Les mystères d’Udolphe, d’Ann Radcliffe (1794)

Pour le lancement de la saison 3 du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique », nous étions invitées à partir pour un tour d’Europe. Personnellement, j’ai choisi de vous emmener en France et en Italie à travers un roman anglais (et j’en ai ainsi profité pour sortir l’un des pavés de ma PAL).

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Gascogne, 1584. Émilie Saint-Aubert, jeune fille de bonne famille, nouvellement orpheline. Une tante insensible et son nouveau mari italien à l’emprise redoutable. Deux châteaux de montagne – l’un dans les Pyrénées, l’autre dans les Apennins – entourés de sombres histoires. L’aura de deux femmes mortes ou mystérieusement disparues.

Les mystères d'Udolphe (couverture)Les mystères d’Udolphe est un roman qui m’avait toujours intriguée : je voulais lire cet archétype des romans gothiques avant de découvrir Northanger Abbey de Jane Austen (puisque cette dernière a été fortement inspirée par sa compatriote). Et puis c’était peut-être la promesse d’histoires inquiétantes (voire terrifiantes ?), un genre que je côtoie peu. Et alors ? Est-ce que ça fait peur ?
Non.
Honnêtement ce n’était pas vraiment une surprise : le roman datant du XVIIIe siècle, je me doutais qu’il ferait pâle figure à côté des thrillers et films d’horreur contemporains. Mais le résumé était du style mensonger : « les tortures ne sont pas loin », vraiment ?, « quels sentiments éprouve la jeune fille pour son tuteur et geôlier ? » plus subversif que le roman, je vous préviens.

Pour tout de suite souligner le positif, Ann Radcliffe parvient de temps à autre à insuffler une atmosphère menaçante réussie, dotée d’une certaine ambiguïté. Au cœur des murs épais d’Udolphe, une légère angoisse monte. Entre la chambre à double entrée impossible à fermer d’Émilie, une lente intrusion nocturne à base de discrets bruits de serrures et d’ombres humanoïdes, un château peuplé d’hommes à la figure sauvage, une poursuite lubrique dans les couloirs… on se prend d’inquiétude pour la sécurité d’Émilie. (Certaines explications de texte poussent le vice – c’est le cas de le dire – encore plus loin, voyant des allusions dans des faits qui ne me seraient jamais venues à l’esprit.)
C’est aussi une histoire d’apparitions inexpliquées, de superstitions. Les protagonistes s’interrogent, entre crédulité et logique parfois fragilisée par des événements plus frappants que d’autres. De la musique dans la nuit, des voix surgies de nulle part, des présences silencieuses sur les remparts… la menace peut-être surnaturelle qui pèse sur les lieux peine à me faire frémir, je le reconnais volontiers. Nonobstant cet échec à m’inspirer des doutes et des craintes, ce que j’ai vraiment apprécié, c’est le traitement rationnel que réserve l’autrice à tous ces mystères. (Finalement, elle a également inspiré Scooby Doo !)

En revanche, là où le bât blesse vraiment, c’est le côté « tout ça pour ça » de ce roman de près de neuf cents pages. Outre des deus ex machina de toute beauté, la résolution des mystères n’est pas convaincante pour un sou. Des questions sans réponse apparaissent dès le début du roman et, pendant des centaines et des centaines de pages, ces questions sont rappelées à demi-mot sans ébauche de réponses. Ann Radcliffe, reine du teasing. En neuf cents pages, on a le temps d’imaginer les réponses, de jouer au jeu des énigmes et des indices. Sauf que la réalité m’était totalement inimaginable tant parfois elle était fade et – désolée – nulle. Je ne peux pas en dire davantage sans spoiler, mais je n’ai jamais vu des révélations tombées plus à plat…
De la même façon, une relation quelque peu trouble avec Montoni plane parfois, avec des non-dits, des allusions, des interrogations constantes liées à ses objectifs et ses volontés. Outre le fait que le tout reste très superficiel (bien plus que le résumé ne le laisse entendre), j’ai regretté l’aboutissement de ce pan de l’histoire qui laisse abasourdi tant il est soudain et sans conséquence.

