La sublime communauté, tome 1, Les Affamés, d’Emmanuelle Han (2017)

La sublime communauté T1 (couverture)La fin du monde est proche, la Terre est dévastée. Un seul espoir : des Portes qui s’ouvrent sur différents continents. Elles donnent accès vers Six Mondes dont on ne sait rien, mais pour les humains terrifiés, la promesse d’une vie meilleure est plus forte que la peur. Cependant, quelques personnes doutent de ces terres promises. Parmi eux, Ekian, Tupà et Ashoka. Ils sont des Transplantés qui ont grandi bien loin de leur pays natal. Ils ne le savent pas, mais leurs destins sont liés.

Sur cette Terre, la nature s’essouffle et la nourriture vient à manquer. Les humains rêvent d’un autre monde avec de la nourriture pour tous et une nature préservée. Pour moi, cela fait écho à une situation très actuelle, à toutes celles et ceux qui ferment les yeux sur le sort de la Terre, qui se disent « de toute façon, je ne serai plus là quand la situation sera totalement dramatique » ou qui semblent penser que les ressources sont illimitées. Bref, celles et ceux qui se voilent la face et nient la réalité au lieu de prendre conscience que l’on va droit dans le mur, voire de vraiment prendre les choses en main pour tenter de faire bouger les choses, de sauver ce qu’il reste à sauver.

Ce premier tome est dense et prend le temps de présenter ses trois jeunes personnages. On les suit dans leurs réflexions, leurs découvertes et leurs prises de conscience qui leur permettra dans les tomes suivants de réaliser leur destinée. Les Portes et les Affamés font leur véritable apparition que tardivement dans le roman, permettant à l’univers de se mettre tranquillement en place.
Cependant, il intrigue aussi en laissant en suspens de nombreuses questions : qui sont ces Guetteurs qui semblent avoir toutes les cartes en main ? Où mènent réellement les Portes ? Qu’est-ce que cette Sublime Communauté ? Quel est le destin des trois héros ? Quant aux Affamés, hordes d’êtres plus ou moins délabrés, autrefois humains, aujourd’hui plus proches du zombie, ils fascinent et révulsent en même temps. Comment en sont-ils arrivés là ?

Emmanuelle Han nous transporte en Amérique du Sud, dans le désert africain et à Varanasi en Inde. On sort des pays/continents souvent visités (Europe et Amérique du Nord) pour se projeter dans des cadres plus atypiques : l’humidité de la forêt amazonienne, les dunes de sable brûlantes le jour et glaciales la nuit, les rituels dans la ville des morts au bord du Gange… Même si nous sommes dans une dystopie avec des codes et des éléments récurrents, la découverte des cultures amazonienne, touareg et indienne apporte une touche de fraîcheur et de nouveauté.
On doit également à ces lieux l’onirisme de certains passages. Chaque membre du trio passe par une sorte d’initiation. Pour Tupà, c’en est clairement une, suivant les rites des Indiens Guarani, tandis qu’Ekian et Ashoka en expérimentent une, la première en traversant le désert, le second en rencontrant une sorcière. Une touche de magie et de poésie qui saupoudre délicieusement le tout !

Certes, j’aurais sans doute apprécié un peu plus de réponses pour sortir du flou qui a nimbé une bonne partie de ma lecture, mais j’ai toutefois apprécié ce rythme plutôt lent où l’accent est davantage mis sur le cheminement intérieur des personnages que sur l’action. Mélangeant dystopie et légendes ancestrales, science-fiction et fantastique, ce premier tome minutieusement construit met en place un univers prometteur et intéressant.

« C’était peut-être ça, toute la vertu et la raison d’être de l’illusion. Permettre aux innocents de fermer les yeux sereinement. »

« Longtemps Ekian s’était souvenue du désert. De ce sanctuaire de sable, immensité jadis sous-marine, dont le magnétisme éclipsait encore parfois dans son imaginaire toute autre lumière, toute autre féerie ; de ce grand cirque volcanique, immergé dans les dunes, où chaque soir les montagnes de sable se couchaient sur les montagnes de granit. Par les nuits de pleine lune, leurs deux ombres sacrées s’unissaient en silence pour n’en plus former qu’une – alors le monde était en paix. »

La sublime communauté, tome 1, Les Affamés, Emmanuelle Han. Actes Sud Junior, 2017. 373 pages.

