Freaks’ Squeele (7 tomes), de Florent Maudoux (2008-2015)

À la Faculté des Etudes Académiques des Héros (F.E.A.H.), Chance, Xiong Mao et Ombre entament leur cursus. Ces trois nouveaux étudiants vont découvrir les joies de la vie universitaire, la concurrence sans pitié entre étudiants, les professeurs sadiques et le stress des examens. Une université pour apprendre à gérer son image et obtenir un permis de super-héros : il fallait y penser.

Si j’ai lu les trois premiers tomes avec plaisir mais aussi avec le sentiment que toute cette histoire serait rapidement oubliée, j’ai eu la surprise de me retrouver complètement attrapée et j’ai dévoré les tomes suivants, avide de poursuivre cette aventure certes, mais surtout de retrouver ces personnages. L’affectif est important pour moi dans mes lectures, et là, il a plutôt bien fonctionné.
Chance, la jeune démone, n’y est pas pour rien. J’ai adoré son enthousiasme, son insouciance, sa légèreté. Loin d’être bête, elle prend la vie du bon côté, une façon d’être qui s’est révélée réjouissante d’un bout à l’autre de la série. Sa relation toute en contraste avec Funérailles, personnage étrange et mutilé (archétype du grand ténébreux mystérieux, sauf que celui-là n’a pas le physique d’un tombeur et semble davantage flirter avec Thanatos plutôt qu’Eros) contribue à la luminosité du personnage.
Sa camarade Xiong Mao en semble du coup tout effacée malgré la force et l’intelligence de cette fille de parrain chinois. Elle que je croyais au début de ma lecture être l’héroïne principale a finalement cédé le pas à Chance. Le fait que son histoire soit développée dans une série à part (à l’instar de Funérailles) contribue peut-être à réduire non pas son importance mais sa présence, notamment par le biais d’un passé plus approfondi, dans l’histoire.
Seul personnage masculin de ce trio, Ombre est quant à lui un personnage attachant qui renverse un peu les clichés sexistes : malgré sa carrure imposante, Ombre est un cuisinier hors-pair et lui seul dispose d’assez d’amour à offrir pour donner vie à de petits personnages en biscuit, il liera d’ailleurs avec l’un d’eux un lien de tendresse filiale très fort. J’ai longtemps attendu d’en savoir davantage sur lui (son passé, l’origine de sa forme de loup, ses motivations…) car quelques mystères ont été rapidement posés dans les premiers tomes. Quelques interrogations subsistent malgré les éclaircissements dispensés au fil de la série.
Je vais m’arrêter là même s’il y a bien d’autres personnages à découvrir, à aimer ou non dans ces BD : ma préférence va à Funérailles et Scipio, mais il y a aussi Valkyrie, Sablon, Gunther, Saint-Ange et Claidheamor, etc.

Mais avant d’être réellement intéressée par les personnages, ce qui m’a beaucoup amusée – et donné envie de poursuivre ma lecture – avec Freaks’ Squeele, ce sont les références et autres clins d’œil.
Références à l’imaginaire collectif tout d’abord. Il y a là tout un bestiaire puisé parmi les figures des histoires populaires, des contes, des religions ou des mythologies. Bonhommes en pain d’épices, grand méchant loup (pas forcément si méchant), sorcière, changelin, vampire et squelette, nains chercheurs de pierres précieuses, ange et démon, etc. De quoi se retrouver plongée dans les histoires de son enfance !
Références à la culture populaire ensuite. L’enfant a grandi et a découvert les films, les séries, les jeux… et ça devient un jeu de retrouver ses allusions plus ou moins discrètes. Elles peuvent prendre plusieurs formes : un nom de personnage ou d’objet qui fait le lien avec une autre œuvre littéraire, cinématographique, télévisuelle ou autre (Le Seigneur des Anneaux, Supernatural, les Monty Pythons, Les loups-garous de Thiercelieux…), une silhouette familière dissimulée parmi les personnages de Freaks’ Squeele (Clint Eastwood, Charlie des livres Cherchez Charlie, Wolverine, des monstres qui rappellent le « Sans-visage » de Chihiro…), une image qui reprend un plan de tel ou tel film (Totoro, Predators, Hamlet…), etc. Autre fait amusant : tout le monde ne verra pas les mêmes références selon ses connaissances et ses goûts. Par exemple, ce n’est pas moi qui ai identifié Predators !

