L’odyssée des fourmis, d’Audrey Dussutour et Antoine Wystrach (2022)

L'odyssée des fourmis« On nous avait prévenus de faire très attention où nous posions les pieds.
Dans la forêt dense du Gabon, où tout dans cette nature sauvage semble hostile à l’Occidental fraîchement débarqué, le danger ne venait pas seulement des vipères championnes du camouflage, des crocodiles orange vivant dans l’obscurité des grottes, ou des éléphants capables de vous surprendre au coin d’un arbre pour vous charger en un éclair. Il venait d’ailleurs. »

Sur cette introduction digne d’un roman d’aventures ou de science-fiction s’ouvre ce documentaire myrmécologique passionnant sur les mœurs des fourmis. Et plus précisément des « fourrageuses », les courageuses qui se lancent dans le grand extérieur pour nourrir leur famille (soit 5 à 10% des fourmis seulement). Sur les 13 800 espèces de fourmis recensées, nous en croiserons 75 entre ces pages. Issues de différents écosystèmes sur tous les continents – dans le désert, dans la forêt ou dans votre jardin –, chasseuses, cueilleuses, éleveuses, nous découvrons alors leur mille et une spécificités, tactiques et talents – tous plus surprenants les uns que les autres – essentiels pour leur survie.
L’orientation, le repérage des ressources, le transport, l’opportunisme, la défense et l’attaque, la communication, l’entraide… voilà un aperçu des tâches – toujours périlleuses – qui attendent nos aventurières.
La douleur absolue d’une piqûre de Paraponera clavata, les incroyables mandibules d’Odontomachus, les ponts d’Eciton, les accélérations fulgurantes de Cataglyphis bombycina, la relation (toxique) entre Pseudomyrmex ferruginea et l’acacia, la super colonie européenne de la fourmi d’Argentine, le champignon zombificateur Ophiocordyceps… quelques raisons d’être impressionnée, sachant que l’on pourra encore s’interroger, intrigué·es, longtemps car bien des mystères restent irrésolus.

Cataglyphis bombycina

Voici la fameuse Cataglyphis bombycina, une de mes fourmis coup de cœur, juste incroyable ! (Source : ANTonio Photography)

J’ai été ébaubie et émerveillée par la diversité des fourmis et j’ai adoré aller guetter des photos sur internet pour découvrir leurs physionomies extrêmement diverses : mandibules géantes, couleurs variées, poils, forme du crâne, taille des yeux… Ça a été une lecture partagée à coup de « wah, tu savais qu’une espèce de fourmi peut… » et de « tu sais le poids que telle fourmi peut soutenir ? » et de « regarde comme elles sont trop belles, celles-ci, et figure-toi que… ». Au fil de la lecture, et même si les auteurs expliquent bien que l’échelle change les règles de physique qui s’appliquent sur les corps, je dois bien avouer que les reports des exploits des fourmis à notre échelle sont tout simplement réjouissants tant ils sont sidérants.

Les observations en milieu naturel sont ponctuées d’expériences en extérieur ou en laboratoire. Certaines de ses expériences – plus ou moins récentes – apparaissent comme assez cruelles pour les pauvres fourmis, mais comme l’indiquent les auteurs, « paradoxalement, ce sont de tels travaux de recherche qui ont révélé au monde l’intelligence insoupçonnée de ces petites bêtes, et ainsi contribué à développer notre respect croissant envers elles ». Certaines m’ont également stupéfiée du fait de l’échelle évidemment miniature à laquelle elles se déroulent : outre la peinture sur insectes destinée à distinguer les individus, on croisera des fourmis rasées, des glandes à acide disséquées ou, plus surprenant encore, des échasses pour fourmis en poils de cochon et des lunettes 3D pour mantes religieuses.

J’ai également découvert le travail déroutant de Justin Schmidt, un entomologiste qui s’est fait piquer plus de mille fois par des Hyménoptères (aka fourmis, abeilles, guêpes et frelons) pour établir une échelle de douleur des piqûres allant de 0 à 4 et agrémenté de poétiques ressentis. Ainsi, pour Schmidt, la piqure d’une Rhytidoponera metallica (ou fourmi à tête verte) est « perfidement douloureuse, comme mordre dans un poivron vert pour découvrir soudainement que c’est en réalité un piment antillais », celle de Pseudomyrmex ferruginea (ou fourmi acacia) « rare, perçante, élevée, comme si quelqu’un vous avait tiré une agrafe dans la joue » et celle d’une Paraponera clavata (ou fourmi balle de fusil) « pure, intense, brillante, comme si vous marchiez sur des charbons ardents avec un clou rouillé de dix centimètres enfoncé dans votre talon » (théoriquement le chercheur aurait également dû expérimenter cela pour la justesse de la comparaison et pour la science évidemment…). À noter que Paraponera clavata (niveau de douleur 4+) domine ce classement devant la guêpe Pepsis grossa (« aveuglante, féroce, électrique et choquante, comme avoir fait tomber un sèche-cheveux électrique allumé dans votre bain moussant »).
Il y a aussi les algorithmes fourmis, utiles et intéressants à leur manière, mais je ne vais pas vous les expliquer…

