J.R.R. Tolkien, une biographie, d’Humphrey Carpenter (1977, édition revue et augmentée en 2002)

J.R.R. Tolkien, une biographie (couverture)« Ce livre a pour support les lettres, le journal et d’autres documents laissés par le professeur J.R.R. Tolkien, ainsi que les souvenirs de sa famille et de ses amis.
Tolkien lui-même n’aimait guère l’idée d’une biographie. Ou plutôt il lui déplaisait qu’on l’emploie comme une forme de critique littéraire. « Je tiens fermement, écrivit-il un jour, que retracer la vie d’un écrivain est une manière fausse et entièrement vaine d’approcher son œuvre. » »

Je lis très peu de biographies et, sans Le Joli, je n’aurais pas lu celle-ci avant longtemps. Figurez-vous que je suis à présent ravie d’avoir pu la découvrir. Depuis ma relecture du Seigneur des Anneaux, je suis un peu focalisée sur la Terre du Milieu. Avant d’attaquer la suite de l’œuvre de Tolkien, j’ai pu découvrir un peu plus l’homme qui se cachait derrière ce nom et dont je ne savais rien, à part son immense facilité avec les langues.

TOLKIEN. Un nom si familier, un nom synonyme d’imaginaire débridé, un nom presque une marque. Il est parfois ardu de songer que ces sept lettres ont pu un jour désigner un étudiant jouant au rugby, un jeune officier pendant la guerre, un mari à la vie qui serait presque banale… s’il n’avait pas cette extraordinaire imagination, ce don pour les langues et cette fascinante intelligence qui ont engendré un univers d’une richesse absolument unique.

Sa vie, son amour pour Edith, ses rencontres entre amis, ces réunions qui ont presque toute sa vie ponctué ses semaines, du T. C. B. S. (Tea Club, Barrovian Society) de ses années lycées aux célèbres Inklings… mais surtout sa façon de travailler. Sa précision, sa méticulosité extrême, son perfectionnisme. Son amour pour les langues, la musicalité des mots, leur histoire. Langues vivantes, langues mortes, langues disparues… et langues inventées bien sûr, celles présentes dans son œuvre, celles, en constante évolution, qu’il utilisait pour écrire son journal.
Ce qui frappe tout au long de l’ouvrage, c’est la simplicité de Tolkien, la banalité de son quotidien. Une vie bien réglée, un esprit bourgeois, plutôt conservateur. J’avoue avoir même été un peu déçue face à sa relation avec Edith, son épouse. Elle était sa Lúthien, il était son Beren comme il est inscrit sur leurs tombes. Mais au final, ils avaient une vie très conventionnelle… avec beaucoup d’ennui pour cette dernière qui avait renoncé au piano et à ses rêves pour leur famille, qui voyait son mari se comporter totalement différemment avec elle qu’avec son cercle d’amis masculins. L’histoire ordinaire d’une femme en cette première moitié du XXe siècle certes. Cependant, j’avais imaginé, fantasmé autre chose. Le livre m’a laissée partagée sur ce point, tantôt décrivant un profond et attentif amour, tantôt montrant une vie morne, vide de loisirs et d’amitiés pour Edith. Toutefois, ce n’est pas un aspect de leur vie sur lequel il est aisé de faire toute la lumière. Les seuls qui en connaissaient toute la vérité sont maintenant enterrés sous une même pierre grise dans le cimetière de Wolvercote.

Pour moi, Tolkien est un génie et son esprit me fascine. Mais son biographe nous donne également à voir l’être humain. Le perfectionniste à l’extrême, incapable de donner un texte à l’imprimeur, sans cesse désireux d’y apporter des retouches, voire de réécrire des passages entiers. Le brouillon parfois, incapable de s’atteler à une tâche – réviser Le Silmarillion par exemple –, sans cesse distrait par une lettre sans réponse, un conte non achevé, un point obscur d’un langage… On l’imagine très bien, petit homme fumant la pipe, en train de s’agiter dans son bureau, exhumant tel ou tel trésor d’une pile de vieilles copies pleines de notes, s’asseyant pour le parcourir et se laissant absorber par une toute autre tâche qui devait être la sienne à ce moment-là.
Cette exubérance intellectuelle captive, amuse, mais frustre tout autant. J’ai souvent eu envie de le secouer, de le forcer à s’asseoir à son bureau et de lui dire de s’y mettre, bordel ! Quand je pense à tous ces textes publiés à titre posthume qui aurait pu sortir de son vivant s’il n’avait pas été aussi dissipé… mais c’était sa façon d’être, sa façon de fonctionner, avec ce cerveau parfois obsessionnel qui devait être parfois parfaitement usant à supporter.

