Trois BD, trois autrices : Un autre regard, La tectonique des plaques et Underwater

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1,
d’Emma (2017)

Un autre regard, tome 1 (couverture)Je suivais déjà depuis quelques temps le blog d’Emma (je l’ai d’ailleurs citée à de nombreuses reprises dans mes « C’est le 1er… »), j’ai donc été ravie de l’opportunité de découvrir cette BD grâce à Babelio.

La manipulation, les violences policières et celle des opprimé.es, la maternité, l’épisiotomie, le regard des hommes sur les femmes, le clitoris… voilà les thèmes divers et variés abordés par la blogueuse Emma.

Le ton est sérieux, mais n’est pas dénué d’humour. Emma dénonce des tabous et des problèmes dans l’air du temps et elle le fait très bien. Les anecdotes qu’elle raconte permettent d’aborder différents sujets avec intelligence. Les planches sont suffisamment longues pour ne pas frustrer le lecteur et peuvent donner des idées pour approfondir certains thèmes par la suite.

Les dessins minimalistes laissent la place au texte et au fond et l’on constate rapidement que des efforts sont encore à faire pour vaincre le sexisme de notre société. Comme souvent face à ce genre d’ouvrage, j’ai sifflé d’exaspération lorsqu’elle rapporte des remarques des plus insupportables.

Un livre intelligent et incisif !

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1, Emma. Massot éditions, 2017. 110 pages.

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La tectonique des plaques,
de Margaux Motin (2013)

La tectonique des plaques 135 ans, mère célibataire, les sorties entre copines, l’alcool, les gaffes de sa petite fille, une histoire d’amour toute neuve avec l’un de ses meilleurs potes, un changement de vie… Bref, la vie quotidienne de Margaux Motin.

J’ai pris cette BD un peu au hasard à la bibliothèque, sans trop savoir de quoi elle parlait (je ne connaissais que le nom de Margaux Motin, nullement son travail). La surprise a été plutôt bonne pour moi qui cherchais une lecture légère.

Il y a quelque chose de très authentique, beaucoup d’autodérision, une pointe de vulgarité, et beaucoup d’amour finalement (pour sa fille dont la perspicacité et les tirades donnent lieu à de beaux moments, ses copines, son copain – le temps que ça dure –, pour la vie tout simplement). L’humour est très présent – des fois, ça marche, des fois, ça tombe à plat – et certaines planches m’ont beaucoup amusée, parfois parce que je m’y reconnaissais en dépit du fait que je ne suis on ne peut plus différente de Margaux. Si j’ai tout de suite adoré l’excentricité rafraîchissante du personnage, il m’a fallu quelques pages pour apprécier son côté Parisienne un peu égocentrique, très « fringues et maquillage » et ce sont les histoires « à la maison » qui m’ont aidée à l’aimer.

Plus maligne qu’une simple succession de gaffes, La tectonique des plaques est la confession touchante d’une pointe de folie, d’un cœur immense et d’un cerveau qui carbure un peu trop. Les dessins, croqués sur le vif, sont en parfaite adéquation avec le dynamisme général de la BD. Un mélange trash et tendre pour un agréable moment de loufoquerie.

La tectonique des plaques, Margaux Motin. Editions Delcourt, coll. Tapas :-*, 2013. 192 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande-dessinée

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Underwater, le village immergé, tomes 1 et 2,
de Yuki Urushibara (2009-2011)

Lorsqu’elle s’évanouit sous le soleil de plomb qui étouffe le Japon, Chinami se retrouve dans un petit village au bord d’une rivière à la fraîcheur bienfaisante où elle fait la rencontre de Sumio qui vit là, seul avec son père. Les secrets qu’elle va y découvrir va bouleverser toute sa famille.

Cette duologie mêle plusieurs points de vue issus des différents membres de la famille : Chinami, sa mère, sa grand-mère… Leurs récits et leurs souvenirs s’entrecroisent et se complètent pour former un tout (dans le tome 1 du moins, ce qui l’a rendu plus passionnant que le second). L’on découvre ainsi progressivement les liens qu’entretient la famille avec le village abandonné.