Le tout est raconté de manière très vivante et immersive, que ce soit dans le quotidien des fourmis ou des chercheurs. La lecture est fluide, les explications sont claires, c’est un vrai plaisir à lire. C’est riche et dense en informations, mais très agréable à lire sans une once d’ennui ou de lassitude.
J’ai également apprécié le jeu des références littéraires, artistiques, cinématographiques ou télévisuelles, que ce soit dans les titres de chapitres (L’Appel de la forêt, Dirty Dancing, La communauté de l’Anneau, Dune, Hannibal le Cannibale…) ou dans le corps du texte (Edward aux mains d’argent, Kaamelott…).

Vous l’aurez compris, ça a été une lecture absolument captivante et, oserai-je le dire, palpitante. C’est instructif avec une narration immersive. J’ai été émerveillée, étonnée, passionnée et je l’ai dévoré. J’aimais déjà observer les bêbêtes, je ne suis à présent plus que fascination et respect pour les fourmis. Un ouvrage de vulgarisation plus que réussi, à même de faire naître des vocations.

« Si ces fourmis [Cataglyphis bombycina] avaient la taille d’un cheval, toutes proportions gardées, elles couvriraient les 2 000 mètres de l’hippodrome Paris-Longchamp en 10 secondes ! Le record pour les chevaux est de 2 minutes 3 secondes… Vous pourriez être tranquillement assis dans le TGV et soudain apercevoir par la fenêtre cette fourmi géante vous dépassant à 720 kilomètres-heure, le double de la vitesse du train. Bien entendu, une telle vitesse relative n’est possible que du fait des différentes contraintes physiques qui régissent ce monde miniature, et font que leur force relative est décuplée. Il n’empêche qu’en matière de sprint, ces Cataglyphis sont les premières sur le podium des fourmis. »

« Cette fourmi a dû découvrir une faille dans le système et s’évader pour aller explorer la pièce. La coupable est remise une fois de plus sur son arbre, mais cette fois les chercheurs l’observent, bien décidés à ne pas la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle révèle son secret. L’insecte se comporte tout d’abord comme si de rien n’était, se baladant tranquillement sur les branches, saluant ses consœurs et mettant la patience des chercheurs à rude épreuve. Après une bonne demi-heure, alors que l’enquête allait être classée sans suite, la fourmi se met à descendre le long du tronc de l’arbrisseau, puis le long du pot, jusqu’à arriver au niveau de l’eau du bac. Elle s’arrête là pendant quelques secondes, hésitante, tâtonnant la surface liquide de ses antennes, comme on tremperait l’orteil dans la piscine. Elle ne va tout de même pas… et pourtant si, la voilà qui s’élance, exécutant littéralement un saut à plat ventre, puis se met à nager à une vitesse surprenante et de façon parfaitement rectiligne, effectuant une sorte de crawl à six pattes bien maîtrisé, jusqu’à atteindre le bord opposé du bac et se hisser paisiblement hors de l’eau devant les regards humains ébahis. »

« S’il y a une règle à retenir, c’est que pour ne pas se perdre, les fourmis ne se fient pas à un seul indice, mais combinent ne multitude d’indices simultanément. Il semblerait s’agir d’une règle d’or que l’on retrouve partout dans le vivant : « Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. » Que ce soit dans le ciel, au sein de leur corps, ou parmi les repères terrestres s’ils sont disponibles, chaque fourmi extirpe, recoupe, combine, et mémorise une myriade d’informations. En résulte comme un fil d’Ariane invisible, constitué d’autant de filaments qu’elles utilisent d’indices, et qui leur permet de s’aventurer hors du nid sans se perdre. Le résultat est bluffant, cela fonctionne dans le désert comme dans la forêt vierge, que ce soit à midi au soleil ou le soir par temps de pluie. Voilà donc cette « force mystique » reliant un insecte à son nid, dont s’émerveillaient les naturalistes. »

L’odyssée des fourmis, Audrey Dussutour et Antoine Wystrach. Grasset, 2022. 443 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Le bois dont les rêves sont faits, de Claire Simon (2016)

Le bois dont les rêves sont faits (affiche)Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre film qui m’a totalement séduite récemment : Le bois dont les rêves sont faits.