Dans les annexes du Seigneur des Anneaux, l’une des sections s’intitule « Des problèmes de traduction ». Un essai dans lequel Tolkien expose les difficultés rencontrées et les choix effectués pour angliciser les langues elfiques, hobbites, ou autres. Surprenant si l’on considère que tous ces noms venaient de l’esprit de Tolkien. Mais l’on découvre dans sa biographie que ce dernier parlait, non pas comme un écrivain, mais comme « un chroniqueur d’événements réels ». Son œuvre est née de ses langages inventés et il fallait sans cesse qu’il découvre le pourquoi du comment. Qu’il le découvre, et non qu’il l’imagine.

Un livre passionnant pour rencontrer – je n’utilise pas ce terme à la légère, j’ai réellement l’impression de l’avoir côtoyé tout au long de ma lecture – un homme qui aurait pu passer pour ennuyeux et qui, pourtant, a créé une œuvre gigantesque, à la puissance épique digne des grandes épopées du temps passé.

(Bon, je vais faire ma ronchonneuse, j’ai déjà râlé auprès du Joli, mais niveau féminisation des noms de métiers, il y a encore du travail ! On trouve par exemple « Il se trouvait qu’il avait fait la connaissance d’un autre philologue qui se révéla bon équipier. C’était Simonne d’Ardenne, une Belge (…) » ou encore « Christopher et Faith, son épouse (…) Faith, sculpteur (…) ». Ce serait pas mal si c’était rectifié lors d’une prochaine révision…)

« Le flot de paroles se tarit un instant ; il rallume encore sa pipe. Je saisis l’occasion, je dis ce qui m’amène, et qui maintenant me paraît sans importance. Pourtant, il s’y attache immédiatement avec enthousiasme et m’écoute avec attention. Puis, quand cette part de la conversation est terminée, je me lève pour partir ; mais, pour le moment, ce départ n’est ni attendu ni souhaité, puisqu’il a recommencé à parler. Il se plonge une fois de plus dans sa propre mythologie. Il a les yeux fixés au loin sur un objet quelconque et semble avoir oublié ma présence, agrippé à sa pipe comme s’il parlait dans son tuyau. Il me vient en tête que, pour l’apparence extérieure, c’est vraiment l’archétype du don d’Oxford, parfois même sa caricature. Or c’est justement ce qu’il n’est pas. C’est plutôt comme si quelque étrange esprit avait pris l’aspect d’un vieux professeur. Son corps est en train d’arpenter une pauvre chambre de banlieue, mais son esprit est très loin et parcourt les plaines et les montagnes de la Terre du Milieu. »

J.R.R. Tolkien, une biographie, Humphrey Carpenter. Editions Christian Bourgois, 2002 (1977 pour l’édition originale revue et augmentée en 2002. Editions Christian Bourgois, 1980, pour la première traduction). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Allen, édition revue par Vincent Ferré. 271 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – Chasse aux sucreries
Chocogrenouilles : un livre sur un personnage historique

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Journal d’une traduction, de Marie-Hélène Dumas (2016)

Journal d'une traduction (couverture)Pendant trois saisons – hiver, printemps, été – Marie-Hélène Dumas a mené de front deux activités, habituellement incompatibles pour elle : écrire ce journal et traduire La République de l’imagination de Nazar Afisi.

