Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Le bois dont les rêves sont faits, de Claire Simon (2016)

Le bois dont les rêves sont faits (affiche)Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre film qui m’a totalement séduite récemment : Le bois dont les rêves sont faits.

Et ce bois, c’est celui de Vincennes qui s’étend sur le flanc est de Paris. Un poumon de nature aux portes de la capitale.

 

Avec ce documentaire au titre très poétique, Claire Simon nous propose une balade à la découverte des personnes qui le fréquentent, que le bichonnent, qui l’habitent… qui l’aiment. Derrière sa caméra, elle va à la rencontre des habitué.es (cyclistes, joggeurs ou promeneurs), des prostituées, des sans-abris, des paysagistes, d’un homosexuel à la recherche d’une aventure, d’un colombophile, d’un peintre amateur, d’un voyeur, de Cambodgiens en plein Nouvel An, d’un fils de GI… Au fil des saisons, ces personnes s’ouvrent à la caméra, se confient, racontent leurs désirs, leurs espoirs, leurs rêves, leur vie. Ils sont tour à tour drôles et touchants, toujours passionnants.

Le regard porté sur ces hommes et ces femmes est très tendre, jamais moqueur, et il traduit à mon goût une curiosité sincère et une grande humanité. L’approche est à la fois simple et très sensible, ce que j’ai trouvé vraiment très émouvant.

 

On pourrait reprocher qu’elle montre beaucoup de marginaux, de personnes solitaires, mais ce film n’a pas de vocation sociologique, son but n’est pas de faire un recensement exhaustif de ceux qui fréquentent Vincennes.

Ne vous attendez pas non plus à un reportage sur le bois de Vincennes ou à un guide. Certes, on explore les sous-bois, les clairières, les allées, le lac, mais il n’y a pas d’explications sur la disposition de ces différents éléments les uns par rapport aux autres, sur l’histoire du bois.

 

Une voix commente, rarement. La parole est laissée à ces anonymes. Le film dure 2h25, mais la durée n’a pas d’importance : il est si passionnant que le temps file à toute vitesse.

On rit, on s’émeut, on s’étonne face à ces superbes portraits qui dessinent la « faune » du bois de Vincennes… Un film envoûtant qui donne envie d’aller vers les autres.

Palais idéal du facteur Cheval : le Palais idéal, le Tombeau, les écrits, par Gérard Denizeau (2011)

Palais idéal du facteur Cheval

« Travail d’un seul homme »
(Façade Nord)

facade-est

Dans Palais idéal du facteur Cheval, Gérard Denizeau présente cet incroyable monument construit à Hauterives (Drôme) par Joseph Ferdinand Cheval, dit le facteur Cheval, entre 1879 et 1912. Il fut classé en 1969 comme monument historique et chef-d’œuvre de l’art naïf. Pendant 33 années, cet homme, facteur de son état, a empilé des pierres, les a modelées, les a assemblées afin d’édifier un stupéfiant palais : il avait 77 ans lorsqu’il l’a achevé. Ensuite, il a eu le courage de bâtir son « Tombeau du silence et du repos sans fin » au cimetière d’Hauterives : 8 années supplémentaires de travail jusqu’à ses 86 ans pour ériger « un lieu de repos sans pareil » (Cahier numéro 3 de décembre 1911).

« 1879 1912
10 mille journées
93 mille heures
33 ans d’épreuves
Plus opiniâtre
Que moi se mette
A l’œuvre »
(Angle Nord-Est)

Pierre d'achoppementVoilà de quelle manière il conte lui-même le commencement de cette aventure : « Un jour du mois d’avril 1879, en faisant ma tournée de facteur rural à un quart de lieue avant d’arriver à Tersanne. Je marchais très vite, lorsque mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin. Je voulus en connaître la cause. Je fus très surpris de voir que j’avais fait sortir de terre une pierre à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je regardais autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas seule. Je la pris et l’enveloppai dans mon mouchoir de poche et je l’apportai soigneusement avec moi me promettant bien de profiter des moments que mon service me laisserait libres pour en faire provision. A partir de ce moment, je n’eus plus de repos matin et soir. Je partais en chercher ; quelques fois je faisais 5 à 6 kilomètres et quand ma charge était faite je la portais sur mon dos. » (Lettre à André Lacroix de 1897).

Il ramena de ses tournées du tuf, du silex, du grès, du calcaire, des galets, des coquillages et d’autres matériaux, hétéroclite mélange de formes et de couleurs : le Palais qui peut sembler monochrome de loin est en réalité blanc, gris, noir, brun, rouge, rose, jaune… « C’est un fou qui remplit son jardin de pierres », c’est ce que disent les voisins. Mais Ferdinand Cheval n’en a cure. Il n’est pourtant pas un bâtisseur : « Du rêve à la réalité, la distance est grande n’ayant jamais touché ni la truelle du maçon, ni le ciseau, ni l’ébauchoir et j’ignorais absolument les règles de l’architecture. » Peu importe, il se met au travail attirant les moqueries, puis les visiteurs, puis les éloges.

