par quelqu’un qui avait beaucoup aimé. Avec cet avis, le résumé qu’elle m’en avait fait et celui de la quatrième de couverture, j’avais l’impression qu’il allait me plaire. Finalement, je suis plutôt partagée.

On me l’avait présenté comme un recueil d’anecdotes sur plusieurs écrivains de tous pays et toutes époques confondus. Sur leur manière d’écrire, les lieux qu’ils fréquentaient, les évènements qui les inspiraient, leurs rêves, leur vie quotidienne, etc.

Oui, il y en a. Le livre est constitué de courts chapitres d’une page, deux maximum. A chaque fois, on parle d’un auteur différent. Mais surtout, à chaque fois, on parle d’une écrivaine : Géraldine Kosiak. Arrivée à la fin de l’ouvrage (où il y a beaucoup de « je »), j’ai l’impression d’en savoir plus sur elle que sur les autres. Après, pourquoi pas ? C’est l’idée du livre, je suppose : se dessiner à travers les portraits de différents auteurs. Mais ce n’est pas ce à quoi je m’attendais et j’ai été déçue.

Ce sentiment de déception s’est atténué vers la fin. Et ce n’est pas seulement parce que j’en voyais le bout. Non, j’ai eu l’impression que les petites histoires sur les écrivains prenaient le pas sur sa vie et son travail à elle. J’ai beaucoup aimé les chapitres sur Proust (et la Datura – classée dans les hallucinogènes délirants – présente dans les fumées qui envahissaient sa chambre), sur Pessoa (et la malle en bois contenant 25 426 documents écrits de sa main retrouvée à sa mort), sur Nabokov (et la naissance de Lolita, inspirée par un gorille dessinant les barreaux de sa cage), etc.

Chaque chapitre est accompagné d’un dessin également de la main de Géraldine Kosiak. Certains sont amusants, d’autres intéressants, mais le style ne me plaît guère. De plus certains me sont restés totalement incompréhensibles. Incompréhensible n’est sans doute pas le bon mot, un dessin n’a pas forcément à l’être ; je devrais plutôt dire que j’y suis restée imperméable. Ces dessins-là ne me parlaient ni ne m’évoquaient quoi que ce soit.

En conclusion, je dirai que c’est là un livre guère mémorable à mon goût. Heureusement que certains chapitres de la seconde moitié raniment un vague souffle d’intérêt.

« Mais comment font les autres ? Géraldine, comment font-ils ? Crayons de bois, stylo à encre ou clavier ? Dans l’angoisse ou l’euphorie ? A quoi ressemblait leur vie ? Et leurs amours ? Et qu’en disent-ils, de tout cet entre-temps qui sépare le désir de l’objet ? J’ai lu, avec l’avidité qu’on a pour les romans, des quantités de biographies, de journaux, de traités et de méthode. Sophie de Ségur, George Sand, Rilke, Fitzgerald, Anaïs Nin, Gertrude Stein, Proust, Malaparte, Patricia Highsmith, Stephen King, Annie Dillard… Rien n’est vraiment pareil, mais quelque chose se ressemble toujours : cette tension installée au centre de l’existence, dont il est impossible de s’affranchir une fois qu’elle est là. Tout le reste, tout ce qui se passe par ailleurs, le bon et le mauvais, le doux et le dur, le remarquable et l’insignifiant est aspiré pour finir et s’engouffre dans le vortex. »

(Préface de Marie Desplechin)

Au travail : les écrivains au quotidien, Géraldine Kosiak. Les cahiers dessinés, 2013. 128 pages.