La République de l’imagination, traite de littérature et d’exil, entre en résonnance avec le passé et le présent de Marie-Hélène Dumas et la pousse à écrire un journal. Ses réflexions portent sur la traduction, sur sa manière de procéder et d’aborder la traduction, mais surgit alors la question de la langue, des langues, parlées, apprises, maternelles. Elle revient alors sur l’histoire de ses parents et grands-parents. Le journal est également émaillé de souvenirs de sa famille, de son enfance, de certains épisodes de sa vie (notamment ceux passés sur des bateaux de port en port), etc.

Ce n’est pas un journal classique, avec des entrées pour chaque jour, avec des dates ; il s’agit plutôt d’une succession de réflexions sur divers sujets. Le résultat est parfois un peu décousu, ce qui fait que j’ai éprouvé quelques difficultés pour accrocher à ce texte (peut-être aussi car je n’ai lu que des romans ces derniers temps et que j’étais habituée à une certaine narration). Il m’est pour cette raison difficile d’en faire une critique : il s’agit d’une sensation diffuse, non de points précis qui m’auraient dérangée.

Le fond est pourtant profond, intelligent et pousse à la réflexion. Voyage parmi les mots, voyage de pays en pays, voyage entre les générations… J’ai été très intéressée par cette plongée dans son passé, ce passé russe auquel elle a tourné le dos, et par les interrogations sur ce que ses parents leur ont transmis, à sa sœur et elle, sur cette langue délaissée qui pourtant est revenue aux lèvres de sa mère dans ses derniers instants.

Journal d’une traduction n’a pas réussi à m’accrocher, à me passionner comme l’ont fait jusque-là tous les autres livres des éditions iXe, il fallait bien une première. Je pense qu’il s’agit d’un blocage lié davantage à la forme et à l’écriture de Marie-Hélène Dumas, et non au fond. Peut-être y reviendrai-je un jour pour en avoir une tout autre lecture, plus agréable.

« Cette histoire de traduire une langue qui n’est pas celle de ma mère et de ne pas traduire celle de ma mère, depuis quelques temps me turlupine vaguement. C’est comme ça. C’est une histoire qui n’a jamais commencé, le russe, les Russes, a, ont, toujours été à la fois là et pas là. »

« Traduire c’est, entre autres, laisser au lecteur les mêmes possibilités d’interprétation que l’auteur l’a fait. »

« On croit, traductrice, que je ne travaille que du ciboulot, c’est faux, j’ai dit, je travaille aussi avec mes deux mains, voire mes deux jambes quand je me lève et marche pour débloquer ce qui bloque, et quand de mon ciboulot à mes deux mains ça ne passe plus du tout, même après être allée me faire chauffer un café, je travaille avec ma voix. Mains, jambes, voix, corps, souffle. »

Journal d’une traduction, Marie-Hélène Dumas. Editions iXe, coll. Fonctions dérivées,  2016. 138 pages.

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, de Gwangjo (dessins) et Corbeyran (scénario) (2010)

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l'aspirateur (couverture)Un jour, Louis Levasseur, écrivain en panne d’inspiration et en manque de revenus, trouve l’idée de roman qui va changer sa vie grâce à un journal intime trouvé dans une poubelle : une femme se réveille un matin et réalise qu’elle ne sait plus utiliser aucun appareil électroménager. Il invente pour cette Léa qu’il ne connaît pas, mais de nouveaux bouleversements l’attendent quand il rencontrera sa muse.

J’ai pris Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur totalement au hasard dans les bacs de la bibliothèque, séduite par le visage de cette mystérieuse jeune femme, si belle et si triste. Je n’ai même pas lu le résumé. Et ça a été une très bonne surprise, tant au niveau graphique que scénaristique.

Les titres des deux chapitres sont à la fois intrigants et séduisants : « Où Louis Levasseur, écrivain raté, trouve l’inspiration dans une poubelle… » et « Où Louis Levasseur, écrivain à succès, mesure l’inanité de ses rêves à l’aune de la cruauté de la vie… ». Après lecture, on peut se dire que tout était annoncé dès les intitulés.

C’est une histoire très touchante, très sensible. Je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher la surprise à d’éventuels futurs lecteurs. Simplement, les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles sont (comme on peut facilement le pressentir).

