Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Oh, boy !, de Marie-Aude Murail (2000)

Oh, boy ! (couverture)Siméon, Morgane et Venise sont orphelins. Et leur trouver une nouvelle famille se révèle plutôt compliqué. Surtout quand les deux tuteurs potentiels se détestent et que tous ne portent pas un intérêt bien sincère aux jeunes Morlevent. Qui, de leur côté, ont fait un « jurement » de toujours rester ensemble : « Les Morlevent ou la mort ! ».

Alors que tout le monde semble avoir lu Marie-Aude Murail dans son enfance, ce n’est pas mon cas. Je l’ai découverte l’année dernière avec Miss Charity (gros coup de cœur) et je récidive cette année avec Oh, boy ! (gros coup de cœur bis).

On s’attache très fort à cette fratrie tout simplement irrésistible en dépit de quelques stéréotypes. Siméon, 14 ans, intelligent et sagace. Morgane, 8 ans, réservée et cultivée. Venise, 5 ans, douce et attendrissante. Et puis leur grand demi-frère, Barthélemy, 26 ans, lunaire, maladroit et généreux. Tous se complètent à merveille. Que serait Bart sans la perspicacité de Siméon ? Que serait Siméon sans la tendresse de ses sœurs ? Que serait Venise sans les explications de Morgane ?

Difficile de ne pas songer à Quatre sœurs avec ce récit qui propose une vision de la vie parfois loufoque, mais néanmoins pas dépourvu de justesse et de réalisme. C’est très drôle certes, mais c’est également très dur par moments, une tristesse que je ne soupçonnais pas le moins du monde. Je tairai les sujets abordés car j’ai pris tellement de plaisir à découvrir ce livre sans rien savoir de plus que ce que le résumé survolé m’avait appris que je vous recommande de faire de même. Sachez toutefois que leur nouvelle condition d’orphelins et les difficiles questions de tutelle et d’adoption ne sont pas les sujets les plus pénibles.

Enfin, si vous n’êtes pas encore convaincu.es, sachez que Oh, boy ! est porté par une écriture absolument fantastique. C’est extrêmement bien écrit, on se régale des remarques de Venise, on se délecte des échanges entre ces personnalités si diverses, on savoure les mots de la première à la dernière page que l’on tourne à regret. C’est fin, c’est sensible et délicat, c’est une réussite dans le rire et dans les larmes.

Un livre qui se croque, se déguste ou se dévore comme un carré de chocolat !

« Depuis la veille, ils étaient des enfants-qui-n’ont-pas-de-parents. Venise l’admettait parfaitement. Les gens n’avaient pas de raison de lui mentir. En même temps, ça n’avait aucun sens. Maman était peut-être morte, mais elle devrait la conduire à la danse, lundi, parce que la dame du cours de danse, elle n’aime pas qu’on manque. »

« C’était drôle, ce cadeau que la vie lui avait fait, cette fratrie un instant offerte sur un plateau et qui, maintenant, lui passait sous le nez. Depuis le début, avant même d’être né, il avait déjà tout perdu. »

« Morgane avait profité d’un temps de silence pour parler. Elle, la petite qu’on oubliait, coincée entre son frère surdoué et sa sœur si facile à aimer. »

Oh, boy !, Marie-Aude Murail. L’Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2000. 207 pages.

Challenge Voix d’autrices : un livre qu’on m’a conseillé 

Miss Charity, de Marie-Aude Murail (2008)

Miss Charity (couverture)Miss Charity Tiddler est née dans une bonne famille de haute société anglaise. Cela implique de bien se tenir, de bien présenter, d’être sage et surtout de ne pas vouloir travailler pour vivre. Une vie bien ennuyeuse entre des parents qui l’ignorent et Charity passe la majeure partie de son temps avec sa bonne, Tabitha et se consacre à ce qu’elle aime : les lapins, les crapauds, les souris, les oiseaux, qu’elle recueille dans une étrange ménagerie. Elle aime aussi réciter Shakespeare, courir dans les champs, arpenter la campagne du Kent et inventer des petites histoires au sujet de ses protégés.