Sinon, en ce qui concerne l’histoire en général, j’ai trouvé qu’il y avait une fracture que je situerais entre les tomes 3 et 4.
L’univers des trois premiers opus m’a rappelé le film Monstres Academy pour des raisons évidentes : l’univers de la fac, les personnages qui évoquent plus souvent des monstres que des super-héros, le fait que notre trio ne soit pas parmi les meilleurs élèves de leur promotion dans les premiers tomes, un concours qui pousse des équipes estudiantines à s’affronter. L’humour y est présent à chaque page que ce soit dans les dialogues, les situations parfois loufoques ou le comportement très extraverti de Chance.
Or, tout prend une autre dimension dans la suite. Mine de rien, intrigue et personnages s’approfondissent. Il n’est plus vraiment temps de parler des cours quand c’est toute la fac qui est menacée. Autant cela m’a plu car cela complexifie les enjeux, mais malheureusement, cela devient parfois un peu brouillon dans les derniers tomes (le dernier tome seulement ?) comme si l’auteur avait voulu dire trop de choses dans un nombre de pages limité, faisant des coupes ou des raccourcis parfois brutaux. Ça ne m’a pas gâché la lecture, mais je pense qu’il était temps que cela se termine.

Question dessin, le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est fort vivant. Il y a du mouvement, du rythme, notamment certaines scènes mi-combat mi-danse. Les personnages, très expressifs, émeuvent et amusent (parfois à leurs dépens). En revanche, la représentation du physique des femmes ne propose pas de grande innovation : à l’exception de Chance qui est plutôt menue, les femmes sont plantureuses. Poitrines volumineuses et/ou fessiers tous en courbes sont légion entre Xiong Mao, Valkyrie, Lunettes… Je dois dire que cette hypersexualisation m’a parfois irritée lorsqu’elle était vraiment trop poussée.
Les éditions que j’ai lues font alterner noir et blanc et couleurs. La transition est parfois si subtile que je réalisais quelques pages plus loin que nous étions passé à la couleur (en revanche, le passage au noir et blanc était souvent plus violent). J’ignore les raisons de ce choix (si quelqu’un possède des éléments de réponse, je suis curieuse !), mais les deux versions m’ont convenue. Les dessins de Florent Maudoux regorgent de détails et c’est un plaisir de disséquer les planches.

Derrière ces couvertures assez appétissantes, se cache une histoire prenante entre BD occidentale, comics et manga. L’idée de l’école de super-héros était déjà assez alléchante – d’autant plus lorsque l’on comprend que la notion de « super-héros » va être un peu malmenée – et les personnages ont rendu cette aventure très agréable. En mélangeant action, humour et références multiples, cette lecture s’est révélée très ludique bien que pas inoubliable à cause de derniers tomes un chouïa chaotiques.

(Désolée, pas beaucoup de photos, il semblerait que j’ai un peu zappé d’en faire davantage et les livres sont depuis longtemps retournés à la bibliothèque…)

Freaks’ Squeele (7 tomes), Florent Maudoux. Ankama, Label 619, 2008-2015 :
– Tome 1, Etrange université, 2008, 144 pages ;
– Tome 2, Les chevaliers qui ne font plus « Ni ! », 2009, 145 pages ;
– Tome 3, Le tango de la mort, 2010, 153 pages ;
– Tome 4, Succube Pizza, 2011, 145 pages ;
– Tome 5, Nanorigines ?, 2012, 145 pages ;
– Tome 6, Clémentine, 2013, 145 pages ;
– Tome 7, A-Move & Z-Movie, 2015, 152 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (2007)

Le premier qui pleure a perdu (couverture)Junior est un Indien Spokane. Intelligent, handicapé, il est le souffre-douleur d’une partie de la tribu. Il vit dans une réserve, mais rêve d’en sortir et de voir le monde. Pour cela, il prend une décision inédite, que personne n’avait prise avant lui : ne pas aller au lycée de la réserve et intégrer celui de Reardan où tous les élèves sont blancs.