Histoire familiale délicatement ciselée, Underwater aborde les sujets du deuil, de la résilience, de la mémoire, des souvenirs douloureux et heureux. Comment s’occuper des vivants sans oublier les morts ? Comment laisser partir les fantômes et poursuivre sa vie ? La météo – au début, caniculaire d’un côté, pluvieux de l’autre – semble être un indicateur du chemin parcouru par les personnages, chacun à leur manière, chacun à leur rythme.

Suffisamment vrais et travaillés pour que l’on se sente proche d’eux, les personnages sont une réussite, accrue par la belle expressivité des dessins. Ceux-ci sont également immersifs lorsqu’ils nous montrent le village, sa rivière et sa cascade. La mort annoncé de celui-ci ne fait que renforcer le sentiment de mélancolie lorsque l’on visite ce paradis perdu détruit par la modernité.

Underwater (planche)

Attirée par les douces aquarelles des couvertures, j’ai été captivée aussi bien par l’histoire difficile mais si banalement humaine des personnages que par le destin de ce village enchanteur et hors du temps. Une touche d’onirisme, un zeste de légende, une bonne dose de poésie et beaucoup d’humanité. Une belle lecture.

Underwater, le village immergé, Yuki Urushibara. Editions Ki-oon, coll. Latitudes, 2016 (2009 et 2011 pour les éditions originales). Traduit du japonais par Thibaud Desbief. 248 et 248 pages

Challenge Voix d’autrices : un manga

 

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Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

Chaussette, de Loïc Clément et Anne Montel (2017)

Chaussette (couverture)Chaussette – Josette de son vrai nom – est une vieille dame qui, avec son chien Dagobert, observe un rituel quotidien immuable. Aussi, lorsque Merlin, son jeune voisin, la surprend à agir étrangement, il décide de la suivre pour comprendre. Et où est Dagobert ?

Aujourd’hui, ma critique sera toute petite, mais je ne résiste pas à l’envie de vous parler de Chaussette !

En janvier, j’ai enfin découvert le travail de Loïc Clément et Anne Montel avec cette petite bande-dessinée. Je connaissais pourtant leurs noms depuis un moment grâce à Victoria qui en a souvent parlé (d’ailleurs, je vous conseille sa chronique !).

Chaussette est une jolie petite bande dessinée qui, simplement et sensiblement, parle d’amitié, de solitude, de deuil et du temps qui passe. L’action est très brève, mais cela suffit pour que l’on s’attache à Chaussette et, à travers elle, à toutes les personnes âgées qui souffrent de la solitude. Les deux auteurs sont parvenus à me toucher en quelques pages pleines de bienveillance et de tendresse (sans jamais tomber dans le cucul).

Chaussette 2

Visuellement, c’est un ravissement. Anne Montel crée de splendides tableaux riches en petits détails. L’aquarelle leur confère une véritable douceur et les couleurs lumineuses un souffle d’optimisme. Les occupations quotidiennes des habitants du village et des promeneurs, les devantures des boutiques (la page boulangerie est un véritable régal pour les yeux !).

Chaussette 3

Un cocon tout doux de poésie, d’intelligence et d’émotion.

Chaussette 4

Chaussette, Loïc Clément (textes) et Anne Montel (illustrations). Delcourt jeunesse, 2017. 32 pages.

Je suis une fille de l’hiver, de Laurie Halse Anderson (2009)

Je suis une fille de l'hiverLes filles de l’hiver, ce sont Lia et Cassie lancées dans une quête morbide de minceur. Mais les deux amies se sont éloignées et lorsque, une nuit, Cassie tente à trente-trois reprises d’appeler Lia, celle-ci ne répond pas, ignorant qu’il s’agit de la dernière nuit de son ancienne amie.

Les éditions La belle colère ne m’ayant que rarement déçue (une seule fois, c’est raisonnable) et ayant été très touchée par Vous parler de ça de la même autrice, c’est confiante que je me suis lancée dans ce roman. Je ne ferai pas monter le suspense, Je suis une fille de l’hiver est un terrible et magnifique roman.