Louis Levasseur ne m’a pas été sympathique dès le moment où il s’approprie l’histoire de Léa sans la connaître, sans imaginer – puisqu’elle lui a inconsciemment offert tant de bienfaits (célébrité, succès en librairie, richesse…) – qu’il pourrait la blesser. Il m’a semblé très égoïste malgré la douche froide qu’il connaît à la fin du récit et des remords qui commencent à le ronger.

Léa, quant à elle, est mystérieuse pour le lecteur comme pour Louis pendant la moitié du roman et j’ai trouvé très intéressante cette idée de l’amnésie qui cache en réalité bien autre chose. Sa véritable histoire était peut-être quelque peu prévisible, mais elle est si bien contée que cela n’enlève rien à l’émotion.

J’ai beaucoup aimé les crayonnés de Gwangjo également. Ceux-ci sont très réalistes, les visages très expressifs.

Une belle surprise. Ne vous fiez pas à ce titre un peu saugrenu, il dissimule une histoire très émouvante.

« A 20 ans, on a compris que le monde est pourri.

A 30, on sait exactement pourquoi.

A 40, on a une idée précise de ce qu’il faudrait faire pour qu’il aille mieux.

Le problème, c’est qu’on n’a plus l’énergie. »

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, Corbeyran (scénario) et Gwangjo (dessins). Dargaud, 2010. 126 pages.

Sagan 1954, d’Anne Berest (2014)

Sagan 1954 (couverture)L’autofiction produit parfois des ouvrages que je juge excellents. Des livres qui bouleversent, qui amusent, qui font réfléchir tant sur la vie et son étrangeté que sur la forme et le travail de l’écrivain. Ce sont des livres que je prends « plaisir » à lire. Je mets  « plaisir » entre guillemets car je songe notamment à Chloé Delaume et la lecture de ses livres est souvent si perturbante, voire dérangeante, que ce terme n’est pas forcément le plus approprié.

Mais dans le cas de Sagan 1954, j’appelle ça se regarder le nombril, tout simplement. Personnellement, je n’ai pas été intéressée par la vie d’Anne Beret : sa séparation par exemple ou ses interrogations sur son travail n’éveillent rien en moi. Il me rappelle le livre Au travail : les écrivains au quotidien de Géraldine Kosiak. Apparemment, écrire sur un autre auteur est un bon prétexte pour parler de soi.

Je ne veux pas sembler trop dure ; peut-être Anne Berest sent réellement un lien avec Sagan, d’où cette volonté d’écrire ce livre (même s’il lui a été suggéré par Denis Westhoff, le fils de Sagan tout de même…), mais je n’ai pas vraiment compris ce lien, ni été touchée par ce qu’elle raconte.

Quant à la vie de Françoise Sagan au cours de cette incroyable année 1954, la description en est plutôt sympathique bien qu’évidemment imaginée et fantasmée. Même si de véritables témoignages recueillis par des biographes de Sagan ou par l’auteure elle-même auprès de ses proches, ce que Sagan a réellement ressenti au moment de déposer ses manuscrits ou pensé en signant ses premiers autographes reste un mystère. Même si la plongée dans le Paris des années 1950 est plaisante et crédible, j’ai été dérangée par le sentiment qu’Anne Berest transposait ses propres émotions à Françoise Sagan. Est-ce un livre sur Sagan ou sur Berest ?

Je n’ai pas apprécié, je ne le conseillerai pas, mais Sagan 1954 m’aura au moins donné l’envie de relire Bonjour tristesse.

 « C’est qu’il y a, dans tout combat mené, dans tout travail achevé, dans toute victoire, quelque chose qu’il faut accepter de perdre. »

« Car il n’existe pas de vrais secrets dans les familles. Les secrets attendent tranquillement leur heure pour être dévoilés. Et en patientant, ils dessinent leurs contours dans les silences. »

Sagan 1954, Anne Berest. Stock, coll. La Bleue, 2014. 198 pages.