Ce roman nous plonge dans le quotidien pas franchement rose d’une réserve indienne. L’alcoolisme, la pauvreté, le chômage, les violences familiales, la brutalité au sein-même de la réserve, la faim, le racisme, les inégalités… il y a clairement un monde entre la vie de Junior (qui cumule en plus hydrocéphalie, bégaiement et zozotement !) et celle de ses camarades blancs (même si tous n’ont pas pour autant une famille de rêve). Un sujet que je n’avais encore jamais rencontré en littérature jeunesse. Le gros plus du roman : il est autobiographique, en partie du moins ; l’auteur, Amérindien lui-même donc, maîtrise son sujet.

Junior est le narrateur – et le dessinateur ! – de son histoire et il insuffle à celle-ci une atmosphère joyeuse et positive qui permet d’aborder les sujets les plus durs sans pour autant se sentir au trente-sixième dessous. A chaque instant, l’humour – parfois cynique ou ironique – se mêle à l’émotion. Et la réflexion et le questionnement sont présents à chaque instant (y compris dans les dessins, souvent très pertinents).

Malgré la violence de certains événements qui viennent ponctuer cette année scolaire, Junior garde cette envie de vivre autre chose, de sortir de cette réserve qui le condamne à une vie triste et étriquée. Le roman ne présente jamais les gentils Indiens d’un côté et les méchants Blancs racistes de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça (et pas uniquement parce qu’on rencontre des Indiens qui sont loin d’être des anges) et Junior aura bien du mal à se trouver une place. Trop Indien pour les Blancs et traître « amoureux des Blancs » pour les Indiens. L’intégration du « nouveau » Junior doit donc se faire aussi bien au lycée qu’à la réserve.
Autour de lui gravitent de nombreux personnages, galaxie hétéroclite de caractères et de sensibilités qui, tous, se laisseront peu à peu toucher par Junior, sa différence, son intelligence, ses excentricités. Si l’on retrouve quelques clichés – la reine du lycée, le grand sportif, le bagarreur… –, ils sont néanmoins décrits avec suffisamment de profondeur pour être crédibles et intéressants (la grand-mère est clairement mon coup de cœur du roman, aussi peu présente soit-elle).

Ce livre parfois banni aux Etats-Unis concentre plusieurs sujets violents, mais véhicule néanmoins un message d’espoir, de ténacité et d’accomplissement de ses rêves. Un roman intelligent plein d’optimisme et d’enthousiasme. (Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour dépasser ce stade du bon roman. Je ne sais pas encore quoi, je cherche, mais je ne trouve pas.)

« Donc je dessine parce que je me dis que c’est sans doute la seule chance réelle d’échapper à la réserve.
Je vois le monde comme une série de barrages rompus et d’inondations, et mes dessins comme de tous petits petits canots de sauvetage. »

« Avant, je croyais que le monde se divisait en tribus. En noir et blanc, en indien et blanc. Mais je sais à présent que ce n’est pas vrai. Le monde n’est divisé qu’en deux tribus : ceux qui sont des enfoirés et ceux qui n’en sont pas. »

« Bon dieu, je suis allé à tellement d’enterrements dans ma courte vie.
J’ai quatorze ans et je suis allé à quarante-deux enterrements.
Ça, c’est vraiment la plus grande différence entre les Indiens et les Blancs. »

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie. Albin Michel, coll. Wiz, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 280 pages.

Découverte de la collection Petite Poche chez Thierry Magnier : une claque

Thierry MagnierGrâce à Dans ta page et à sa super critique, j’ai découvert la collection Petite Poche chez Thierry Magnier. J’en ai acheté deux et je suis tombée juste après sur un autre titre à la bibliothèque. Ça a été un coup de foudre.
C’est pourquoi je vais vous parler de trois livres dans cette critique : Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti, Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic et L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt.

  • Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti

Lettres d'un mauvais élève (couverture)

Ce court roman épistolaire est constitué de sept lettres qu’un mauvais élève écrit à ses parents, sa déléguée de classe qui l’a humilié, un professeur, la Ministre de l’éducation, une inconnue enceinte dans le bus, sa petite sœur et son ancienne institutrice qui l’a toujours soutenu. Alors, nous parlons de cancre, mais attention, rien avec un Ducobu ou un Titeuf. Il n’a rien de comique. Au contraire, c’est particulièrement dur. Ce qui l’envahit n’est pas de l’indifférence même s’il fait comme si. Il est empli d’un sentiment de nullité, d’une déprime noire. On le sent comme pris dans un cercle vicieux : comment s’en sortir à présent que tout le monde a baissé les bras, que tout le monde s’est habitué, que personne n’attend plus rien de lui ? C’est sombre et triste et pourtant c’est la réalité. Ces lettres, toutes remâchées dans sa tête (sauf la dernière qu’il osera écrire), sont un véritable cri du cœur.