Et ce bois, c’est celui de Vincennes qui s’étend sur le flanc est de Paris. Un poumon de nature aux portes de la capitale.

 

Avec ce documentaire au titre très poétique, Claire Simon nous propose une balade à la découverte des personnes qui le fréquentent, que le bichonnent, qui l’habitent… qui l’aiment. Derrière sa caméra, elle va à la rencontre des habitué.es (cyclistes, joggeurs ou promeneurs), des prostituées, des sans-abris, des paysagistes, d’un homosexuel à la recherche d’une aventure, d’un colombophile, d’un peintre amateur, d’un voyeur, de Cambodgiens en plein Nouvel An, d’un fils de GI… Au fil des saisons, ces personnes s’ouvrent à la caméra, se confient, racontent leurs désirs, leurs espoirs, leurs rêves, leur vie. Ils sont tour à tour drôles et touchants, toujours passionnants.

Le regard porté sur ces hommes et ces femmes est très tendre, jamais moqueur, et il traduit à mon goût une curiosité sincère et une grande humanité. L’approche est à la fois simple et très sensible, ce que j’ai trouvé vraiment très émouvant.

 

On pourrait reprocher qu’elle montre beaucoup de marginaux, de personnes solitaires, mais ce film n’a pas de vocation sociologique, son but n’est pas de faire un recensement exhaustif de ceux qui fréquentent Vincennes.

Ne vous attendez pas non plus à un reportage sur le bois de Vincennes ou à un guide. Certes, on explore les sous-bois, les clairières, les allées, le lac, mais il n’y a pas d’explications sur la disposition de ces différents éléments les uns par rapport aux autres, sur l’histoire du bois.

 

Une voix commente, rarement. La parole est laissée à ces anonymes. Le film dure 2h25, mais la durée n’a pas d’importance : il est si passionnant que le temps file à toute vitesse.

On rit, on s’émeut, on s’étonne face à ces superbes portraits qui dessinent la « faune » du bois de Vincennes… Un film envoûtant qui donne envie d’aller vers les autres.

Palais idéal du facteur Cheval : le Palais idéal, le Tombeau, les écrits, par Gérard Denizeau (2011)

Palais idéal du facteur Cheval

« Travail d’un seul homme »
(Façade Nord)

facade-est

Dans Palais idéal du facteur Cheval, Gérard Denizeau présente cet incroyable monument construit à Hauterives (Drôme) par Joseph Ferdinand Cheval, dit le facteur Cheval, entre 1879 et 1912. Il fut classé en 1969 comme monument historique et chef-d’œuvre de l’art naïf. Pendant 33 années, cet homme, facteur de son état, a empilé des pierres, les a modelées, les a assemblées afin d’édifier un stupéfiant palais : il avait 77 ans lorsqu’il l’a achevé. Ensuite, il a eu le courage de bâtir son « Tombeau du silence et du repos sans fin » au cimetière d’Hauterives : 8 années supplémentaires de travail jusqu’à ses 86 ans pour ériger « un lieu de repos sans pareil » (Cahier numéro 3 de décembre 1911).

« 1879 1912
10 mille journées
93 mille heures
33 ans d’épreuves
Plus opiniâtre
Que moi se mette
A l’œuvre »
(Angle Nord-Est)

Pierre d'achoppementVoilà de quelle manière il conte lui-même le commencement de cette aventure : « Un jour du mois d’avril 1879, en faisant ma tournée de facteur rural à un quart de lieue avant d’arriver à Tersanne. Je marchais très vite, lorsque mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin. Je voulus en connaître la cause. Je fus très surpris de voir que j’avais fait sortir de terre une pierre à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je regardais autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas seule. Je la pris et l’enveloppai dans mon mouchoir de poche et je l’apportai soigneusement avec moi me promettant bien de profiter des moments que mon service me laisserait libres pour en faire provision. A partir de ce moment, je n’eus plus de repos matin et soir. Je partais en chercher ; quelques fois je faisais 5 à 6 kilomètres et quand ma charge était faite je la portais sur mon dos. » (Lettre à André Lacroix de 1897).

Il ramena de ses tournées du tuf, du silex, du grès, du calcaire, des galets, des coquillages et d’autres matériaux, hétéroclite mélange de formes et de couleurs : le Palais qui peut sembler monochrome de loin est en réalité blanc, gris, noir, brun, rouge, rose, jaune… « C’est un fou qui remplit son jardin de pierres », c’est ce que disent les voisins. Mais Ferdinand Cheval n’en a cure. Il n’est pourtant pas un bâtisseur : « Du rêve à la réalité, la distance est grande n’ayant jamais touché ni la truelle du maçon, ni le ciseau, ni l’ébauchoir et j’ignorais absolument les règles de l’architecture. » Peu importe, il se met au travail attirant les moqueries, puis les visiteurs, puis les éloges.