Journal 1924-1927 : « C’était l’enfer et ses flammes et ses entailles », de Mireille Havet (2008)

Mireille Havet Journal 1924-1927 (couverture)Voici la suite du journal de Mireille Havet qui couvre donc la période 1924-1927. Le fil conducteur est son histoire avec l’ancien mannequin, Reine Bénard. Grandeur et décadence d’un amour passionné.
Mireille Havet, après s’être séparée de Madeleine de Limur, puis de Marcelle Garros, connaît un amour fou pour Reine : elle parle de félicité, de « bonheur si profond » ; rien ne semble pouvoir entacher cette joie même si la drogue fait toujours partie de son quotidien, la morphine notamment. Elle raconte l’amour passionné, moite, fiévreux, celui qui harasse et brise de plaisir ; elle dit la sensualité, le désir, l’excitation, l’exacerbation des sens. Elle retranscrit parfaitement la tension induite par l’amour inassouvi et fait subir cette impatience au lecteur. Elle parle de sa sexualité sans mystère, sans mensonge, mais avec douceur et passion. Nous sommes en 1926 certes, mais il ne faut pas oublier qu’elle ne destinait pas son journal à la publication, qu’elle écrivait pour elle-même et qu’elle n’avait donc pas besoin de sacrifier à la morale et à la bienséance. Malgré son amour, Mireille est parfois versatile : un jour, folle de joie et d’amour, le lendemain, triste, las de tout, elle se sent seule, sans amour et pense au suicide. La mort n’est jamais loin : « Rien n’est plus près de l’amour que la mort. »

Cependant, leur histoire se délite. Reine, partie en cure de désintoxication, est considérée comme une menteuse et une traîtresse : le portrait de celle que Mireille couvrait de fleurs et de compliments devient noir. Des phases de rage et de violence – contre Reine et contre elle-même – précèdent des phases d’apathie totale et de désespoir. Elle ressemble à un animal blessé et quiconque a déjà connu ces sentiments ne peut rester indifférent devant sa douleur. Elle pense au suicide, menace Reine de le faire. Blessée au plus profond d’elle-même, elle trouve un exutoire dans les malédictions qu’elle profère (« Reine Bénard, que votre nom que j’exècre et maudis de toute mon âme (à l’égal de tout ce qu’il y a de plus bas et immonde sur la terre et dans la boue de cette terre quand elle est piétinée par des naines comme vous) (…). Votre nom de petite bourgeoise suffisante et stupide, le voici cloué dans ce livre, à jamais incorporé à ma mort, et stigmatisé par elle. »). Elle fait preuve d’un mépris sans nom pour Reine. Si elle a pu effectivement être dupée par son amour, abusée par la passion inspirée par cette bourgeoise « nulle en tout, sinon dans l’art de s’habiller »,  ces caricatures parfois comiques dissimulent surtout – selon moi – une douleur immense. Quoi qu’il en soit, les portraits qu’elle trace de la pauvre Reine ne sont vraiment pas flatteurs. Mireille fait également preuve d’un peu d’hypocrisie en expliquant que son seul intérêt pour Reine venait du fait que celle-ci l’entretenait, ce qui n’est pas faux, mais ce n’est pas la seule raison : on ne souffre pas ainsi pour un simple distributeur de billet.

« La morphine vous rendait non seulement ce que vous n’êtes plus, dépouillée d’elle et rendue à votre indigente et lamentable petite identité humaine, c’est-à-dire supportable, mais même, elle vous donnait une apparence de personnalité à laquelle de plus intelligents que moi pouvaient très bien se prendre, un semblant d’esprit enfin, toute une vie intérieure, mystérieuse et, par cela même, attirante, qui pouvait faire croire à votre vraie valeur individuelle et parfaitement vous faire aimer. »

