Le Phare au Corbeau, de Rozenn Illiano (2019)

La Phare au corbeau (couverture)Le Phare au Corbeau met en scène un duo atypique : en effet, Agathe et Isaïah sont exorcistes. Agathe voit les esprits mais est incapable de converser avec eux et par là de les apaiser. C’est donc Isaïah qui, sans même les voir, les pousse à quitter notre monde. Quand on les appelle pour un manoir hanté en Bretagne, rien ne laisse supposer que l’esprit du lieu se montrera plus récalcitrant que les autres (hormis le fait que, si c’était le cas, il n’y aurait pas de roman). Sauf que lorsqu’il s’y mêle une malédiction, de multiples morts, des secrets bien gardés par des locaux peu amènes et une histoire macabre qui s’étale sur plusieurs siècles, la partie ne s’annonce pas si facile.

Je dois dire tout d’abord que je suis ravie d’avoir enfin pu appréhender la plume de Rozenn Illiano. Je suis son blog « Onirography » depuis quelques mois et ses nombreux projets n’ont cessé d’attiser ma curiosité. Il y a eu Midnight City, le livre vagabond, ses petites poupées qui offrent un visage à ses personnages, et puis ce fameux « Grand Projet » qui rassemble et lie tous ses romans (si Le Phare au corbeau est le premier qui passe entre les mains d’un éditeur, Rozenn Illiano n’en est pas à son premier coup d’essai et a déjà publié plusieurs livres en auto-édition). Mais la vie et ma PAL et mes finances font que ce désir de découvrir son œuvre a toujours été repoussé… jusqu’à aujourd’hui !

L’exorcisme fait partie de la culture populaire et tout le monde aura des images ou des formules en tête (« Vade Retro Satana » par exemple). Pourtant, je ne crois pas avoir regardé beaucoup de films sur le sujet (non, pas même L’exorciste dont je n’ai vu que des extraits) et encore moins de livres. Je n’ai même aucun doute là-dessus : Le Phare au Corbeau était mon premier roman mettant en scène des exorcistes.
Ce qui a, je pense, fortement accru mon enthousiasme en commençant ce roman (c’est comme si tu me donnes une histoire de pirates : j’aime beaucoup les pirates, mais j’en lis finalement très peu, donc je serais dès le début très excitée à l’idée même de la lecture à venir). J’ai adoré cette plongée dans le monde du hoodoo et des rituels mêlant sorcellerie africaine et saints catholiques que pratique Isaïah. Les vévés, les herbes, les huiles, les formules… et la rencontre de cet univers underground des sorciers où certain·es absorbent les émotions des autres, ont des « intuitions » leur permettant de connaître des événements en train de se dérouler ou sur le point d’advenir, perçoivent les malédictions et bien sûr voient les morts. Un univers enthousiasmant, bien construit et immédiatement crédible.

Le cadre du roman était aussi fascinant qu’inquiétant. Le domaine de Ker ar Bran est un lieu qui ne pouvait que me fasciner. Ce phare scellé, dressé face à la mer ; le vent, menaçant de vous pousser à bas de la falaise ; les cris des goélands mêlés à ceux du fameux corbeau ; cette grande demeure mi-rénovée, mi-abandonnée ; ce domaine isolé du reste du village ; les morts qui parsèment son histoire… Une Bretagne qui fait fantasmer, aux légendes séculaires porteuses d’émerveillement et d’inquiétude.
Un endroit qui ne pouvait qu’enfanter mille craintes et superstitions… et tout autant de questions. Autant pour nous qui lisons les mots de Rozenn Illiano que pour Agathe. D’où lui vient ce sentiment de familiarité avec ce petit coin de Bretagne ? Pourquoi ce phare l’appelle-t-il ainsi ?