Marie-Aude Murail s’inspire de la jeunesse de Beatrix Potter pour donner vie à la dynamique Charity. D’où un contexte historique parfaitement documenté. Les us et coutumes de la bourgeoisie, la place des femmes, les théâtres qui présentaient alors les pièces de Wilde et de Shaw, la campagne anglaise… Nous sommes immergés dans une Angleterre du XIXe siècle plus vraie que nature.

Beatrix Potter

C’est toutefois très romancé et Charity n’est pas tout à fait Beatrix. D’une fillette attachante et maladroite, elle deviendra une jeune femme bien déterminée à suivre ses désirs – dans sa vie personnelle, dans son art, dans ses affaires professionnelle – et à faire reconnaître son intelligence dans un monde d’hommes. Elle est entourée de personnages inoubliables, fantasques, encourageants, loyaux que sont sa gouvernante française, sa bonne écossaise, le précepteur allemand de son cousin, un comédien un peu voyou et bien d’autres.
Voilà pourquoi, même si l’on devine assez vite la fin de l’histoire, tous les éléments précédents et le fait de les suivre sur de longues années contribuent à la pointe de regret au moment de fermer le livre. C’est drôle, c’est un peu triste parfois, c’est excellent.

Les aquarelles dans Miss Charity

Malgré sa taille, le roman se dévore. Merci à l’écriture vivante et entraînante de Marie-Aude Murail et à la plongée dans la tête de Charity grâce au récit à la première personne. Petite surprise : les dialogues présentés comme dans une pièce de théâtre avec le nom du personnage inscrit avant son texte (il y a d’ailleurs parfois de petites didascalies). Etonnant, mais en rien perturbant.
Les aquarelles de Philippe Dumas contribuent également à donner de la légèreté au roman et font souvent des clins d’œil à celles de Beatrix Potter. Sans dire que je les trouve magnifiques, elles sont toutes simples et illustrent à merveille l’histoire en capturant un paysage, un animal, une situation.

Le croirez-vous, il me semble bien que Miss Charity est mon premier roman de Marie-Aude Murail ! En tout cas, c’est une magnifique rencontre tant avec l’autrice qu’avec ses personnages menée par une héroïne moderne pour son temps, une amoureuse de la nature indépendante et pleine d’imagination.

Les illustrations de Beatrix Potter

« Lydia
C’est Charity Tiddler qui aurait bien besoin de consulter un médecin.
Philip
Qu’est-ce qu’elle a? Est-elle malade?
Lydia
Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. 
»

« Mademoiselle
Croyez-vous, Cherry, qu’un jour quelqu’un pourra faire oublier à Herr Schmal la perte de sa femme et de ses enfants ?
Moi
J’ai eu beaucoup de chagrin à la disparition de Daring Number One. Vous ne l’avez pas connu, mais c’était un crapaud remarquable. Je n’ai pas pu l’oublier. Mais je me suis attachée à Darling Number Two d’une façon tout à fait satisfaisante, aussi bien pour lui que pour moi.
Mademoiselle, l’air désespéré

En effet, c’est encourageant. »

« Juliette Capulet avait quatorze ans et il me semblait que, si on lui avait offert à son anniversaire « Le Livre des Nouvelles Merveilles », elle eût mieux employé son temps. Elle aurait pu apprendre comme moi-même que les sporophytes sont des plantes asexuées d’un commerce plus reposant que les Montaigu. »

Miss Charity, Marie-Aude Murail, illustré par Philippe Dumas. L’Ecole des Loisirs, 2008. 562 pages.

Quatre sœurs, de Malika Ferdjoukh (2010)

Quatre soeurs (couverture)Quatre sœurs est une intégrale qui regroupe quatre romans écrits en 2003 par Malika Ferdjoukh :

  • Enid : l’automne;
  • Hortense : l’hiver;
  • Bettina : le printemps;
  • Geneviève : l’été.