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Les âmes croisées, de Pierre Bottero (2010, roman posthume)

Les âmes croisées (couverture)J’ai parlé il y a peu de temps de la trilogie L’Autre du même auteur, j’ai ensuite enchaîné avec ce livre que je n’avais jamais lu non plus : Les âmes croisées. Jamais lu parce que, étant paru à titre posthume, la suite restera à jamais inconnue et je n’avais pas envie de connaître une trop intense frustration. Finalement, cinq ans plus tard, l’opportunité se représentant, je me suis décidée et, je vous le dis tout de suite, je suis frustrée !

Mais reprenons.

Les âmes croisées, c’est l’histoire de Nawel Hélianthas, une jeune adolescente très privilégiée, une Perle, qui vit dans la cité d’AnkNor. Comme tous les autres Aspirants, elle doit demander une Robe, une caste : Mage, Gouvernante, Historienne, Prêtre… Ou Armure. Prenant peu à peu conscience des conséquences que peuvent avoir ses choix, elle décide de tracer son propre chemin – et non celui que l’on attend d’elle – à travers le monde.

 

Nawel est très surprenante car, au début, elle ne ressemble pas aux autres héros/héroïnes de Pierre Bottero. Autant Ewilan, Salim, Ellana, Natan ou Shaé sont sympathiques (bien que Shaé soit quelque peu sauvage et parfois distante), autant Nawel est d’une suffisance et d’une arrogance insupportable. Elle se moque des Cendres – qui sont les pauvres, exploités par les Perles, riches et puissants – ou de Ol Hil’Junil, le fou du roi, évoque l’autre monde d’où il vient, elle vit dans son univers et peine à accepter des critiques sur sa ville. Cela s’explique certes par son éducation, par ses parents qui ont réglé sa vie avant même sa naissance, mais cela ne la rend pas vraiment agréable à côtoyer. Jusqu’à l’événement tragique qui lui ouvrira les yeux.

Là, elle évolue, prend en profondeur et en maturité. Et par conséquent, ressemblera davantage à Ewilan, Ellana ou Shaé. Comme elles trois, elle est décidément promise à un destin extraordinaire qui se marie avec ses capacités qui surpassent celles de ceux qui l’entoure. Par exemple, la synergie à 100% avec Venia, son Armure, m’a fait penser au cercle noir d’Ewilan. Duom explique après avoir testé Ewilan que « c’est impossible (…), cette figure n’existe que dans les livres. » et Lounia dit à Nawel : « Je n’ai jamais entendu parler d’une synergie supérieure à 83%. »

 

Parmi les personnages qui entourent Nawel, j’ai simplement deux remarques à faire. Tout d’abord, la description d’Anthor Pher m’a fait sourire tant j’ai eu l’impression de retrouver Edwin.

« D’autant qu’Anthor était un petit homme sec et musclé, le cheveu ras, les traits burinés par le soleil et les intempéries, qui passait facilement inaperçu.

Du moins tant qu’on ne l’avait pas vu bouger.

Dès qu’il se mettait en mouvement, il dégageait en effet une stupéfiante impression d’énergie contrôlée, de calme efficacité et de dangereux sang-froid qui inspirait le respect et incitait à la prudence. »

C’est Edwin, non ? En plus, tous deux ont le titre de maître d’armes.

Et deuxièmement, je suis très contente de Philla. Effacée, timide, elle semble assez transparente – Nawel le dit elle-même, vive l’amitié… – et son avenir ne paraît glorieux. Toutefois, elle va faire mentir Nawel car, une fois la Robe d’Historienne revêtue, Philla s’épanouit, prend confiance dans ses capacités et on lui découvre de  nombreuses qualités. Son avenir, avenir qu’elle prend fermement en main, semble finalement s’annoncer heureux.

 

Comme lors de ma lecture de L’Autre, ce qui m’a particulièrement plu, c’est de chercher les petits (ou gros) indices reliant le monde de Nawel à Gwendalavir ou à la Fausse Arcadie.