Les personnages sont également l’un des grands points forts de ce récit. Si Isaïah semble parfois si parfait que l’on ne peut qu’approuver Agathe lorsqu’elle déclare qu’« il devrait y avoir des lois contre ça », il n’en est pas pour autant agaçant et fade, travers dans lequel l’autrice aurait pu tomber. Il est un personnage lumineux et rassurant, confiant en lui et en les autres ; il est le pendant d’une Agathe plus sombre, introvertie et torturée. Sensation de ne pas être à sa place, honte face à un don incomplet, peur d’être inutile, inconfort face à de nouvelles personnes, mille doutes tourbillonnant sous son crâne… Agathe est un personnage un peu paumé dans lequel je me suis malheureusement beaucoup trop reconnue. Isaïah est pour elle un ami d’exception et leur relation fonctionne à merveille d’un bout à l’autre du récit.
Ce sont des personnages qu’il me plairait beaucoup de voir évoluer. C’est un roman tout fait indépendant, avec un début, un milieu et une fin, mais qui a cependant la possibilité d’évoluer en série (c’est en tout cas le souhait de l’éditeur, semble-t-il). La fin du récit – dont je ne peux rien vous dire – laisse percevoir des changements à venir dans leur façon de travailler et je suis curieuse de voir comment Agathe s’adaptera aux révélations de cette enquête.

Si la majeure partie de l’histoire se déroule en 2014, des chapitres ici et là nous ramènent quelques siècles en arrière en 1921 et 1839 à la rencontre du passé de Ker ar Bran, personnage à part entière dont l’ombre pèse sur chacun des protagonistes, mais aussi de Nenoga, Théophile de Saint-Amand ou encore Gwennyn. Des personnages aussi fragilisés par la vie que l’est Agathe. Des êtres craints, rejetés, car jugés trop différents. Leur indépendance, leurs savoirs, leurs croyances, leurs pouvoirs choquent et heurtent la petite communauté et les voilà bientôt livrés à la vindicte populaire.

Ma seule « déception » – je le mets entre guillemets car le mot est trop dur pour le sentiment réellement éprouvé – tient au résumé qui m’a induite en erreur. Je n’en blâme donc pas l’autrice, mais plutôt l’éditeur. En disant « il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui », ce n’est pas faux, c’est même totalement ce qu’il se passe, mais dans des proportions bien moindres que ce que j’imaginais. L’enquête dans le village n’est pas le cœur du récit et se révèle finalement assez brève et vite expédiée (une fois que les personnages se lancent) alors que j’imaginais bien plus de rencontres, de mensonges et de répugnances à parler. Ce n’est pas une déception à proprement parler car je ne suis pas amère de ne pas avoir trouvé une plus longue enquête, mais ça m’a déstabilisé (c’est ça le sentiment réellement éprouvé) : je me demandais quand les locaux interviendraient dans cette affaire (comme quoi, je devrais toujours m’en tenir à mes lectures incomplètes des résumés, cela ne me réussit jamais). 

Les dessins de Xavier Collette – à savoir la couverture du livre et son portrait d’Agathe – ont énormément influencé la manière dont je visualisais cette histoire. Je suis souvent totalement fan de son travail (il a notamment illustré un de mes jeux préférés, Abyss) et cette tendance se confirme avec Le Phare au Corbeau. Ses ambiances ont marqué mon imagination et toutes les images nées dans mon esprit (celle du domaine envahi par une sombre aura par exemple). Je trouve qu’il a parfaitement capturé l’atmosphère de la Bretagne que raconte Rozenn Illiano et le caractère d’Agathe, toutes deux fières, indomptables, uniques.

La Phare au corbeau - Agathe par Xavier Collette

Agathe, par Xavier Collette

Que vous croyez ou non aux esprits, je vous invite à découvrir Le Phare au Corbeau et son envoûtante histoire de fantômes. Pour ses personnages humains et attachants, pour ses paysages de côtes bretonnes battues par les vents et les vagues, pour son ambiance de magie, de superstitions et de légendes, pour ce mélange de fantastique, de douce frayeur et de croyances populaires, pour la magnifique couverture de Xavier Collette… pour bien d’autres raisons qu’il vous faudra découvrir par vous-mêmes.

