Uppercut, d’Ahmed Kalouaz (2017)

Uppercut (couverture)Erwan a 15 ans et, parce qu’il ne peut se retenir de boxer ceux qui font des remarques sur la couleur de sa peau, enchaîne les renvois jusqu’à l’internat de Nantizon, un collège perdu dans la montagne iséroise. Un jour, un professeur lui propose de quitter la classe pendant une semaine à l’occasion d’un stage dans un centre équestre.

Uppercut raconte un racisme ordinaire. Des regards avec une drôle de lueur, des mots qui blessent, un gâteau appelé tête-de-nègre… Je n’ai eu aucune difficulté à comprendre Erwan. Je ne suis pas Noire et ne peux sans doute tout imaginer, mais étant fille, j’expérimente régulièrement (comme beaucoup d’entre nous, je suppose) le sexisme ordinaire (et l’homophobie ne m’est pas étrangère non plus). On connaît donc le pouvoir blessant des idées reçues et des mots jetés comme ça, sans conséquences, sans que la personne ne soit toujours consciente de leur violence cachée, car ils sont parfaitement intégrés dans la société. Avec Gilbert, le directeur du centre, et ses remarques qui semblent naturelles pour lui, Erwan va devoir apprendre à canaliser sa violence et à ne plus répondre par les coups. Le respect ne va pas aller dans un seul sens et tous deux, aussi bien le vieux bourru que le jeune un peu perdu, vont tirer des leçons de cette semaine passée à travailler ensemble.

Dans les mots d’Ahmed Kalouaz, j’ai retrouvé le pire et le meilleur de la campagne. Ce que je n’aime pas et ce qui me fait l’adorer. D’un côté, les idées reçues propagées par la télévision et pernicieusement intégrées à son propre discours, les propos puants, la chasse et les chiens enfermés toute l’année (ce n’est peut-être pas aussi terrible que le racisme, mais le sort de ces pauvres bêtes me fend le cœur). De l’autre, la beauté des paysages, le silence et les bruits de la nature (contradictoire, moi ?), le calme, la gentillesse et la générosité, les histoires personnelles…

L’écriture est poétique, pleine de belles images, et enragée en même temps. En colère, mais emplie d’un désir de vivre, de bien vivre. Nous ne sommes pas dans le patos. Erwan est un adolescent en décrochage scolaire, s’exprimant davantage avec ses poings qu’avec ses mots, mais il n’est pas totalement désabusé. Contrairement à son copain Cédric, il reste plein d’espoir et conscient de la chance d’être soutenu par ses parents, la bibliothécaire bretonne et le routier sénégalais. Pour lui, la boxe est un moyen de se dépasser et de se contrôler et se tourne souvent vers son idole, Rubin Carter, surnommé « Hurricane », un boxeur américain qui a souvent été victime de la ségrégation raciale dans son pays.

Bien qu’il soit très court, Uppercut est un beau roman qui permet d’aborder avec douceur et sans misérabilisme le sujet du racisme ordinaire.

« Comme en boxe, il fallait que je le tienne à distance, pour que ses coups ne touchent pas. Ma tronche contenait des wagons de rage depuis des mois ou des années. A force d’échecs, de renvois d’un collège à l’autre, je m’étais forgé une image de petit taureau qui ne tardait jamais à montrer sa fureur. On m’avait mis au vert, et je ne savais pas ce qui déboucherait de cette semaine à la campagne, un peu comme retiré de mes habitudes. »

« Ma mère m’a parfois dit que les allusions de gens n’étaient pas volontaires, parce que beaucoup se sont habitués à un racisme médiocre et facile. Dans ces moments, elle m’invitait à la retenue, à détourner la violence qui pouvait montrer en moi. Facile à dire. Les autres ne détournent jamais la leur. »

Uppercut, Ahmed Kalouaz. Rouergue, coll. Doado, 2017.126 pages.