Son journal est une exacerbation de chacun de ses sentiments et de ses émotions, de son amour comme de son malheur. Elle m’a semblé moins rationnelle, plus à fleur de peau parfois que par le passé, ce qui s’explique peut-être par la perte de Reine, de sa mère, de Marcelle Garros en peu d’années. Elle avait cru avoir trouvé en Reine une compagne qui resterait, qu’elle aimerait toujours et, quand celle-ci est partie, elle s’est sentie abandonnée, aussi seule qu’elle l’a toujours été, aussi seule que l’est la majorité des hommes : « Je pense, je pense, et personne ne me soutient moralement. N’est-ce pas là le signe que personne n’a à nous soutenir ? ». Elle prend conscience de sa solitude, de sa condition d’orpheline : « Pour la première fois, je me sens (ce que je n’ai au fond jamais cessé d’être) réellement perdue sur la terre… et orpheline de père et de mère. »

Elle connaît également des périodes de dévalorisation. Si certains éléments ne sont que la preuve d’une lucidité, d’une connaissance d’elle-même, ce n’est pas toujours le cas et se diabolise plus que de raison. Elle se décrit comme « l’intoxiquée type de naissance » avide d’argent, vénale, incapable d’amour s’il n’est pas motivé par l’argent. Elle se décrit comme un corps toxique, menteur, manipulateur, amoral. Elle dénigre ces écrits – nouvelles, poèmes, roman – qui ne sont que des « constructions d’intoxiquée » sans intérêt. Elle fut dure envers Reine, elle le fut autant envers elle-même.

La drogue fait partie de son quotidien. A plusieurs reprises et avec une incroyable précision et une réelle lucidité, Mireille décrit les réactions de son corps et de son esprit lorsqu’elle est en manque et lorsque, enfin, elle reçoit sa dose. Mais elle tente s’en délivrer. Elle essaie de se désintoxiquer seule, c’est un échec. En 1926, elle décide de rentrer à Saint-Cloud et de « tenter [sa] chance dans une voie nouvelle et que l’on appelle la santé ». Elle sent la menace, la mort qui approche si elle ne se défait pas de ses addictions. Le 4 septembre 1926, elle écrit :

« … je suis venue ici, me jugeant, avec raison d’ailleurs d’après les révélations qui m’avaient été faites, à demi-guérie et sur le facile chemin de la guérison complète et encore solitaire. Là, je me leurrais vraiment. On progresse, mais on ne s’évade pas seul entièrement… et alors, on retombe. Ce fut mon histoire monotone, au fond, et perpétuelle avec toutes les drogues, choisies successivement et toujours pour me sortir de la précédente, depuis quatre ans.
Maintenant, je ne puis plus retomber. Si je retombais, je deviendrais gâteuse ou folle, ou je mourrais prochainement.
Je ne puis plus que renoncer à moi-même, à ma vie, à mon travail, à mon ambition, à mon devoir, ou me vaincre et guérir. Je guérirai. »

Son journal est toujours aussi fort et juste. Comme Stefan Zweig le faisait dans ses nouvelles, Mireille Havet expérimente des émotions et les détaille, les analyse en profondeur pour se comprendre et comprendre les autres. Elle poursuit sa route, entre vie et mort, entre amour et haine, sans savoir qu’elle ne sera qu’une étoile filante qui n’aura pas le temps de faire entendre sa voix. Elle avance dans cette « féerie grotesque » qu’est la vie.

Les seuls moments où j’ai senti une différence d’époque et de milieu social entre nous sont ceux où elle décrit sa vie dans les hôtels et palaces (d’Annecy par exemple). A l’évocation de cette haute société, de cette bourgeoisie, je me détachais et prenait ses passages davantage comme la découverte d’une autre société, d’une autre époque.

Son agenda côtoie son journal à partir de 1927. Ces notes télégraphiques ne disent que quelques mots sur son quotidien, le déroulement de sa journée (repas avec Untel, prise de drogue, déplacement chez Une Telle, un mot sur son humeur, etc.). Le style tranche à côté du flot de pensées, de sensations, déversé dans son journal.

Journal 1924-1927 : « C’était l’enfer et ses flammes et ses entailles », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2008. 445 pages.