Quatre sœurs, c’est l’histoire de cinq orphelines : les sœurs Verdelaine. Il y a :

  • Enid, 9 ans, intrépide, amie des animaux (de Roberto et Ingrid, les deux chats de la maison, mais aussi de Swift la chauve-souris et de Blitz l’écureuil) ;
  • Hortense, 11 ans, toujours plongée dans un livre ou dans un de ses mystérieux carnets ;
  • Bettina, 14 ans, une furie à la tignasse rousse qui peut se montrer vache et prétentieuse – notamment quand elle est avec ses amis Denise et Béhotéguy (la Division Bête et Bouchée selon Enid), mais qui finit toujours par regretter ses actes ;
  • Geneviève, 16 ans, la seule blonde de la famille semble très douce à première vue, mais il faut dire que ses cours secrets de boxe thaïe l’aide à relâcher la pression ;
  • et enfin, Charlie, l’aînée qui, du haut de ses 23 ans, a pris en main tout ce petit monde tout en essayant de réparer tout ce qu’il y a à réparer, d’aimer, de survivre…

Chaque tome en trois lignes…

 T1, Enid : l’automne
Colombe, la fille d’une collègue à Charlie, séjourne à la Vill’Hervé pendant les vacances. Elle est sage, douce et jolie, ce qui lui attire l’amitié de tout le monde, sauf de Bettina. Pendant ce temps, Enid explore le parc à la recherche d’un mystérieux fantôme qui chante toutes les nuits de tempête.

T2, Hortense : l’hiver
Hortense se lance sur les planches pour vaincre sa timidité ! Elle peut compter sur l’inconditionnel soutien de sa nouvelle amie, Muguette. Quant à Bettina, elle fait encore des siennes auprès de Merlin, un très gentil livreur de surgelé qui lui fait la cour, mais il n’est pas assez beau pour qu’elle assume cet amour naissant…

T3, Bettina : le printemps
Hugo et Désirée, les petits cousins de Paris débarquent pendant les vacances tandis qu’un locataire un peu trop beau et un peu trop parfait vient s’installer à la Vill’Hervé et faire balancer le cœur de Charlie.

T4, Geneviève : l’été
Pendant qu’Enid et Hortense découvre Paris avec Hugo et Désirée et que la DBB part à la campagne chez une cousine de Béhotéguy, Geneviève vend des glaces sur la plage où elle fait la connaissance d’un certain Vigo.

Premier point : ces cinq sœurs. On apprend à les connaître au fil des histoires (car les romans, même s’ils portent le nom d’une des filles Verdelaine, ne se focalise pas uniquement sur le personnage éponyme), leur caractère, leurs goûts, leurs petits secrets, etc. Et on se découvre des points communs avec toutes.
Pleine d’innocence, Enid est toute mignonne avec ses animaux et son ami, le Gnome de la chasse d’eau, avec qui elle a parfois de longues conversations. Je me suis sentie très proche d’Hortense avec sa timidité, ses livres, ses carnets. Charlie est vraiment cool, elle gère tout, elle assure vraiment avec ses sœurs. Charlie se sacrifie complètement pour elles.
Bettina… Elle est tellement pimbêche qu’elle m’insupportait au début. Et finalement… je l’aime bien. Parce que c’est un personnage qui a beaucoup de défauts, mais aussi des qualités qui la rendent vraiment attachante : elle dit, elle fait des choses pour correspondre à l’image qu’elle veut que les autres aient d’elle, pour assurer auprès des amies et des copains. Elle ne réfléchit pas et le regrette plus tard. D’ailleurs, elle change beaucoup à la fin du second tome, elle est plus mature par la suite.
Finalement, celle à laquelle je me suis le moins attachée, c’est Geneviève que j’ai trouvé plus effacée que les quatre autres, même si elle gagne en importance dans le dernier tome.