« Que le spectacle commence, répète toujours Isaïah. Lui se considère en représentation ; moi, j’ai l’impression de jouer ma vie au point de sentir sur mon âme comme un trait gravé avec la pointe d’une pierre, un pour chaque mort que je fixe dans les yeux. Leurs regards me brûlent. Leurs regards me brûlent parce qu’ils me voient, et ils me voient parce que moi je les vois. »

« La jeune femme comprit que tout était perdu pour elle. Personne ne lui viendrait en aide, et surtout pas sa famille. Lorsqu’elle leva les yeux vers sa mère, s’arrachant au poignant spectacle de Lug et d’Enora terrorisés dans leur coin, elle la vit telle qu’elle était : une femme vieillie trop tôt qui n’avait jamais pu accepter les chaînes qu’elle portait, qui avait dû subir sa vie puisqu’elle ne pouvait pas faire autrement. Comme toutes les femmes du village, comme toutes celles qui vivaient dans la région ou ailleurs, condamnées à se marier et à devenir mère parce que leur famille en avait décidé ainsi, à endurer les assauts pressants de leur mari, la terrible douleur de l’enfantement, le travail aux champs ou au lavoir, l’esprit et le corps enfermés dans une cage en fer. L’on traitait de sorcières celles qui s’échappaient de cette geôle, qu’elles possèdent véritablement des pouvoirs ou non… Comment Gwennyn pouvait-elle espérer sans sortir ? »

Magie grise, T1, Le Phare au Corbeau, Rozenn Illiano. Critic, 2019. 382 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre dont le personnage principal est une femme

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Des sorciers et des hommes, de Thomas Geha (2018)

Des sorciers et des hommes (couverture)Les mésaventures de deux anti-héros truculents et attachants : Hent Guer est un mercenaire baraqué tandis que le petit gros qu’il couve comme une mère poule est Pic Caram, un sorcier aux rubans (lisez le livre pour savoir de quoi il s’agit, c’est plutôt cool. Flippant aussi pour qui n’est pas doté des mêmes pouvoirs.) Des contrats, des récompenses juteuses et pas mal d’ennemis laissés sur le bord de la route. Ça serait plutôt mauvais pour notre duo si ces derniers avaient l’idée de se regrouper.

Je remercie Charmant petit monstre pour m’avoir donné très très envie de lire ce livre, même si ça n’a pas été très compliqué. Je reconnais que la seule couverture (signée Xavier Collette) suffisait à attirer mon attention.

Eh bé.
En voilà un roman étonnant.
En voilà un roman enthousiasmant.
En voilà un roman ébouriffant.
En voilà une lecture formidable (je les enchaîne en ce moment, soit je n’ai aucun sens critique – sauf en ce qui concerne Les pluies –, soit je choisis vraiment bien mes lectures).

Étonnant tout d’abord, parce qu’il s’agit d’un roman à épisodes, ce qui est une construction que je ne croise pas tous les jours (le dernier ouvrage similaire dont je me rappelle est Feuillets de cuivre de Fabien Clavel, lu en 2016). Il y a tout d’abord cinq épisodes, cinq parties qui sèment des indices derrière elles. Présentent les personnages, plantent les décors. Et puis on change, même si Hent Guer et Pic Caram sont toujours au cœur de ces histoires. Jusqu’à l’épisode final qui relie le tout.
Cette forme surprenante évite de tomber dans le piège du roman hyper prévisible. Les choses se mettent en place au fil des aventures, l’intrigue se densifie, se complexifie et le puzzle se dessine petit à petit, mais tout ne tombe vraiment sous le sens que lorsque vous entamez la dernière ligne droite. Et c’est plutôt chouette de ne pas voir la fin dès le début du bouquin !
En plus, toutes les histoires se révèlent divertissantes et passionnantes. Elles gagnent en complexité, nous plongent dans le passé des protagonistes ou les placent eux face à des problèmes plus délicats. Le plaisir de lecture est donc exponentiel au nombre de pages avalées, un bon point non négligeable.