Tout d’abord, Ol Hil’Junil. Avec un nom pareil, si typiquement alavirien, impossible de passer à côté. Outre le fait qu’« il n’était pas jurilan, nul ne savait d’où il venait », Nawel a un jour avec lui une conversation très éclairante pour nous et très absconse pour elle :

« – Je dois te quitter, demoiselle. J’ai rendez-vous avec la Dame.

– Toi, un rendez-vous ?

– Un rendez-vous imaginaire, il va sans dire.

– Je croyais que le chemin des rêves conduisait à une impasse.

Ne confonds pas le rêve et l’Imagination. Si le premier vient à toi de son propre chef, c’est volontairement que tu décides d’arpenter la deuxième. Cela peut s’avérer périlleux, j’en ai fait l’amère expérience, mais les possibles sont trop nombreux pour que tous débouchent sur des impasses. »

Or, si vous avez lu Les mondes d’Ewilan, vous vous rappellerez peut-être qu’un condisciple d’Ewilan, de Liven et des autres s’appelaient… Ol Hil’Junil.

Robes, Familles… Dans mon esprit, tout cela fait écho. Me semble lié. De plus, les Guérisseurs évoquent indéniablement les rêveurs alaviriens.

On retrouve également des Ims, des Lycanthropes, des Helbrumes, etc., ce qui laisse à penser que la porte de la cité des Anciens découverte par Nawel ouvre sur le charmant monde de la Fausse Arcadie.

Quant aux Glauques à la peau mate et peinte, ne seraient-ils pas les Faëls ?

Et à la fin – et j’arrêterai là – Nawel voit trois adolescents qui ont beaucoup de points communs, dans leur physique, avant Eryn et Elio (L’Autre) ainsi que Destan, fils d’Edwin et d’Ellana (Le Pacte des Marchombres). La rencontre de tout ce petit monde aurait été tellement excitante… Voilà pourquoi je suis et je resterai définitivement frustrée.

 

Je suis également très curieuse aux sujets des Armures qui, plus que des objets magiques, me semblent provenir d’une technologie très avancée. Venia explique à une Nawel ahurie qu’elle est « constituée d’un alliage de métal protéiforme géré par des puces de troisième générations sur base nanotechnologique. » A tes souhaits. Cette matière aurait-elle été importée d’un autre monde parallèle aux connaissances bien plus avancées que les nôtres ?

Ce tome est peut-être parfois un peu plus grave que les autres, mais en tout cas, je l’ai lu avec émotion et regret. Comme dans les autres livres de Pierre Bottero, on voyage, on passe d’une aventure à une autre, on ressent mille émotions… On rêve. Tout simplement. La poésie que ces histoires contiennent me fait vibrer, m’entraîne, page après page. Il est tout bonnement impossible de les lâcher.

(Je m’excuse pour ces « critiques » de L’Autre et de ce livre, Les âmes croisées, qui n’en sont pas vraiment. Je voulais seulement faire partager mon enthousiasme, plus que d’en faire une analyse critique. Je ne pense pas pouvoir être assez objective sur des livres, des univers qui me bercent depuis des années. Ce serait la même chose – en pire, peut-être – pour Harry Potter.)

« Et que lui importait une Cendre alors que ses chances de devenir une Robe Mage étaient compromises ? Que lui importait une Cendre alors qu’un effroyable mal de tête, conséquence d’une nuit entière passée sans dormir, broyait ses tempes ?

Que lui importait une Cendre ? Tout simplement. »

« Dire.

Dire ce qu’on meurt d’envie de dire.

Dire ce qu’on a besoin de dire. Besoin vital. Terrifiant.

Dire ce qu’on ignore avoir envie ou besoin de dire.

Dire pour comprendre, nettoyer, guérir, avancer.

Mais est-ce que dire suffit ? »

« « La vie est un chemin qui se parcourt dans un seul sens », m’a dit Sylia la seule fois où nous nous sommes disputés. La reprendre à zéro est impossible. On peut choisir sa destination, réfléchir quand on arrive à une intersection, ralentir, accélérer, décider de ne plus refaire les mêmes erreurs, on ne revient jamais en arrière. »

« Tu te dessines un avenir ? Belle image. Et il est de quelle couleur, ton avenir ?