Néanmoins, le roman n’est pas désagréable à lire. La langue est assez jubilatoire et inédite : assez désuète, on se régale des tournures parfois surprenantes. L’omniprésence de la nature m’a totalement séduite et les descriptions de la nature, des Pyrénées, des Apennins ou de la mer sont romantiques à souhait et joliment évocatrices dans leurs aspects les plus beaux ou les plus menaçants. Je me suis prise d’intérêt pour Émilie, livrée aux ambitions et aux manigances de sa famille, pour Annette (même si cette dernière ne sort guère du personnage de la domestique naïve et un peu simplette, j’ai trouvé sa propension à voir les bons côtés de la vie assez agréable et intelligente finalement). J’ai été à maintes reprises outrée face à l’insensibilité, la mauvaise foi, la cupidité, la mesquinerie de sa tante

Je ne vais pas nier que je me suis parfois amusée sans que ce soit volontaire de la part de l’autrice. Les litres de larmes et de pleurs versés par certaines et certains (mais surtout « la triste Émilie ») au fil des pages, conséquence inévitable d’une tristesse, d’une fatigue, d’une joie, d’un beau paysage, bref, d’une émotion quelconque. La disposition de l’époque à tomber en pâmoison laissant douter de leur réactivité face au danger, mais qui est néanmoins contredite par leur appétence pour les promenades nocturne dans des lieux inquiétants (le principe étant de ne pas sortir de sa chambre avant minuit). Enfin, la préface (lue après le roman puisqu’elle divulgâche allègrement comme toute préface qui se respecte…) m’a amusée en m’apprenant que, si Udolphe a stimulé de nombreux auteurs anglais et français, il a également inspiré des parodies comme ce roman de 1799 simplement intitulé La nuit anglaise, ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et très-communes, de M. Darnaud, marchand de la rue Saint-Denis, à Paris ; roman comme il y en a trop, traduit de l’arabe en iroquois, de l’iroquois en samoïède, du samoïède en hottentot, du hottentot en lapon, et du lapon en français, par le R. P. Spectroruini, moine indien, 2 vol. in-12 ; se trouve aussi dans les ruines de Palluzi, dans les caveaux de Sainte-Claire, à l’abbaye de Grasville, aux châteaux d’Udolphe, de Lindenberg, etc., en un mot dans tous les endroits où il y a des revenants, des moines, des bandits, des souterrains, et une tour de l’Ouest.

Roman mélancolique rempli d’événements étranges, Les mystères d’Udolphe souffre certes de longueurs, mais c’est sa fin, extrêmement décevante, qui lui cause le plus de mal. Ça reste néanmoins un classique que je ne regrette pas d’avoir lu pour ces descriptions montagneuses et champêtres et son atmosphère sombre.

« Il avait connu une autre vie que cette vie simple et champêtre ; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l’espèce humaine, que son jeune cœur s’était tracé, avait subi les tristes altérations de l’expérience. Néanmoins la perte de ses illusions n’avait nu ébranlé ses principes ni refroidi sa bienveillance : il avait quitté la multitude avec plus de pitié que de colère, et s’était borné pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l’étude, à l’exercice enfin des vertus domestiques. »

« Émilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes.
 »

« Annette sortit pour aller aux informations, et Émilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poètes ont aimé à peindre. Elle peut encore s’apercevoir de l’irrésistible empire du moment sur le goût et les facultés. Il faut que l’esprit soit libre, pour goûter même les plaisirs les plus abstraits. L’enthousiasme du génie, les peintures les plus vives, lui paraissaient froides et sombres. Pendant qu’elle tenait son livre, elle s’écria involontairement : « Sont-ce donc là ces passages que je lisais avec délices ! Où donc en existait le charme ? Était-ce dans mon esprit, ou dans celui du poète ? C’était dans les deux, dit-elle, après un instant de silence. Mais le feu du poète est inutile, si l’esprit de son lecteur n’est pas monté au ton du sien, quelque inférieur que d’ailleurs il lui soit. » »

« Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable ! Elle se rappelait si bien le charme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d’une imagination en délire. »

« « Ah ! mon Dieu, mon Dieu, peut-on voir que des gens fuient leur bonheur et pleurent et se lamentent, comme s’il ne dépendait pas d’eux et comme si les chagrins et les lamentations valaient mieux que le repos et la paix ! La science est sûrement une belle chose, mais si elle ne rend pas plus sage, j’aime bien autant ne rien savoir. Si elle nous enseignait à être plus heureux, je dirais que la science est la sagesse. » »

Les mystères d’Udolphe, Ann Radcliffe. Gallimard, coll. Folio classiques, 2001 (1794 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Victorine de Chastenay, revu par Maurice Lévy. 905 pages.

Rouge, de Pascaline Nolot (2020)

Rouge (couverture)Après le quatrième tome de La Passe-miroir, je sors enfin un autre livre dégoté à Montreuil : Rouge, de Pascaline Nolot qui sort dans deux mois ! (Le 16 avril précisément.) Quelques mots du vendeur (l’éditeur ?) du stand de Gulf Steam ont suffi à nous emballer, mon amie et moi, à l’idée de découvrir ce texte.

Bienvenue à Malombre, un sinistre hameau situé sur le mont Gris et cerné par Bois-Sombre (ça place tout de suite sa petite ambiance…). Venez rencontrer Rouge, une jeune fille haïe par la bourgade toute entière – à l’exception de son ami Liénor. Exécrée pour la rougeur qui colore une partie de son visage, abhorrée pour la boule de chair qui déforme son sourcil, maudite pour les actes de sa mère, la folle qui aurait frayé avec le Mal absolu pour lui donner naissance, amenant sur le village une véritable malédiction. En effet, chaque fille de Malombre est condamnée à rejoindre, à son premier sang, la terrifiante Grand-Mère qui vit au cœur du bois. Seule joie des habitants, Rouge est vouée au même sort…

Nous sommes ici sur une libre réécriture du Petit Chaperon Rouge dont les différents éléments feront leur apparition au fil du récit : la forêt, la Grand-Mère, le panier et la galette que les jeunes filles doivent lui apporter, le loup, Chasseur. Et Rouge évidemment, même si ce n’est pas sa grande capuche noire mais sa peau qui est d’écarlate. Une psyché enchantée complète le décor de conte.
En revanche, ce n’est pas une réécriture particulièrement légère.

Le roman s’ouvre sur un exergue signé Charles Perrault : « Rien au monde, après l’espérance, n’est plus trompeur que l’apparence. » Voilà qui résume à merveille ce récit. Rencontre après rencontre, Rouge découvrira que l’apparence n’est pas un indice de ce qui se cache derrière. Une thématique typique des contes : une figure avenante n’est pas forcément synonyme de bien, une physionomie repoussante n’est pas forcément synonyme de mal. Rouge en est l’incarnation même, mais, en dépit de cela, elle se laissera berner à plusieurs reprises. « Ne pas se fier aux apparences » pourrait être la morale de cette histoire et le dernier chapitre – qui m’a bien eue – est là pour enfoncer le clou.
« Rouge » est le qualificatif parfait pour ce roman de meurtres, viols, traîtrise et incendie. Les personnages sont globalement laids : violents, haineux, fourbes, menteurs, superficiels, avides. Et dangereux. A commencer par les hommes qui s’érigent en juges et prennent leur plaisir comme bon leur semble, aveugles à la souffrance qu’ils causent. Les thématiques sont d’actualité : le viol et le consentement, le harcèlement, la pédophilie… La Grand-Mère évoque même la faune qui change à l’instar du climat !