Enthousiasmant ensuite, à cause de ces deux anti-héros. Hent Guer et Pic Caram sont des personnages sans foi ni loi : mercenaires, ils se font voleurs ou assassins le temps d’un contrat. Ils vont et viennent, détroussent les uns, maltraitent les autres… et se font pas mal d’ennemis au passage. On pourrait croire qu’ils agissent en toute impunité, mais le retour de bâton est toujours à craindre, comme ils l’apprendront à leurs dépens.
Ce ne sont pas des méchants purs et durs et on s’attache finalement sans difficultés à ce petit sorcier grassouillet et sa grande brute de copain : ils sont égoïstes et vivent dans un monde où s’applique la loi du plus fort. Ils font donc ce qu’il faut pour s’en tirer le mieux possible et tant pis si d’autres qu’eux doivent y laisser des plumes.

Ébouriffant car le récit est ancré dans un univers qui envoie du pâté. L’univers est sombre, les protagonistes sont durs et l’humour est sarcastique ; le tout est savoureux. Que demande le peuple.
Il faut aussi dire que l’écriture est particulièrement visuelle. On s’imagine sans difficulté cette grande île de Colme, ces chemins poussiéreux, ses odeurs fortes qui attaquent les naseaux, ces coupe-gorges… Le monde est présenté juste comme il faut, on en a assez pour comprendre et visualiser l’univers sans étouffer l’histoire sous les descriptions : en gros, tu es autorisé à faire travailler tes cellules grises et ton imagination. L’auteur a créé un monde cohérent avec des néologismes très imagés (fouillevie, Grandsang, etc.) qui laisse en plus une belle place aux femmes. Si nos deux héros sont des hommes, ils ne manqueront pas de se frotter à des femmes et à des femmes puissantes qui plus est. Guerrières, capitaines, mercenaires, proxénètes, sorcières, elles ne sont pas là pour faire de la figuration et nettoyer la maison. Et ce sont aussi elles qui font botter les fesses de nos deux malfrats. Bien fait. (Ma seule frustration tient d’ailleurs à une certaine Sorcière dont j’aurais aimé connaître un peu plus les motivations.)
Visuelle, la fin l’est aussi. Thomas Geha nous laisse sur un dernier paragraphe marquant qui conclut l’aventure de nos deux compères de façon amère mais totalement jubilatoire. Quand j’ai fermé le bouquin, j’étais à moitié extatique face à cette lecture.

Si vous ne voyez toujours pas pourquoi ce fut une lecture formidable, je ne peux plus rien pour vous. Si vous n’avez pas envie de le lire, vous ne savez pas ce que vous ratez. En tout cas, en ce qui me concerne, la grande île de Colme est clairement un univers dans lequel je retournerai bien en vacances à l’occasion.

Et sinon, ça tombe bien, ma nouvelle bibliothèque bretonne dispose de pas mal de ses autres bouquins, donc ne soyez pas surpris·e de recroiser le monsieur dans le coin.

« Nombreuses sont les histoires que l’on raconte sur la mer d’Os. Aucune ne doit être crue. Toutes peuvent être vraies. »

« A première vue, étant donné sa constitution, il n’avait rien de cassé. Pas même son amour propre. Il assumait sa propension à se saouler quand il voulait, à jeter des insultes inutiles et gratuites à qui passait dans son champ de vision. Et il assumait donc, évidemment, les conséquences de ses actes et les séquelles qui en résultaient.
Peu lui importait, il s’était visiblement bien amusé et il était sauf. »

« – C’est ce monde qui est fou. Pas moi, Druber. Je suis comme vous, j’ai subi sa loi. Maintenant, c’est différent, je dicte la mienne sur le monde.
– J’en suis incapable.
– C’est ce qui nous différencie. J’ai su me relever, pas vous. Partez maintenant. Vous ne me tuerez pas aujourd’hui. Ni demain. Vous comprenez ? »

Des sorciers et des hommes, Thomas Geha. Editions Critic, coll. Fantasy, 2018. 317 pages.

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