« En cherchant j’ai trouvé
Quarante ans j’ai pioché
Pour faire jaillir de terre ce palais de fées
Pour une idée, mon corps a tout bravé
Le temps, la critique, les années
Le travail fut ma seule gloire
L’honneur mon seul bonheur. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

OLYMPUS DIGITAL CAMERALorsque je suis arrivée sur le site, je suis restée sans voix devant ce monstre. Assemblage cacophonique d’animaux, de plantes, de formes. Le facteur Cheval a mêlé éléments du quotidien et imaginaire oriental puisé dans les revues – à la mode à cette époque – qui racontaient les expéditions lointaines, les animaux sauvages, la flore exubérante, les palais des anciens rois.
Ainsi, temples égyptien et hindou se côtoient dominés par la Tour de Barbarie (qui n’était en premier lieu qu’un réservoir à eau). La façade Ouest propose un voyage spatial et temporel avec les représentations du Temple hindou, du Chalet suisse, de la Maison Blanche, de la Maison Carrée d’Alger et du Château au Moyen-Âge (VIIIe-IXe siècles). Quant à la façade Est, elle est occupée par les Sources de Vie et de Sagesse :

« A la source de la sagesse seule
On trouve le vrai bonheur. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERASi la flore est composée de palmiers, de potirons, d’aloès ou encore de cèdres de pierre, on trouvera, pour la faune, des éléphants et des coqs gaulois, un bélier et un dragon, un lion et un crocodile, des oiseaux divers dont un phénix, un cerf, une biche et un faon, un chien et des serpents. Ils sont accompagnés de figures et de créatures étranges, indéterminées, menaçantes parfois. Adam et Eve surgissent de la pierre ainsi que les momies d’Egypte et toute une armée de petits bonhommes sur la crête de la façade Est. Sur cette même façade, contemplant l’horizon, se dressent trois géants : César, Vercingétorix et Archimède.
Ayant en horreur les audioguides, je sais que je suis passée à côté de la moitié des objets composant le Palais. Ils sont si nombreux, disséminés dans tous les coins et recoins, qu’il est impossible de tous les détailler en une visite. Ce livre m’a permis de les redécouvrir.

Sur tous les murs courent des inscriptions puisque, comme il le dit lui-même, il se plaît à « taquiner un peu la Muse ». Il utilise des caractères arabes (« amours », « des jours », « ambre ») qui donnent une impression d’authenticité, même si ces mots sont indéchiffrables par la majorité des visiteurs (et probablement même par lui). Mais ce sont surtout des vers que Ferdinand Cheval a immortalisé sur son Palais.

« La vie est un océan de tempête
Entre l’enfant qui vient de naître
Et le vieillard qui va disparaître. »
(Façade Ouest)

Il célèbre sa patience, sa volonté et sa fierté :

« Cette merveille
Dont l’auteur peut être fier
Sera unique dans l’univers. »
(Façade Nord)

Il raconte son histoire :

« L’hiver comme l’été
Nuit et jour j’ai marché
J’ai parcouru la plaine les coteaux
De même que le ruisseau
Pour rapporter la pierre dure
Ciselée par la nature
C’est mon dos qui a payé l’écot
J’ai tout bravé, même la mort. »
(Façade Est)

Il rend hommage à sa brouette :

« Je suis la fidèle compagne
Du travailleur intelligent
Qui chaque jour dans sa campagne
Cherchait son petit contingent. »
(Niche de la brouette)

Après la vie de Ferdinand Cheval, après le Palais idéal, après le Tombeau, Gérard Denizeau nous fait découvrir les écrits du facteur. Des lettres à l’archiviste André Lacroix, au journaliste Emile Lepage et des extraits de ses cahiers :

« Fils de paysan et fils de mes œuvres, je suis resté paysan avec le ferme désir de mettre en évidence le pouvoir d’une volonté énergique et d’un travail soutenu. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

« Le mot impossible n’existe plus
Le facteur l’a aussi vaincu
En créant un rocher j’ai voulu prouver
Ce que peut la volonté. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

C’est un très beau livre, très complet sur le facteur Cheval et ses œuvres. Richement illustré, il nous permet de rentrer au cœur du Palais, au plus proche de la pierre, à la découverte de ces fantastiques figures.

Terminons sur la devise de Jacques Cœur, gravée sur la façade Est :

« A cœur vaillant rien d’impossible »

facade-nord

Le site officiel du Palais idéal

Palais idéal du facteur Cheval : le Palais idéal, le Tombeau, les écrits, Gérard Denizeau. Scala, 2011. 191 pages.