« On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Entraînent les jeunes demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles
Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,
De tous les loups sont les plus dangereux. »

Charles Perrault, morale du Petit Chaperon Rouge

Rouge – la cramoisie, l’écarlate, la rougeaude, l’empourprée… – est victime de la superstition et de l’esprit étroit des paysans (mais l’histoire de la Grand-Mère nous montrera que la situation aurait été de même à la ville). On la croit fille d’un démon, capable d’actes sataniques, et, sans le pacte, voilà longtemps que son corps – à ne toucher sous aucun prétexte – aurait été brûlé ou lapidé. Mauvais coups, injures et humiliations font partie de son quotidien. Elle m’a beaucoup touchée par son courage, son désir d’obtenir coûte que coûte des réponses, son lien avec sa mère jamais connue. Elle qui a longtemps subi, elle s’est malgré tout donné les moyens de survivre en apprenant à lire et à subsister seule. Je ne peux rien en dire évidemment, mais j’ai trouvé son évolution très réussie tout comme l’évocation des sentiments qui l’agitent.

Alternant passé et présent, l’histoire se déroule en moult péripéties et révélations. Les interrogations affluent tant dans l’esprit de Rouge que dans le nôtre, attisées par les indices conférés par les flash-backs. L’on s’inquiète pour elle, ce qu’elle pourrait devenir aussi face aux épreuves qui s’enchaînent. Une seule chose m’a légèrement déçue cependant, un détail que je ne veux pas dévoiler, mais qui concerne la Grand-Mère : disons que je m’attendais à quelque chose d’un peu plus… profond, dirais-je.
L’écriture est magnifiquement soignée, évoquant un texte un peu daté. Le vocabulaire est choisi, peu usuel. La sylve plutôt que la forêt, la chaumine plutôt que la chaumière, la vénusté plutôt que la beauté… Les mots sont des perles délicatement, minutieusement agencées. Je me suis surprise à relire plusieurs passages à haute voix pour en savourer la poésie, la musicalité. En effet, les phrases recèlent fréquemment un rythme et des rimes très agréables à lire et à entendre.

Un texte puissant, aux sujets cruels et actuels. Une belle héroïne. Une langue qui apporte un peu de beauté dans le maelstrom de laideur formé par les événements narrés.

« La personne en elle était morte.
Celle qui pouvait rire, rêver, parler…
L’habitude, l’instinct de l’animal blessé l’avaient poussée jusqu’ici, devant chez cette femme familière, dont sa conscience fracassée ne conservait déjà plus qu’une vague souvenance de l’amitié.
Lisiane n’était plus.
Autre chose.
Elle était cette autre chose qui l’avait remplacée dans sa tête.
Une fêlure faite de répugnance et de souffrance mêlées.
Un terreau idéal pour le Mal. »

« – Dès qu’ils t’ont regardée, les gens ont eu peur de ta différence. Avant cela, pour le même motif, ils avaient tremblé devant ta mère devenue aliénée. Aucune de vous deux ne correspondait aux critères de cette chose contraignante que l’on nomme normalité… Alors ils ont inventé toutes ces histoires à faire peur, ces boniments à propos d’œuvre de Satan et de contagion de couleur, afin de se donner bonne conscience et d’excuser leur haine. Mais rien de tout cela n’est vrai ! Tu as beau renâcler, je suis sûre que dans tes tripes, tu le ressens. Tu le sais ! Et si cela te semble difficile à avaler, rappelle-toi mon histoire. S’il y a bien une chose qu’elle m’a enseignée, c’est que la destinée est une garce patentée… Néanmoins, tu peux te consoler : même sans ta teinte hideuse, les villageois auraient sans doute usé d’une autre allégation pour te rejeter. « La fille de la folle », je parie que c’est un mobile de détestation dont ils se seraient contentés, toute pimpante et diaphane aurais-tu été ! »

« Impossible.
Rouge s’éveilla avec ces mots à la bouche et au cœur. S’était-elle évanouie ? Était-elle tombée dans un sommeil de ténèbres, épuisée par l’horreur et par ses pleurs ? Elle aurait voulu ne jamais émerger de son assoupissement, retourner se blottir entre les bras immatériels d’un Morphée amnésique. Maintenant qu’elle reprenait conscience, elle ne pouvait plus rien occulter. La réalité lui revenait en pleine face, et la nausée au bord des lèvres. »

Rouge, Pascaline Nolot. Editions Gulf Stream, coll. Électrogène, 2020. 311 pages.