– La couleur de l’aventure mélangée à celle de la découverte, sur un fond d’amitiés et de voyages. »

Les âmes croisées, Pierre Bottero. Rageot, 2010. 432 pages.

Miniaturiste, de Jessie Burton (2015)

Miniaturiste (couverture)En 1686, Petronella, dite Nella, Oortman, jeune mariée de 18 ans, quitte sa campagne hollandaise pour vivre à Amsterdam dans la maison de son époux. L’accueil est déroutant : une belle-sœur froide et puritaine, une servante impertinente, un domestique noir et surtout un mari qui fuit sa couche. Celui-ci lui offre pour se distraire une réplique miniature de leur demeure. Nella contacte une mystérieuse miniaturiste pour la meubler. Au fil des envois, les secrets de la maison des Brandt se dévoilent peu à peu et la vie de chaque protagoniste en est affectée.

A peine deux jours pour dévorer ce roman dans lequel s’entremêlent histoire et magie, à la fois fresque et enquête !

J’ai été intéressée par la vie quotidienne des Hollandais et cette ville très commerciale avant d’être séduite par l’atmosphère oppressante et pleine de secrets qui se dégage de ce livre, ces non-dits et ces rancœurs qui conduisent au pire. J’ai aimé, comme Nella, me lier peu à peu avec Cornelia, avec Otto, avec Johannes et même avec Marin, les voir s’ouvrir, cesser (un petit peu) de se regarder avec méfiance.

Si Otto, bras droit de Johannes, n’est pas un personnage conventionnel (les hommes de couleur n’étaient pas légion dans la Hollande du XVIIe siècle), si Johannes m’a touché par sa fragilité dissimulée, par son destin contre lequel il est impuissant, si j’ai été révoltée par l’intolérance qui le touchera, ce sont avec les personnages de femmes que je me suis sentie proche.

Toutes, à leur manière, se débattent avec leur destin, avec leur époque. Elles veulent être libres, indépendantes dans une époque qui ne leur en donne pas forcément le droit « même si les femmes d’Amsterdam jouissent d’une liberté que ne connaissent ni les Françaises ni les Anglaises. » Toutes sont attachantes.

Cornelia, orpheline recueillie par les Brandt, est certes parfois d’une familiarité confondante, mais elle est totalement dévouée à cette famille dans laquelle elle a trouvé sa place et sera d’un grand soutien à Nella. Jamais mariée, sans enfant, Marin dirige la maison en l’absence (fréquente de son frère), se mêle des affaires de son frère, lui demande des explications, se plonge dans les livres de compte, le pousse à vendre. Nella, héroine perdue et délaissée, espérait trouver dans son mariage une échappatoire aux horizons bouchés de la campagne et de la vie de fermière et connaître une vraie vie de femme. Lorsque cette union se révèle factice, elle tente de comprendre son histoire, son rôle dans cette maisonnée à travers les objets et les poupées de la miniaturiste.

La miniaturiste est un personnage véritablement fascinant. Une femme qui exerce un travail d’artisan. Une femme introuvable qui se dérobe à chaque fois. Invisible et omniprésente, elle s’introduit – à travers ses créations – dans les maisons amstellodamoises et bouleverse la vie des maîtresses de maison.

Sur une période très courte – seulement quatre mois –, les vies trop compartimentées des membres de cette étrange maisonnée se dévoilent peu à peu aux yeux déroutés de Nella ainsi qu’aux nôtres dans une Amsterdam divisée entre Dieu et l’argent. Un récit riche en détails et très bien ficelé qui trace de très beaux portraits, celui d’une femme et d’une ville. Vengeance, rumeurs, drames : quel espoir au milieu de tout cela ?

Maison miniature Petronella Oortman

Maison miniature de Petronella Oortman, conservée au Rijksmuseum, Amsterdam

« En échange de leurs lettres, la miniaturiste leur a donné la force de croire en elles-mêmes. Elles ont le pouvoir de déterminer leur existence et peuvent choisir de l’échanger, de le conserver ou d’y renoncer. »

« La pitié, contrairement à la haine, peut-être enfermée et mise de côté. »

Miniaturiste, Jessie Burton. Gallimard, coll. Du monde entier, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Dominique Letellier. 504 pages.