« En cherchant j’ai trouvé
Quarante ans j’ai pioché
Pour faire jaillir de terre ce palais de fées
Pour une idée, mon corps a tout bravé
Le temps, la critique, les années
Le travail fut ma seule gloire
L’honneur mon seul bonheur. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

OLYMPUS DIGITAL CAMERALorsque je suis arrivée sur le site, je suis restée sans voix devant ce monstre. Assemblage cacophonique d’animaux, de plantes, de formes. Le facteur Cheval a mêlé éléments du quotidien et imaginaire oriental puisé dans les revues – à la mode à cette époque – qui racontaient les expéditions lointaines, les animaux sauvages, la flore exubérante, les palais des anciens rois.
Ainsi, temples égyptien et hindou se côtoient dominés par la Tour de Barbarie (qui n’était en premier lieu qu’un réservoir à eau). La façade Ouest propose un voyage spatial et temporel avec les représentations du Temple hindou, du Chalet suisse, de la Maison Blanche, de la Maison Carrée d’Alger et du Château au Moyen-Âge (VIIIe-IXe siècles). Quant à la façade Est, elle est occupée par les Sources de Vie et de Sagesse :

« A la source de la sagesse seule
On trouve le vrai bonheur. »

OLYMPUS DIGITAL CAMERASi la flore est composée de palmiers, de potirons, d’aloès ou encore de cèdres de pierre, on trouvera, pour la faune, des éléphants et des coqs gaulois, un bélier et un dragon, un lion et un crocodile, des oiseaux divers dont un phénix, un cerf, une biche et un faon, un chien et des serpents. Ils sont accompagnés de figures et de créatures étranges, indéterminées, menaçantes parfois. Adam et Eve surgissent de la pierre ainsi que les momies d’Egypte et toute une armée de petits bonhommes sur la crête de la façade Est. Sur cette même façade, contemplant l’horizon, se dressent trois géants : César, Vercingétorix et Archimède.
Ayant en horreur les audioguides, je sais que je suis passée à côté de la moitié des objets composant le Palais. Ils sont si nombreux, disséminés dans tous les coins et recoins, qu’il est impossible de tous les détailler en une visite. Ce livre m’a permis de les redécouvrir.

Sur tous les murs courent des inscriptions puisque, comme il le dit lui-même, il se plaît à « taquiner un peu la Muse ». Il utilise des caractères arabes (« amours », « des jours », « ambre ») qui donnent une impression d’authenticité, même si ces mots sont indéchiffrables par la majorité des visiteurs (et probablement même par lui). Mais ce sont surtout des vers que Ferdinand Cheval a immortalisé sur son Palais.

« La vie est un océan de tempête
Entre l’enfant qui vient de naître
Et le vieillard qui va disparaître. »
(Façade Ouest)

Il célèbre sa patience, sa volonté et sa fierté :

« Cette merveille
Dont l’auteur peut être fier
Sera unique dans l’univers. »
(Façade Nord)

Il raconte son histoire :

« L’hiver comme l’été
Nuit et jour j’ai marché
J’ai parcouru la plaine les coteaux
De même que le ruisseau
Pour rapporter la pierre dure
Ciselée par la nature
C’est mon dos qui a payé l’écot
J’ai tout bravé, même la mort. »
(Façade Est)

Il rend hommage à sa brouette :

« Je suis la fidèle compagne
Du travailleur intelligent
Qui chaque jour dans sa campagne
Cherchait son petit contingent. »
(Niche de la brouette)

Après la vie de Ferdinand Cheval, après le Palais idéal, après le Tombeau, Gérard Denizeau nous fait découvrir les écrits du facteur. Des lettres à l’archiviste André Lacroix, au journaliste Emile Lepage et des extraits de ses cahiers :

« Fils de paysan et fils de mes œuvres, je suis resté paysan avec le ferme désir de mettre en évidence le pouvoir d’une volonté énergique et d’un travail soutenu. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

« Le mot impossible n’existe plus
Le facteur l’a aussi vaincu
En créant un rocher j’ai voulu prouver
Ce que peut la volonté. »
(Cahier numéro 3 de décembre 1911)

C’est un très beau livre, très complet sur le facteur Cheval et ses œuvres. Richement illustré, il nous permet de rentrer au cœur du Palais, au plus proche de la pierre, à la découverte de ces fantastiques figures.

Terminons sur la devise de Jacques Cœur, gravée sur la façade Est :

« A cœur vaillant rien d’impossible »

facade-nord

Le site officiel du Palais idéal

Palais idéal du facteur Cheval : le Palais idéal, le Tombeau, les écrits, Gérard Denizeau. Scala, 2011. 191 pages.