Une histoire terrible.
Je ne suis pas Lia, mais deux amies ont connu l’anorexie, je les ai soutenues comme j’ai pu, mais être plongée dans la tête de Lia m’a profondément remuée. Ce combat perpétuel qu’elle mène contre son envie de manger, contre son corps, contre elle-même, ce manque d’envie de guérir, cette quête malsaine de réduire sans cesse son poids… C’est particulièrement dérangeant. De plus, Lia est hantée par Cassie, écrasée par la culpabilité. De son point de vue, elle doit se punir, elle doit souffrir. On a envie de l’aider, de lui montrer comment on la voit, de la prendre dans nos bras ou de la secouer, mais en même temps, elle ne semble pas avoir réellement envie de s’en sortir.
Telle est l’une des causes du désespoir de ses parents. Son père qui, totalement dépassé, tente de  fermer les yeux sur sa rechute. Sa mère, cardiologue, qui ne lui parle que comme un docteur et non comme une mère. Sa belle-mère qui tente de la soutenir tout en protégeant la demi-sœur de Lia. Pour l’avoir éprouvé, je comprends totalement leur accablement et le sentiment d’impuissance qui les traverse.

Une plume magnifique.
Le roman est porté par le long monologue fébrile de Lia. Une écriture vive et imagée qui nous entraîne dans son esprit tourmenté. Régulièrement reviennent les pensées qui obsèdent la jeune fille : les calories qui lui sautent aux yeux face à chaque aliment, des pensées barrées, comme censurées, l’annonce de la mort de Cassie, le nombre d’appels restés sans réponse et les insultes.

« ::stupide/moche/stupide/chienne/stupide/grosse
/stupide/bébé/stupide/ratée/stupide/perdue:: »

C’est un roman sur la vie telle qu’elle est, il ne se passe pas des événements extraordinaires tous les jours, pourtant j’ai à peine trouvé le temps de respirer. Laurie Halse Anderson traite ce sujet avec intelligence et pudeur. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais connu ça moi-même, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle tombait dans des clichés.

Je suis une fille de l’hiver est un roman bien écrit, fort et intelligent. Il est extrêmement dur à lire et m’a fait réaliser bien des aspects pervers de cette maladie. Etonnamment peut-être, pour un roman si sombre, la fin est malgré tout porteuse d’espoir. Malgré cela, ce n’est pas une lecture qui m’a laissée tout à fait indemne.

« On se donnait la main pour traverser la forêt sur le sentier de pain d’épices, et le sang coulait de nos doigts. On a dansé avec des sorcières et embrassé des monstres. On s’est transformées en filles de l’hiver, et quand elle a tenté de s’enfuir, je l’ai ramenée de force dans la neige parce que j’avais peur d’être seule. »

Je suis une fille de l’hiver, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. 315 pages.

Les petites marées, livre et BD, de Séverine Vidal (2012 et 2014)

Les petites marées (couverture)Mona tente de guérir de la peine de cœur que lui a infligé Gaël, son ami d’enfance, quand sa grand-mère Suzanne meurt. Pour Mona, c’est l’occasion de retourner à Saint-Malo dans cette maison où elle passait tous ses étés avec Gaël.

Les petites marées est un texte court et très intimiste. Mona raconte la majeure partie de l’histoire, mais quelques pages du journal de Gaël viennent parfois s’intercaler entre deux chapitres. On comprend mieux le jeune homme ainsi que les raisons de son comportement pas toujours très clair avec Mona.

L’auteure aborde plusieurs sujets : le deuil, la frontière fine entre amitié et amour, l’homosexualité. C’est une histoire toute simple sur les gens, les pertes, les rêves, les espoirs. Et sur le temps qui finira par effacer les mauvais souvenirs.

Les petites marées 1 - Mona (couverture)La BD est très fidèle au livre, mais j’ai préféré cette adaptation au texte original. Sans doute grâce à l’apport des illustrations pleines de finesse. Les teintes bleutées adoptées par l’illustrateur se marient à merveille avec ce décor marin comme avec cette ambiance de tristesse.

Un petit texte (et son adaptation en bande dessinée) sur des gens normaux. C’est touchant sans être bouleversant, mais chacun pourra s’identifier à Mona et Gaël.