Second point : si les sœurs sont géniales, tous les personnages secondaires sont tout aussi irrésistibles. Toujours bien travaillés, la plupart sont très attachants, d’autres franchement hilarants comme l’inénarrable tante Lucrèce, avec son swamp-terrier Delmer, son crooner Engelbert Humperdinck et ses malheurs insurmontables.
Basile est tellement gentil, tellement amoureux de Charlie, mais aussi de la maison et des quatre autres filles qu’on ne peut pas ne pas l’aimer.
J’ai également adoré la description du monstre de la maison : Mycroft le rat, décrit comme un bandit qui ne ressent aucune peur.
Et puis, il y a Lucie et Fred Verdelaine, les parents. Ils ont beau être morts, ils sont toujours là, apparaissant sporadiquement aux yeux de leurs filles, toujours dans des tenues extravagantes. Leurs apparitions apportent à la fois un peu de joie aux filles, mais aussi un peu d’amertume.

Troisième point : la maison me fait rêver ! Cette vieille bâtisse biscornue, ce manoir immense et grinçant de partout, juchée en haut d’une falaise au bord de l’océan Atlantique. Je l’entendais craquer lorsque le vent soufflait, je me blottissais le lit clos de Geneviève, j’encourageais Charlie lorsqu’elle se battait contre la chaudière, une vieille dame susceptible qui n’en fait qu’à sa tête, je me promenais dans son grand parc. Non, il n’y a pas à dire, c’est un endroit parfait pour les aventures d’une petite tribu.

Quatrième point : l’histoire. J’adore ces romans qui mettent en avant les relations entre sœurs (comme un autre roman lu récemment : Zelda la rouge de Martine Pouchain). Entre elles, il y a énormément de tendresse, de rires et de soutien. Des colères et des disputes aussi, ce qui est normal entre sœurs.
J’ai été totalement embarquée par ces quatre romans qui mêlent le quotidien où tout n’est pas toujours facile (entre la tenue parfois anarchique de la maison, le manque d’argent, les sœurs et les animaux à surveiller, etc.) et une fantaisie complètement folle.
Malika Ferdjoukh aborde plein de sujets : le rire et la tristesse, l’amour et l’amitié, la maladie, la perte et l’espoir… C’est toujours très fin, très juste et jamais plombant.

Cinquième et dernier point : la langue de Malika Ferdjoukh. Quelle poésie ! Quel humour ! Les expressions rigolotes fleurissent à la Vill’Hervé, les dialogues sont vifs et les noms de famille complètement loufoques. Le texte est énergique et la lecture n’en est que plus prenante.

Quand arrive la dernière page, on en redemande, on a envie de retrouver ces cinq sœurs, on rêve d’un cinquième tome intitulé Charlie.

Quatre soeurs en BD, Enid (couverture)Découvrir les Verdelaine en romans graphiques…

La tétralogie est en train d’être adaptée en romans graphiques par Cati Baur (les trois premiers tomes sont déjà sortis) et c’est très réussi !
J’aime beaucoup son trait fin et les couleurs choisies : ces BD sont vraiment très belles et toujours dans cette sensibilité présente dans les romans. L’ambiance de la Vill’Hervé est très bien retranscrite sur le papier tandis que l’histoire reste très fidèle aux livres (Malika Ferdjoukh est coscénariste).

« – … je viens de poster votre chèque, conclut tante Lucrèce. Je précise que ça m’a coûté un aller-retour à pied dans le froid alors que le docteur m’a donné l’ordre formel de ne pas mettre le nez…
– Le chèque, répéta Bettina. Elle l’a posté !
Geneviève lui fit signe de baisser la voix. Tante Lucrèce était leur cotutrice légale. Décision prise à la mort de leurs parents pour le juge qui avait trouvé la responsabilité trop lourde pour leur seule aînée. Dans la pratique, ça se résumait à un chèque de tante Lucrèce le 2 du mois, et à sa visite le 36. Situation qui convenait à toutes.
Quand Geneviève raccrocha après moult remerciements, elles s’écroulèrent avec des rires comme des hennissements.
Mais c’était un rire trop fort. Trop véhément pour être joyeux, trop puissant pour ne pas dissimuler une douleur plus puissante encore. »