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Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, de Marine Carteron (2015)

Les Autodafeurs, tome 3  (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Réfugiés sur l’île de Redonda, Auguste et Césarine font connaissance des autres enfants de la Confrérie, ceux qui sont appelés à prendre le flambeau à la suite de leurs parents. Mais ce n’est pas le moment de se relâcher car l’ennemi met en place son plan, l’opération XIe plaie d’Egypte. Heureusement, les Mars peuvent compter sur Néné, mais aussi sur leurs nouveaux amis : Inès, Shé et Rama.

Ce dernier tome est marqué par la rencontre avec d’autres enfants de la Confrérie, d’autres jeunes qui ont dû fuir pour échapper à la traque lancée par les Autodafeurs, des adolescents qui ont parfois perdu leurs parents, mais qui ont les ressources nécessaires pour les secourir.
C’est l’occasion de découvrir trois personnages atypiques et sympathiques (bien que parfois très agaçants) qui viennent se greffer au trio Auguste-Césarine-Néné : Rama, le Philippin polydactyle, une tête comme Césarine,  Shé, la geekette iranienne et Inès, l’Espagnole féministe et combative, arrière-arrière-…-arrière-petite-fille d’un personnage très célèbre… Une ribambelle de personnages très réussie !
Je m’attendais à ce qu’ils deviennent des héros, plus entraînés, plus puissants après une formation rapide et efficace – un schéma que j’ai eu l’impression de rencontrer plusieurs fois – mais non, j’ai été agréablement surprise sur ce point : ils restent toujours des ados qui doutent, hésitent (sauf Césarine et Rama évidemment) ou encore disent des bêtises (surtout en ce qui concerne Gus).

Coachée par ses deux maîtres à penser, Sun Tzu et Descartes (pour la méthode !), Césarine se révèle souvent, comme dans les deux premiers tomes, un personnage clé. Sous-estimée à tort (sans doute à cause de son gabarit crevette, de ses couettes et ses socquettes), elle fait progresser l’histoire à grands pas. Comme le dit Néné, avec « des yeux de chat, la précision d’un laser, la froideur d’Hannibal Lecter et la mémoire d’un ordi », Césarine est un adversaire redoutable qui m’aura beaucoup fait rire et énormément touchée. Pas de doute, Césarine est mon personnage préféré et je ne l’oublierai pas de sitôt !

Marine Carteron sait tenir son lectorat car on ne peut pas dire qu’elle nous laisse beaucoup d’espoir. Jusqu’à la fin, tout va de mal en pis. La Confrérie, rassemblée sur cette petite île, terrée dans les profondeurs, ne semble plus vraiment en mesure de lutter tandis que les Autodafeurs ont le soutien des gouvernements, ce qui leur permet de prendre le contrôle de l’information. Le suspense est donc toujours bien présent avec une action qui se déchaîne dans la deuxième moitié du roman.
Mais encore une fois, combattre ne fera pas tout. Dans ce volume, nos six amis doivent résoudre les énigmes contenues dans un très vieux Carnet de Bord dérobé par Césarine et déjouer les pièges et embûches sur le chemin du trésor auquel il mène. Leurs six cerveaux ne seront pas de trop.

L’écriture est toujours aussi agréable. On alterne entre la précision diabolique de Césarine et la décontraction d’Auguste, mais chaque page nous donne envie de découvrir la suivante. Au programme : des rebondissements, des révélations, une fin stupéfiante et une petite ouverture dans la dernière phrase de Gus qui laissera à chaque lecteur le plaisir d’imaginer sa suite.

Avec ce troisième tome qui tient toutes ses promesses, Les Autodafeurs est une trilogie addictive que j’ai vraiment adoré (sitôt dévorée, sitôt conseillée !). Intelligente, diablement bien écrite, elle constitue un cocktail parfait et détonnant entre action et humour, réflexion et émotions. Je me souviendrai longtemps de tous ces personnages bien campés, captivants et tout simplement uniques, avec, à leur tête, l’incroyable Césarine.