« Moi, en revanche, je ne m’habitue pas. Jamais. Bien sûr, je fais semblant de m’en moquer. Mais à chaque fois, lorsque je sors ce foutu bulletin et que je le pose sur la table, c’est la même histoire, la même boule au ventre qui me reprend, la même envie de tout balancer par la fenêtre. »

« Mais est-ce que vous savez ce que ça fait lorsque pendant des années, huit heures par jour, vous vous sentez un crétin fini ? »

  • Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic

Je suis le fruit de leur amour (couverture)

Elle est née de l’amour passionnel de ses parents. Ses parents si beaux, si intelligents, si aimés, si amoureux. Elle les adore, les adule, même si elle ne les voit que de loin en loin, même si c’est sa tante qui l’élève. Avec notre regard extérieur, on se rend vite compte que, si le couple est peut-être parfait, la famille ne l’est pas car leur amour à deux est exclusif et fermé au reste du monde. Mais elle, elle nous raconte toutes ses incompréhensions, tous ses espoirs de fillette, tout son désir de plaire, d’être vue et aimée de ces parents si exceptionnels. D’être à leur hauteur. C’est terrible, cette terreur de ne pas être assez bien et de ne pas être aimée, et pourtant, ce sont des peurs compréhensibles que bon nombre d’entre nous auront ressentis un jour. Et Charlotte Moundlic choisit des mots justes, qui touchent la corde sensible sans pourtant en faire trop. 48 pages, et on ressort chamboulée.

« Je suis leur fille mais c’est drôle, je ne suis pas pareille. Je me demande comment deux personnes aussi parfaites ont pu donner naissance à quelqu’un comme moi. »

« Je suis un peu triste qu’ils ne soient jamais avec moi mais ce n’est pas grave puisque forcément ils m’aiment à la folie, je suis le fruit de leur si bel amour. »

  • L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt

L'auteur de mes jours (couverture)

Quand il s’aperçoit que son père, auteur pour la jeunesse, reprend ses péripéties quotidiennes pour raconter des histoires, le fils entre dans une grande colère. Il n’en peut plus d’être observé à chaque instant. Il décide de se libérer du regard paternel. Mais finalement, n’a-t-il pas lui aussi besoin de tout cet amour et de toutes ses attentions ?
Le personnage ressent des émotions contradictoires comme on en ressent souvent. Il voudrait d’une part plus de liberté, mais il est également secrètement ravi de cette forme de connivence entre son père et lui-même. J’ai moins aimé ce roman-ci que j’ai trouvé un peu en-deçà des deux autres. Sans doute parce qu’il est plus léger et que je n’ai pas reçu d’électrochoc comme à la lecture des deux premiers. Toutefois, il n’en est pas moins intelligent et se penche sur une relation père-fils compliquée, mais réaliste.

« Et puis, tout d’un coup, plus de grenouille, plus d’araignée, plus de petit éléphant, le héros de papa était devenu un enfant, qui cachait ses livres sous son lit ! Exactement comme moi ! C’est là que j’ai compris que mon père, pour écrire ses histoires, me volait ma vie, par petits morceaux bien choisis. »

La collection Petite Poche semble donner la parole à ceux qui l’ont rarement. A ceux qui se font discrets, ceux qui souffrent intérieurement, silencieusement. J’ai reçu une énorme baffe en découvrant les enfances ignorées, malheureuses, gâchées des deux premiers romans. Une claque qui fait du bien et qui m’a donné l’envie de découvrir d’autres titres de cette petite mais puissante collection. Une littérature de jeunesse qui bouscule, qui fait réfléchir et qui ne prend pas les enfants pour des idiots, voilà qui me touche énormément.

Lettres d’un mauvais élève, Gaia Guasti. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2016. 48 pages.

Je suis le fruit de leur amour, Charlotte Moundlic. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

L’auteur de mes jours, Jo Hoestlandt. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2006. 48 pages.