Les autres oeuvres de Mireille Havet :

Au travail : les écrivains au quotidien, de Géraldine Kosiak (2013)

Au travailCe livre m’a été conseillé par quelqu’un qui avait beaucoup aimé. Avec cet avis, le résumé qu’elle m’en avait fait et celui de la quatrième de couverture, j’avais l’impression qu’il allait me plaire. Finalement, je suis plutôt partagée.

On me l’avait présenté comme un recueil d’anecdotes sur plusieurs écrivains de tous pays et toutes époques confondus. Sur leur manière d’écrire, les lieux qu’ils fréquentaient, les évènements qui les inspiraient, leurs rêves, leur vie quotidienne, etc.

Oui, il y en a. Le livre est constitué de courts chapitres d’une page, deux maximum. A chaque fois, on parle d’un auteur différent. Mais surtout, à chaque fois, on parle d’une écrivaine : Géraldine Kosiak. Arrivée à la fin de l’ouvrage (où il y a beaucoup de « je »), j’ai l’impression d’en savoir plus sur elle que sur les autres. Après, pourquoi pas ? C’est l’idée du livre, je suppose : se dessiner à travers les portraits de différents auteurs. Mais ce n’est pas ce à quoi je m’attendais et j’ai été déçue.

Ce sentiment de déception s’est atténué vers la fin. Et ce n’est pas seulement parce que j’en voyais le bout. Non, j’ai eu l’impression que les petites histoires sur les écrivains prenaient le pas sur sa vie et son travail à elle. J’ai beaucoup aimé les chapitres sur Proust (et la Datura – classée dans les hallucinogènes délirants – présente dans les fumées qui envahissaient sa chambre), sur Pessoa (et la malle en bois contenant 25 426 documents écrits de sa main retrouvée à sa mort), sur Nabokov (et la naissance de Lolita, inspirée par un gorille dessinant les barreaux de sa cage), etc.

Chaque chapitre est accompagné d’un dessin également de la main de Géraldine Kosiak. Certains sont amusants, d’autres intéressants, mais le style ne me plaît guère. De plus certains me sont restés totalement incompréhensibles. Incompréhensible n’est sans doute pas le bon mot, un dessin n’a pas forcément à l’être ; je devrais plutôt dire que j’y suis restée imperméable. Ces dessins-là ne me parlaient ni ne m’évoquaient quoi que ce soit.

En conclusion, je dirai que c’est là un livre guère mémorable à mon goût. Heureusement que certains chapitres de la seconde moitié raniment un vague souffle d’intérêt.

« Mais comment font les autres ? Géraldine, comment font-ils ? Crayons de bois, stylo à encre ou clavier ? Dans l’angoisse ou l’euphorie ? A quoi ressemblait leur vie ? Et leurs amours ? Et qu’en disent-ils, de tout cet entre-temps qui sépare le désir de l’objet ? J’ai lu, avec l’avidité qu’on a pour les romans, des quantités de biographies, de journaux, de traités et de méthode. Sophie de Ségur, George Sand, Rilke, Fitzgerald, Anaïs Nin, Gertrude Stein, Proust, Malaparte, Patricia Highsmith, Stephen King, Annie Dillard… Rien n’est vraiment pareil, mais quelque chose se ressemble toujours : cette tension installée au centre de l’existence, dont il est impossible de s’affranchir une fois qu’elle est là. Tout le reste, tout ce qui se passe par ailleurs, le bon et le mauvais, le doux et le dur, le remarquable et l’insignifiant est aspiré pour finir et s’engouffre dans le vortex. »

(Préface de Marie Desplechin)

Au travail : les écrivains au quotidien, Géraldine Kosiak. Les cahiers dessinés, 2013. 128 pages.

Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », de Mireille Havet (2005)

Journal 1919-1924Dans ce second tome de son journal, Mireille Havet parle beaucoup de l’état de poète, de la poésie, de l’écriture. Le poète est un être éclairé. Témoin du monde, il s’oppose aux autres, aveugles et routiniers.