American Gods, de Neil Gaiman (2001)

American Gods (couverture)Ex-taulard, Ombre vient de perdre sa femme lorsqu’il rencontre Voyageur (qui m’a rappelé le Marquis de Carabas de Neverwhere). Cet homme étrange qui semble tout savoir de lui propose de travailler pour lui. Désabusé, Ombre accepte sans savoir qu’il s’engage dans une aventure périlleuse à travers les Etats-Unis. Une équipée qui l’amènera à côtoyer… des dieux. Les dieux de tous les pays, venus au fil des immigrations avec ceux qui croyaient alors en eux. Des dieux oubliés au fil des générations, remplacés par de nouvelles divinités : celles de la télévision, de l’argent, de la célébrité, du consumérisme…

Un roman aux multiples prix : prix Hugo du meilleur roman 2002, prix Nebula du meilleur roman 2002, prix Locus du meilleur roman de fantasy 2002, prix Bram Stocker du meilleur roman fantastique 2002, prix Bob Morane du meilleur roman étranger 2003.

American Gods est plus exigeant que les autres livres de Neil Gaiman que j’ai pu lire jusqu’à présent (Neverwhere, L’Océan au bout du chemin, Coraline, Miroirs et fumée). L’intrigue prend place doucement, les personnages sont plus nombreux, on visite de nombreux lieux, de nombreuses références sont faites à la culture populaire ainsi qu’aux différents panthéons. Bref, American Gods  est véritablement foisonnant.

Les Etats-Unis apparaissent vraiment comme un lieu cosmopolite, une terre sauvage où de nombreux peuples se sont retrouvés, se sont mélangés. C’est ce qui donne ce mélange de religions et de croyances. Et j’ai adoré rencontrer tous ces dieux et déesses, certain.es que je connaissais, d’autres non : Kali (hindouisme), Anansi (folklore de l’Afrique de l’Ouest), Odin (mythologie nordique), Czernobog (mythologie slave), Ibis/Thot (mythologie égyptienne), etc. Et les vies menées par ces divinités sont souvent peu reluisantes. Certaines se prostituent, d’autres survivent de petits boulots, d’autres se sont isolés du monde ou se sont parfois même suicidés. Décidément, Neil Gaiman ne manque pas d’humour et fait dégringoler les dieux et déesses de leur piédestal ! Un bon point pour les interludes qui évoquent une déité ou une autre, son arrivée sur le continent américain, sa survie au XXIe siècle : ce sont de petits détails passionnants !
American Gods est également un road-movie à travers les Etats-Unis. Les grands villes sont peu présentes (ou si c’est le cas, ne m’ont pas marquée) ; en revanche, on visite les petites villes, le cœur rural, authentique des USA.

En prime, un gros retournement de situation vous attend à la fin ! Il est très bien amené et je ne l’ai pas du tout vu venir.

Un peu SF, un peu fantasy, un peu de thriller et d’érotisme, des dialogues précis et de l’humour, American Gods est vraiment un livre à part, même si – peut-être paradoxalement – ce n’est pas celui de Gaiman qui m’a le plus enthousiasmée.

La série American Gods devrait être diffusée début 2017. Je suis impatiente de voir ce que cela va donner !

J’ai également Anansi Boys, dans lequel on retrouve les enfants d’Anansi, qui m’attend sur mon étagère depuis très longtemps. Il est en anglais et j’ai un peu peur de l’argot, mais je pense que je vais me lancer un de ces jours.