« – C’est peut-être elle que tu as entendue chanter tout à l’heure dans le parc ?
Enid ne répondit rien à personne. Elle n’avait pas rêvé, elle le savait. Elle avait entendu un fantôme. Mais convaincre les grands, c’était comme vouloir qu’un chewing-gum mâchouillé une heure conserve son goût du début. »

« Pendant une seconde, Bettina se sentit exactement pareille aux autres matins, en résumé une fille plutôt pas moche, sans histoires, rien d’autre à se reprocher qu’un 4/20 en sciences ou que se trouver moins ravageuse que Renee Zellweger, bref, aussi heureuse qu’on peut l’être à treize ans et demi.
La seconde suivante la saisit d’une puissante envie de vomir. Sa tête était pleine de douleurs ; et toujours ces clous au cœur. Non, ce n’étaient plus les mêmes. Ce n’étaient plus ces clous de rage ou de colère. Plutôt de dégoût, et de honte. De culpabilité. Une question horrible se posa à elle.
Comment affronter le regard du monde aujourd’hui ? »

 « Non, Bettina a un visage vif, un œil piquant, elle fait songer à du pointu, à de l’étincellant, une aiguille. Un poignard. Ciselée, séduisante, très gaffe-à-vous.
Elle sait être gentille… lorsqu’elle ne veut pas avoir l’air d’être méchante. »

« Mycroft était un rat. De la taille d’un chat. Si retors, si filou, si suprêmement intelligent qu’Hortense l’avait baptisé Mycroft Holmes, le frère de Sherlock.
Mycroft était un intermittent du spectacle : il entrait en représentation quand ça lui chantait. La dernière avait eu lieu trois mois plus tôt. Qu’avait-il fait depuis ? Mystère. Mais Charlie fut horrifiée à l’idée de partager à nouveau leur quotidien avec lui. Nul doute qu’il avait de nombreux potes dans les trous de la maison, mais eux, ils restaient discrets : ils s’esquivaient à la moindre humanité.
Mycroft était un fier-à-bras, un peur-de-rien, un m’avez-vous-vu-en-poudre-d’escampette, un ne-vous-gênez-pas-pour-moi-je-me-sers-tout-seul. Pour résumer : un Apache. »

« – Moi c’est Vigo… Je t’ai demandé si tu étais libre ce soir.
Elle répondit ce que l’on répond absurdement dans ces moments-là. Où l’on est si surpris, si heureux qu’on vous pose une question comme celle-là. Où l’on ne sait pas quoi dire, mais où il faut absolument parler, être éblouissant. Où, quelle que soit la proposition, on sait déjà qu’il y a un nombre déraisonnable de chances qu’on réponde oui.
Geneviève, donc, répondit :
– Ça dépend. »

Quatre sœurs, Malika Ferdjoukh. L’école des loisirs, 2010 (première publication en quatre volumes en 2003). 610 pages.

Le blues des petites villes, de Fanny Chiarello (2014)

Le blues des petites villes (couverture)A 14 ans (et demi !), Sidonie est différente de ceux qu’elle refuse de nommer ses camarades et elle l’affirme haut et fort. Elle trouve futiles les « décalcomanies », ces filles qui « efforcent de ressembler à leur star préférée, et elles ont toutes la même » et les « morses », ces garçons qui « sont pour la plupart en pleine mue, les pauvres, mais continuent de parler trop fort ». Ses meilleures amies ne le restent jamais très longtemps et elle se sent très seule. Pour elle, « le seul espoir, c’est de partir. » Partir à la grande ville, là où les monuments et les établissements culturels pullulent dans les rues, là où l’on tutoie Rimbaud, là où l’on joue de la musique et écrit des poèmes, là où la conformité n’existe plus.