Elle reste hantée par la Première Guerre mondiale : « Nous sommes une génération implacable, formée par la guerre et qui ne reconnaît plus aucune loi. Rebelles à la tradition, nous le sommes presque à la mort et ne lui reconnaissons plus sa pompe ni son prestige. Trop de jeunes gens de notre âge furent pris pendant la guerre, sans formalité, ni précaution, ni excuse. On leur disait adieu dans une gare, et on ne les revoyait jamais. » Elle parle d’une « jeunesse perdue ». C’est d’ailleurs le titre du roman qu’elle écrit en parallèle de son journal, roman malheureusement disparu.

Elle voyage beaucoup. Ne supporte pas Paris lorsqu’elle y est, regrette la ville lorsqu’elle n’y est plus. Elle se retourne à Villefranche, au Mont-Dore, mais surtout elle découvre Capri, dans la baie de Naples en Italie. Elle tombe amoureuse de l’île : « Les invertis et les poètes ont donc tout de même une Patrie. »

Elle perd sa mère. Elle se sent libre un instant : « J’étais libre, ayant tout perdu… Je ne parle pas du choix qu’on fait des amis, je ne parle pas du choix de l’amour. Ce sont là des entraves qu’on se crée soi-même et envers lesquelles on n’a aucune autre obligation que celles des sentiments les plus dégagés. Les véritables entraves sont celles de la famille et je n’en reconnais que de deux sortes : les parents et les enfants ! » avant de se sentir enfermée, entourée par un grand cimetière puisque ses parents, ses amis sont parmi les morts. Elle connaîtra d’autres pertes à la fin de l’année 1923, notamment celle de Raymond Radiguet, mort à vingt ans. La mort la frappe, l’entoure, elle se sent vieillir.

Elle est amoureuse de Marcelle Garros, s’installe avec elle, puis l’amour s’effiloche. Marcelle semble trop sage, trop douce. L’ombre de Madeleine de Limur plane encore sur elle, Madeleine qui s’approprie le personnage qui la représente dans Carnaval et qui recontacte Mireille. Elle rencontre d’autres femmes, aventures fugitives dans un train, amours le temps d’un voyage. Mireille se fait la voix du plaisir, de la jouissance, de la séduction. « A toutes ces jeunes filles, à toutes les autres, inconnues, futures, ignorées, je souris. » Mais il y a aussi l’ennui de l’amour, la lassitude, la rupture. Elle écrit la fin de l’amour sans tenter de se cacher sous des faux-semblants.

Les femmes, mais les drogues aussi. Sa consommation augmente. Opium, cocaïne. Parfois joyeuse de fumer, parfois dégoutée. « Il m’est affreux de me dire que je ne dois aujourd’hui qu’à l’opium cette lucidité qui me permet d’écrire et que j’avais autrefois à l’état naturel. L’absurdité de cette impasse me rend mécontente de l’univers. »

Lire Mireille Havet, c’est être frappée par une charge d’émotions brutes, d’amour, de colère, de désespoir, d’abandon. C’est beau, c’est dur, c’est toujours aussi vrai, quel que soit le siècle…

 

« La vie est ce qu’elle est, courte et d’un trajet unique. Ceci exclut cela. Vivre est un sacrifice perpétuel. […] La vie est un mensonge, la vie est une mascarade. Je voudrais pouvoir appeler tous mes livres « Carnaval ». Ce nom seul convient aux récits de la vie. »

« Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls. Il faut compter que l’incohérence de notre époque vient de ce vide accidentel des talents, des intelligences supprimées par la mort. Notre génération n’est plus une génération, mais ce qui reste, le rebut et le coupon d’une génération qui promettait, hélas, plus qu’aucune autre. Tout au monde est désaxé, tout. Rien n’échappe à cette loi de folie, à ce malaise qui précède une aube que nous ne verrons même point. […] Et nous, enfants gâtés nés pour le plaisir du soir, la douceur des lampes, le crépuscule qui fond les contours, nous voici en pleine apocalypse. Nous n’aimons pas fonder, construire, résoudre. Nous aimons tout ce qui finit et tout ce qui meurt. Voilà pourquoi, sans doute, tous nos amis sont morts. Notre faute est d’y survivre. »

Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2005. 533 pages.

Les autres oeuvres de Mireille Havet :