« Je commence à admettre (ça va mieux, ça va mieux, ça va mieux) que la vie peut s’écouler sans lui. Ça sera sûrement pas les grandes marées, niveau puissance émotionnelle, je serai loin des tempêtes, mais au moins, ça sera peut-être doux. Je me trouverai un copain qui ne change pas d’avis (et accessoirement d’amoureuse) tous les deux mois, un type solide et droit dans ses bottes de pluie.

Un amour calme. Un truc qui ne déborde pas.

Un genre de ruisseau, quoi.

Voilà les deux gros projets que j’ai pour l’année qui vient : trouver un ruisseau et finir d’oublier Gaël. »

Les petites marées, Séverine Vidal. Oskar éditeur, coll. Court métrage 2012. 109 pages.

Les petites marées – Mona, Séverine Vidal (scénario) et Mathieu Bertrand (dessin). Les Enfants Rouge, 2014. 53 pages.

Deux suites sont également sorties en 2015 et en 2016, toujours sous forme de BD avec deux illustrateurs différents : Jules et Rose. En ce qui me concerne, je ne les ai toujours pas découvertes.

M pour Mabel, d’Helen Macdonald (2016)

M pour Mabel (couverture)Helen est fascinée depuis toujours par les rapaces et, à la mort de son père, s’isolant du monde, elle va réaliser un vieux rêve d’enfant : dresser un autour, un oiseau que l’on dit ingérable, capricieux, cruel. Avec Mabel, elle va passer par de nombreuses étapes qui la conduiront à accepter la perte.

 

L’autour est initialement décrit comme une créature presque mythologique, « fatale, féérique, férale, féroce et cruelle », mais cette vision change avec l’arrivée de Mabel qui va faire mentir quelques idées préconçues. Mabel n’est pas une créature inaccessible, elle est réelle : elle joue, elle peut avoir peur comme elle peut être heureuse d’un rayon de soleil.

Le lien qui se crée entre Helen et Mabel est extrêmement fort et leur relation est viscérale (enfin, surtout pour Helen, je suppose…). L’auteure compare même cette attache à celui qui unit les humains et leur daemon dans la trilogie de Philipp Pulman, A la croisée des mondes. Elle nous fait également fortement ressentir la magie des premières fois : la découverte que Mabel aime jouer, le premier saut sur son poing, etc.

Je ne connaissais rien à la fauconnerie, j’ai découvert dans ce livre tout un univers avec une culture, un vocabulaire spécifique, hérité des siècles précédents. On apprend beaucoup de choses sur les rapaces et j’ai vraiment trouvé ça passionnant, jamais pesant ou barbant.

 

J’ai été touchée par la manière dont elle parle de la nature, de sa relation avec les bois et les oiseaux. C’est véritablement envoûtant. Les paysages, les bruits, les odeurs… tout semble incroyablement réel.

Pourtant, la chasse – même la fauconnerie – me dérange. Je ne parviens absolument pas à concilier un amour de la nature et des animaux avec la chasse.

 

Ce roman ayant écrit des années après les événements, l’auteure a alors acquis suffisamment de lucidité pour analyser ses choix, ses réactions, les étapes par lesquelles elle est passée à la suite de la mort de son père. Elle se penche sur la dépression qui a suivi, sur l’isolement qu’elle a recherché, sur la manière dont elle s’est identifiée à l’autour ainsi que sur ce qui lui a permis d’ouvrir les yeux et de remonter la pente. Si le roman est touchant à ce niveau-là, ce n’est pas cet aspect qui m’a le plus émue. Je dois même avouer avoir été parfois légèrement agacée par l’égocentrisme de l’auteure.

Enfin, j’ai également aimé la manière dont elle entremêle son histoire avec celle de Terence Hanbury White (1906-1964), auteur de romans de fantasy, qui a lui aussi tenté de dresser un autour nommé Gos. Une expérience catastrophique dont il tira un livre, The Goshawk, et qui m’a révoltée à plusieurs reprises.

 

Récit de fauconnerie, roman sur le deuil et la résilience, souvenirs d’enfance, biographie de T.H. White ? M pour Mabel est un peu tout cela. On se laisse embarquer par cette écriture poétique sans forcément savoir dans quoi on s’engage. Et c’est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai ressenti un immense enthousiasme pour cette histoire, enthousiasme qui n’a pas faibli.