Tout change lorsqu’elle où elle rencontre Rébecca, une fille différente des autres, mais différente d’elle aussi. La vie prend alors une autre saveur, un petit goût plus épicé, mais plus doux aussi. Dans cette dingue de blues aux chaussures en alligator, Sidonie trouve bien plus qu’une meilleure amie.

 

Ce roman pour jeunes adolescents de Fanny Chiarello, à paraître à la rentrée littéraire 2014, est vraiment sympathique. L’héroïne est attachante sans être véritablement une héroïne. Certes, elle est très intelligente et différente du « commun des mortels » (du moins, en nous offrant sa version de l’histoire, elle nous donne l’impression que le monde qui l’entoure est une masse uniforme), mais c’est sa fragilité sous la carapace qui m’a touchée. (De plus, elle m’a semblé très familière, il y a comme une impression de déjà-vu.) Pour se protéger, elle fuit le monde, elle est désagréable, mais tente désespérément de se trouver une meilleure amie, quelqu’un qui serait, comme elle, « une irrégularité sur la morne frise que forment les décalcomanies et les morses ».

N’étant pas une grande lectrice de littérature jeunesse/ado, je ne sais pas si l’homosexualité, et notamment l’homosexualité féminine, est fréquemment abordée. En tout cas, j’ai trouvé ça très agréable de sortir des amourettes (ou grandes histoires) hétérosexuelles. J’ai d’autant plus apprécié la manière dont la relation est présentée. On ne parle pas qu’en terme d’ « amour », on parle avant tout de connivence, de rencontre intellectuelle fusionnelle, de la sensation d’avoir trouvé la personne qui correspond parfaitement. Leur amour n’en est pas minimisé et, au contraire, n’en apparaît que plus fort.

Je déteste parler de roman sur l’homosexualité car personne ne dit d’un roman où une femme et un homme tombent amoureux qu’il s’agit d’un roman sur l’hétérosexualité. Malgré tout, ce terme peut s’y appliquer. En étant deux filles, on retrouvera l’incompréhension, les moqueries, l’homophobie, le rejet des parents, etc. Décidément, homosexualité = tragédie. C’est désespérant !

Un roman à écouter avec du classique, du blues et du jazz en fond sonore, des personnages auxquels on s’attache très vite. Un très bon moment qui a ravivé pas mal de souvenirs personnels.

 

« Depuis toujours, je bute sur un jeu d’enfant, et d’enfant en bas âge. Le réel n’entre pas dans les contours de mon imagination, de même qu’une pièce triangulaire n’entre pas dans un trou rond. Un rêve m’invite à chercher dans cette résidence universitaire quelque chose qui serait fait pour moi, or j’y trouve un poster de football et une odeur de chaussettes avariées. Je passe pour renfrognée, mais je suis seulement blessée par le manque de magie en ce monde. La vie est une longue déception, et pour ne pas passer la mienne à pleurnicher, je raille, je joue les caustiques, je maugrée. Chacun ses défenses. D’autres préfèrent le vernis à ongles de toutes les couleurs pour se divertir de la triste réalité, mais moi, je regarde en face son affreuse grimace et je lui en renvoie une de ma composition. »

 « Est-ce que chacun n’a pas un détail qui le rend un peu différent ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ? Quel individu ne porte pas en germe une particularité qui lui vaudra d’être incompris ? Qui pourrait jurer qu’il ne sera jamais rejeté ? Imagine qu’il existe un M. Normalité. Un jour, il se cogne la tête contre le coin d’un placard de cuisine après s’être lavé les mains, le choc est si fort qu’il tombe dans les pommes et se réveille paraplégique. Maintenant, imagine M. Normalité parader sur son fauteuil roulant électrique sous le regard apitoyé des passants, et dis-moi : est-ce qu’il se sent encore M. Normalité ? Est-ce qu’il a encore envie de jeter tous ceux qui ne lui ressemblent pas dans une grande machine à laver ? »

Le blues des petites villes, Fanny Chiarello. L’école des loisirs, coll. Médium, 2014. 204 pages.