C’est avec plaisir que je découvrirai (au retour de mes vacances) le nouveau roman de Marine Carteron, Génération K.

« Il a bien fait parce que, même si les nouvelles ne sont pas bonnes, le plan des adultes, lui, est vraiment stupide : ils ont décidé de se cacher et de ne rien faire en attendant de « trouver une solution ».
Quand Rama m’a dit ça, je me suis demandé si c’était vraiment raisonnable de donner autant de responsabilités aux gens sous prétexte que ce sont « des adultes » et j’ai pensé que la définition de ce mot ne devrait pas être établie sur des critères d’âge mais de raison. »

« Je flottais, les yeux grands ouverts sous mes paupières fermées, et je pensais aux milliers d’enfants en train de naître, aux gens qui se souriaient, qui s’embrassaient, qui s’aimaient.
Je les voyais TOUS ; (…)
Ils étaient tous uniques.
Chacun d’eux, à lui seul, était une histoire.
Tous ensemble, nous étions les milliers de phrases d’un grand livre.
Ce que voulaient faire les Autodafeurs, c’était nous réduire à une unique page, un seule et grande page vierge pour imprimer leur toute petite, rachitique et misérable histoire, un conte où l’Homme, en perdant son droit à l’erreur, perdrait la possibilité de se racheter, d’évoluer, de s’améliorer… et serait réduit à rien.
Ils voulaient effacer nos plus grandes richesses, celles qui nous permettaient de grandir, d’avancer, de devenir meilleurs. Ils voulaient gommer nos imperfections, ils voulaient effacer nos différences ; ils refusaient d’attendre que l’Homme devienne lui-même, ils voulaient que nous soyons tous pareils… tous comme EUX ! »

Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2015. 360 pages.

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 1 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

A la mort de leur père, Auguste et Césarine Mars voient leur vie basculer. Ils apprennent que leur famille est engagée dans un conflit séculaire qui oppose la Confrérie et les Autodafeurs. Les premiers luttent pour le triomphe de la vérité et de la connaissance tandis que les seconds tentent de manipuler les consciences par le biais de l’obscurantisme. Au centre de ce combat : les livres.

On pourrait dire que ce premier tome pose l’histoire, le contexte. On découvre La Confrérie et leurs ennemis de toujours : les Autodafeurs. Pendant ce temps, Auguste se fait des ennemis personnels : les BCG (alias Bernard-Gui, Conrad et Guillaume Montagues). Toutefois, on est également immédiatement plongé dans l’action et il y a beaucoup de suspense tandis que les révélations se succèdent à un rythme fou. Les pages se tournent toutes seules.
Un livre d’aventures, certes, mais qui est également bourré d’humour. Entre les remarques (idiotes, dirait Césarine) de Gus et celles totalement décalées de sa sœur, on ne s’ennuie pas.

Car Marine Carteron nous présente ici des personnages merveilleux. A commencer par Césarine. Cette jeune autiste, pardon, artiste Asperger de sept ans, est futée, maligne et complètement essentielle à cette histoire qu’elle fait souvent avancer. Avec ses yeux noirs emplis d’une sagesse infinie, sa logique diabolique et sa franchise déroutante, elle est, je crois, le personnage auquel je me suis le plus attachée depuis un certain temps. Elle donne beaucoup à la narration un caractère unique.
Gus, narrateur principal de cette histoire, est, quant à lui, un adolescent de quatorze ans. Il soigne son look, cherche le regard des filles, bref, un ado banal qui tombe de haut en découvrant l’héritage qui est le sien ! Il est davantage dans l’action que sa petite sœur et ses réactions sont souvent impulsives.
Néné est également impayable. Avec son allure dépareillée (un comble pour Gus qui soigne la sienne), il débarque un peu comme un ovni, mais cet écolo va être un allié indispensable pour les Mars, notamment grâce à des talents insoupçonnés par son nouvel ami.
Pour compléter le trio des Mousquetaires, je demande Bart et son admirable loyauté vis-à-vis une vieille amitié d’enfance. Car Bart est le quatrième fils Montagues… Son rôle se joue donc dans l’ombre de sa famille qu’il espionne pour le compte de la Confrérie.
Et n’oublions pas la petite Sara qui, atteinte de trisomie, est la première à faire ressentir des émotions à Césarine : apprendre à sourire, découvrir le manque de quelqu’un… L’émotion est très forte lorsque Cés parle de son amie.
Enfin, quel plaisir de lire un livre avec autant de personnages de femmes fortes : entre la mère de Gus et Cés, leur grand-mère paternelle, Cés (plus d’autres personnages féminins à découvrir dans les deux tomes suivants !), les femmes sont bien représentées et n’ont rien à envier aux hommes en terme de combat ou de logistique de guerre.