« Tu vas faire une commission à Voyageur. Tu vas lui dire qu’il n’existe plus. Il est oublié. Il est vieux. Dis-lui que nous, on est l’avenir, et qu’on n’en a rien à branler de lui ou des autres dans son genre. Il est relégué dans la poubelle de l’histoire alors que les types comme moi filent dans leur limousine sur la super autoroute de demain. »

« La chevauchée était plus qu’exaltante : elle était électrique.
Ils filaient à travers l’orage, s’élançant de nuage en nuage tels des éclairs déchiquetés ; ils se déplaçaient comme le tonnerre, comme l’ouragan déchaîné. C’était un impossible et crépitant voyage où la peur n’avait pas sa place. Il n’y avait que la puissance de la tempête, inexorable, qui dévorait tout, et la joie du vol. »

American Gods, Neil Gaiman. J’ai Lu, 2004  (2001 pour l’édition originale. Au Diable Vauvert, 2002, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Pagel. 603 pages.

Challenge Les 4 éléments – Le feu : 
Une histoire d’éclairs

Les sirènes noires, de Jean-Marc Souvira (2015)

Les sirènes noires (couverture)Dans ce polar qui paraîtra prochainement aux éditions Fleuve Noir, le commissaire Mistral, du 36, quai des Orfèvres, est confronté à plusieurs meurtres à travers la capitale. Un tueur en série viole et assassine des femmes dans des parkings tandis que des albinos sont découpés en morceaux. Toutes les enquêtes deviennent de plus inextricables, couronnées par la disparition de l’un de ses lieutenants, Ingrid Sainte-Rose. De son côté, Mistral doit également faire face à de douloureux souvenirs d’enfance.

 

Je ne connaissais pas cet auteur – il est vrai que je ne lis pas beaucoup de policiers – et j’ai beaucoup apprécié lire ce roman.

Le fait qu’il y ait trois histoires croisées, quatre avec le passé du commissaire, écarte l’ennui ou les longueurs. On rebondit facilement de l’une à l’autre, ce qui confère au récit une sorte d’effervescence et donc un rythme intéressant. L’idée d’être à la fois du point de vue de Mistral et son équipe et de celui des tueurs évite également la lassitude en attendant qu’un nouvel élément soit découvert par les policiers.

On pourra peut-être regretter que cet élément ôte également une part de suspense ou de tension : le fait de savoir ce qui se passe « en direct » désamorce une partie de ceux-ci. Mais Jean-Marc Souvira nous attrape grâce à son écriture directe et les pages se tournent toutes seules.

 

La thématique est nouvelle pour moi (mais comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas une grande expérience des polars) : l’Afrique, la magie, les rituels… J’ai aimé plonger dans ce monde qui semble totalement décalé et à des années-lumière de notre quotidien, dans ces pratiques qui surprennent et, pour certaines d’entre elles, choquent.

On plonge également dans un Paris plutôt sombre : celui des prostituées et de leurs proxénètes, des trafics en tous genres, de la peur et de la violence. Pas vraiment un portrait idyllique de notre capitale !

 

Les personnages sont assez fouillés, nuancés. Mistral, Dalmate, Ingrid Sainte-Rose…, tous semblent avoir leurs qualités, leurs défauts ou leurs secrets. Ce ne sont pas des surhommes, mais juste des personnes qui s’investissent dans leur travail, qui tentent de le combiner avec une vie de famille, etc.

C’est également le cas de deux prostituées. Stella, de son vrai nom Margaret, la jeune Nigériane qui se rend en France pensant devenir coiffeuse et qui tentera de se rebeller. Sylvie Ferrières qui, à 60 ans, n’espère plus rien pour elle mais se démène pour que Stella puisse avoir une meilleure chance dans la vie.

Un polar qui se laisse lire très vite, avec plaisir. Personnages, intrigue, écriture… Pas de points négatifs.

 

« C’est très simple, Ludovic. Tu cherches dans ce que tu connais, dans tes références standardisées, comme tout bon flic qui se respecte. Mais tu es incapable de prendre un chemin de traverse, parce que l’irrationnel est au-dessus de ton entendement. C’est pour ça que le sorcier est tranquille. »

Les sirènes noires, Jean-Marc Souvira. Fleuve noir, 2015. 438 pages.