 

« Dans la réalité, l’autour est à l’épervier ce que le léopard est au chat. Il est plus gros, c’est vrai, mais surtout plus massif, plus féroce, plus dangereux, plus effrayant, et beaucoup, beaucoup plus difficile à observer. L’autour est le rapace des forêts profondes, et non celui des jardins, il est le Graal obscur des ornithologues. On peut passer une semaine dans une forêt pleine d’autours sans jamais en apercevoir un seul. Juste des indices de leur présence. Un silence subit, suivi des appels terrifiés des oiseaux des bois, la sensation que quelque chose vient de bouger à la limite de votre champ de vision. »

« J’avais « volé » des dizaines de faucons et chacune des étapes du dressage m’était familière. Mais si le dressage lui-même était familier, la personne qui parcourait ces étapes ne l’était plus. J’étais détruite. Une part fondamentale de mon être essayait de se reconstruire et le modèle à suivre était là, sur mon poing. Le faucon était tout ce que je voulais être : solitaire, indépendante, libérée de la douleur, insensible aux blessures de la vie humaine.

J’étais en train de devenir un autour. »

 

M pour Mabel, Helen Macdonald. Fleuve, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie-Anne de Béru. 398 pages.

Quatre sœurs, de Malika Ferdjoukh (2010)

Quatre soeurs (couverture)Quatre sœurs est une intégrale qui regroupe quatre romans écrits en 2003 par Malika Ferdjoukh :

  • Enid : l’automne;
  • Hortense : l’hiver;
  • Bettina : le printemps;
  • Geneviève : l’été.

Quatre sœurs, c’est l’histoire de cinq orphelines : les sœurs Verdelaine. Il y a :

  • Enid, 9 ans, intrépide, amie des animaux (de Roberto et Ingrid, les deux chats de la maison, mais aussi de Swift la chauve-souris et de Blitz l’écureuil) ;
  • Hortense, 11 ans, toujours plongée dans un livre ou dans un de ses mystérieux carnets ;
  • Bettina, 14 ans, une furie à la tignasse rousse qui peut se montrer vache et prétentieuse – notamment quand elle est avec ses amis Denise et Béhotéguy (la Division Bête et Bouchée selon Enid), mais qui finit toujours par regretter ses actes ;
  • Geneviève, 16 ans, la seule blonde de la famille semble très douce à première vue, mais il faut dire que ses cours secrets de boxe thaïe l’aide à relâcher la pression ;
  • et enfin, Charlie, l’aînée qui, du haut de ses 23 ans, a pris en main tout ce petit monde tout en essayant de réparer tout ce qu’il y a à réparer, d’aimer, de survivre…

Chaque tome en trois lignes…

 T1, Enid : l’automne
Colombe, la fille d’une collègue à Charlie, séjourne à la Vill’Hervé pendant les vacances. Elle est sage, douce et jolie, ce qui lui attire l’amitié de tout le monde, sauf de Bettina. Pendant ce temps, Enid explore le parc à la recherche d’un mystérieux fantôme qui chante toutes les nuits de tempête.

T2, Hortense : l’hiver
Hortense se lance sur les planches pour vaincre sa timidité ! Elle peut compter sur l’inconditionnel soutien de sa nouvelle amie, Muguette. Quant à Bettina, elle fait encore des siennes auprès de Merlin, un très gentil livreur de surgelé qui lui fait la cour, mais il n’est pas assez beau pour qu’elle assume cet amour naissant…

T3, Bettina : le printemps
Hugo et Désirée, les petits cousins de Paris débarquent pendant les vacances tandis qu’un locataire un peu trop beau et un peu trop parfait vient s’installer à la Vill’Hervé et faire balancer le cœur de Charlie.

T4, Geneviève : l’été
Pendant qu’Enid et Hortense découvre Paris avec Hugo et Désirée et que la DBB part à la campagne chez une cousine de Béhotéguy, Geneviève vend des glaces sur la plage où elle fait la connaissance d’un certain Vigo.