J’adore la manière dont l’auteure s’est approprié l’Histoire. Elle remonte à Alexandre le Grand et glisse l’aura de la Confrérie ou l’ombre des Autodafeurs derrière bon nombre d’épisodes de notre histoire. L’Inquisition et les dictatures sont des périodes dominées par les Autodafeurs tandis que la Confrérie se cache derrière les grandes découvertes, le siècle des Lumières, etc. Ça aurait pu être un peu gros, mais non, on y croit, tout fonctionne parfaitement !

Ce qui m’a également fait adorer ces livres, c’est le discours sur les livres et le savoir. Sur leur importance, sur sa place dans la société, sur la liberté que donne la connaissance… Le projet des Autodafeurs de les faire disparaître n’en apparaît que plus glaçant. Il y un très beau chapitre, très profond au début du roman, notamment ponctué par des écrits de l’Irakien Al-Jahiz datant du VIIIe siècle

Le livre au cœur de l’histoire, beaucoup d’humour, des personnages plus qu’attachants : Mon frère est un gardien est une merveille et un immense coup de cœur ! Avec un final explosif et encore de nombreuses questions sans réponses, ce premier tome ne donne qu’une envie : se jeter sur le second !

 « Notre rapport au savoir est fragile. Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces et sur le nombre d’idées se présentant à notre esprit, nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres, les projets s’écrouleraient, l’esprit de décision s’évanouirait, l’opinion personnelle deviendrait stérile, les idées perdraient toute valeur, l’énergie intellectuelle s’émousserait et les esprits se scléroseraient. »
Al-Jahiz

« Comment pouvait-on être assez salaud pour utiliser ses enfants ainsi ? Ce type était encore pire que ce que je pensais et je me sentis responsable de la vie pourrie de Bartolomé menait depuis des années par ma faute.
Allongé sur sa civière, le visage détruit par ses frères, son treillis déchiré et taché de sang, Bart ressemblait plus à un pitoyable SDF qu’à un héros de film américain et je pris conscience tout à coup que l’héroïsme pouvait avoir bien des visages.
Son courage valait beaucoup plus que celui de bien des hommes. »

« – Depuis toujours, une organisation parallèle à la nôtre, dont les membres se font appeler les « Autodafeurs », tente de retrouver nos archives pour les détruire.
– Ça, tu me l’as déjà dit ; moi, ce que j’aimerais savoir, c’est POURQUOI ils veulent les détruire !
– Parce que l’homme mauvais a toujours eu besoin d’avancer dans l’ombre et le mensonge, et que la vérité contenue dans ces manuscrits leur fait peur.
– Ben alors, pourquoi vous ne les publiez pas tout simplement ? demandai-je avec naïveté.
– Oh mais nous le faisons, c’est même le rôle du Propagateur. Mais tu sais, Auguste, rien n’est plus dangereux que de dévoiler la vérité à des hommes qui ne sont pas prêts à l’entendre.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que l’histoire nous a appris à être prudents dans nos révélations, pour éviter les bains de sang qu’elles peuvent occasionner. »

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 329 pages.