Premier point : ces cinq sœurs. On apprend à les connaître au fil des histoires (car les romans, même s’ils portent le nom d’une des filles Verdelaine, ne se focalise pas uniquement sur le personnage éponyme), leur caractère, leurs goûts, leurs petits secrets, etc. Et on se découvre des points communs avec toutes.
Pleine d’innocence, Enid est toute mignonne avec ses animaux et son ami, le Gnome de la chasse d’eau, avec qui elle a parfois de longues conversations. Je me suis sentie très proche d’Hortense avec sa timidité, ses livres, ses carnets. Charlie est vraiment cool, elle gère tout, elle assure vraiment avec ses sœurs. Charlie se sacrifie complètement pour elles.
Bettina… Elle est tellement pimbêche qu’elle m’insupportait au début. Et finalement… je l’aime bien. Parce que c’est un personnage qui a beaucoup de défauts, mais aussi des qualités qui la rendent vraiment attachante : elle dit, elle fait des choses pour correspondre à l’image qu’elle veut que les autres aient d’elle, pour assurer auprès des amies et des copains. Elle ne réfléchit pas et le regrette plus tard. D’ailleurs, elle change beaucoup à la fin du second tome, elle est plus mature par la suite.
Finalement, celle à laquelle je me suis le moins attachée, c’est Geneviève que j’ai trouvé plus effacée que les quatre autres, même si elle gagne en importance dans le dernier tome.

Second point : si les sœurs sont géniales, tous les personnages secondaires sont tout aussi irrésistibles. Toujours bien travaillés, la plupart sont très attachants, d’autres franchement hilarants comme l’inénarrable tante Lucrèce, avec son swamp-terrier Delmer, son crooner Engelbert Humperdinck et ses malheurs insurmontables.
Basile est tellement gentil, tellement amoureux de Charlie, mais aussi de la maison et des quatre autres filles qu’on ne peut pas ne pas l’aimer.
J’ai également adoré la description du monstre de la maison : Mycroft le rat, décrit comme un bandit qui ne ressent aucune peur.
Et puis, il y a Lucie et Fred Verdelaine, les parents. Ils ont beau être morts, ils sont toujours là, apparaissant sporadiquement aux yeux de leurs filles, toujours dans des tenues extravagantes. Leurs apparitions apportent à la fois un peu de joie aux filles, mais aussi un peu d’amertume.

Troisième point : la maison me fait rêver ! Cette vieille bâtisse biscornue, ce manoir immense et grinçant de partout, juchée en haut d’une falaise au bord de l’océan Atlantique. Je l’entendais craquer lorsque le vent soufflait, je me blottissais le lit clos de Geneviève, j’encourageais Charlie lorsqu’elle se battait contre la chaudière, une vieille dame susceptible qui n’en fait qu’à sa tête, je me promenais dans son grand parc. Non, il n’y a pas à dire, c’est un endroit parfait pour les aventures d’une petite tribu.

Quatrième point : l’histoire. J’adore ces romans qui mettent en avant les relations entre sœurs (comme un autre roman lu récemment : Zelda la rouge de Martine Pouchain). Entre elles, il y a énormément de tendresse, de rires et de soutien. Des colères et des disputes aussi, ce qui est normal entre sœurs.
J’ai été totalement embarquée par ces quatre romans qui mêlent le quotidien où tout n’est pas toujours facile (entre la tenue parfois anarchique de la maison, le manque d’argent, les sœurs et les animaux à surveiller, etc.) et une fantaisie complètement folle.
Malika Ferdjoukh aborde plein de sujets : le rire et la tristesse, l’amour et l’amitié, la maladie, la perte et l’espoir… C’est toujours très fin, très juste et jamais plombant.

Cinquième et dernier point : la langue de Malika Ferdjoukh. Quelle poésie ! Quel humour ! Les expressions rigolotes fleurissent à la Vill’Hervé, les dialogues sont vifs et les noms de famille complètement loufoques. Le texte est énergique et la lecture n’en est que plus prenante.

Quand arrive la dernière page, on en redemande, on a envie de retrouver ces cinq sœurs, on rêve d’un cinquième tome intitulé Charlie.

Quatre soeurs en BD, Enid (couverture)Découvrir les Verdelaine en romans graphiques…

La tétralogie est en train d’être adaptée en romans graphiques par Cati Baur (les trois premiers tomes sont déjà sortis) et c’est très réussi !
J’aime beaucoup son trait fin et les couleurs choisies : ces BD sont vraiment très belles et toujours dans cette sensibilité présente dans les romans. L’ambiance de la Vill’Hervé est très bien retranscrite sur le papier tandis que l’histoire reste très fidèle aux livres (Malika Ferdjoukh est coscénariste).

« – … je viens de poster votre chèque, conclut tante Lucrèce. Je précise que ça m’a coûté un aller-retour à pied dans le froid alors que le docteur m’a donné l’ordre formel de ne pas mettre le nez…
– Le chèque, répéta Bettina. Elle l’a posté !
Geneviève lui fit signe de baisser la voix. Tante Lucrèce était leur cotutrice légale. Décision prise à la mort de leurs parents pour le juge qui avait trouvé la responsabilité trop lourde pour leur seule aînée. Dans la pratique, ça se résumait à un chèque de tante Lucrèce le 2 du mois, et à sa visite le 36. Situation qui convenait à toutes.
Quand Geneviève raccrocha après moult remerciements, elles s’écroulèrent avec des rires comme des hennissements.
Mais c’était un rire trop fort. Trop véhément pour être joyeux, trop puissant pour ne pas dissimuler une douleur plus puissante encore. »

« – C’est peut-être elle que tu as entendue chanter tout à l’heure dans le parc ?
Enid ne répondit rien à personne. Elle n’avait pas rêvé, elle le savait. Elle avait entendu un fantôme. Mais convaincre les grands, c’était comme vouloir qu’un chewing-gum mâchouillé une heure conserve son goût du début. »

« Pendant une seconde, Bettina se sentit exactement pareille aux autres matins, en résumé une fille plutôt pas moche, sans histoires, rien d’autre à se reprocher qu’un 4/20 en sciences ou que se trouver moins ravageuse que Renee Zellweger, bref, aussi heureuse qu’on peut l’être à treize ans et demi.
La seconde suivante la saisit d’une puissante envie de vomir. Sa tête était pleine de douleurs ; et toujours ces clous au cœur. Non, ce n’étaient plus les mêmes. Ce n’étaient plus ces clous de rage ou de colère. Plutôt de dégoût, et de honte. De culpabilité. Une question horrible se posa à elle.
Comment affronter le regard du monde aujourd’hui ? »

 « Non, Bettina a un visage vif, un œil piquant, elle fait songer à du pointu, à de l’étincellant, une aiguille. Un poignard. Ciselée, séduisante, très gaffe-à-vous.
Elle sait être gentille… lorsqu’elle ne veut pas avoir l’air d’être méchante. »

« Mycroft était un rat. De la taille d’un chat. Si retors, si filou, si suprêmement intelligent qu’Hortense l’avait baptisé Mycroft Holmes, le frère de Sherlock.
Mycroft était un intermittent du spectacle : il entrait en représentation quand ça lui chantait. La dernière avait eu lieu trois mois plus tôt. Qu’avait-il fait depuis ? Mystère. Mais Charlie fut horrifiée à l’idée de partager à nouveau leur quotidien avec lui. Nul doute qu’il avait de nombreux potes dans les trous de la maison, mais eux, ils restaient discrets : ils s’esquivaient à la moindre humanité.
Mycroft était un fier-à-bras, un peur-de-rien, un m’avez-vous-vu-en-poudre-d’escampette, un ne-vous-gênez-pas-pour-moi-je-me-sers-tout-seul. Pour résumer : un Apache. »

« – Moi c’est Vigo… Je t’ai demandé si tu étais libre ce soir.
Elle répondit ce que l’on répond absurdement dans ces moments-là. Où l’on est si surpris, si heureux qu’on vous pose une question comme celle-là. Où l’on ne sait pas quoi dire, mais où il faut absolument parler, être éblouissant. Où, quelle que soit la proposition, on sait déjà qu’il y a un nombre déraisonnable de chances qu’on réponde oui.
Geneviève, donc, répondit :
– Ça dépend. »

Quatre sœurs, Malika Ferdjoukh. L’école des loisirs, 2010 (première publication en quatre volumes en 2003). 610 pages.