Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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Si vous êtes parvenu·es jusque-là, bravo !
A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)

Trois petits livres signés par trois auteurs que j’apprécie beaucoup : Gaiman, de Fombelle et Bottero

Un peu par hasard, je me suis retrouvée avec trois livres de trois auteurs que j’aime beaucoup : Neil Gaiman, Timothée de Fombelle et Pierre Bottero. Odd et les géants de glace, Céleste, ma planète et Tour B2 mon amour sont trois courts romans jeunesse que j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir.

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Odd et les géants de glace, de Neil Gaiman (2009)

Odd et les géants de glaceOdd, globalement, n’a pas beaucoup de chance. Plus de père, une mère réinstallée avec un gros bonhomme qui n’aime guère son beau-fils, une jambe en miette suite à un accident de bûcheronnage et voilà que l’hiver s’éternise, s’éternise, s’éternise… Il décide de partir du village sans se douter que son périple le fera côtoyer dieux et géants.

Avant son livre La mythologie Viking (que je n’ai pas encore lu), Gaiman avait déjà exploré ces contrées à travers une petite histoire. Un conte dans lequel un enfant vient en aide à Odin, Thor et Loki chassés d’Asgard par un géant de glace.
Ce n’est pas un Gaiman qui me restera en tête très longtemps. Ce serait même plutôt l’inverse. Attention, c’est une lecture très agréable, le décor prend vite forme – même s’il fait chaud dehors, on s’imagine aisément projeté au cœur de l’hiver –, les personnages sont sympathiques – même si je n’ai pas eu le temps de m’attacher à qui que ce soit – et l’on suit les péripéties sans déplaisir. Mais, contrairement à Timothée de Fombelle qui parvient en moins de pages encore à donner naissance à un récit puissant, Odd et les géants de glace se déroule trop facilement. Odd ne rencontre aucune difficulté et son aventure se déroule comme notre lecture, sans anicroche et bien trop rapidement. Le déroulé du récit est très classique et linéaire. J’aurais sans doute bien davantage accroché à cette histoire enfant, notamment pour l’aspect mythologique et la rencontre avec Loki, Freya et les autres.

Si j’aurais aimé une histoire plus approfondie, Odd et les géants de glace n’en reste pas moins un conte agréable que je conseillerais toutefois davantage aux enfants qu’aux adultes.

« Il était une fois un garçon nommé Odd, ce qui n’avait rien d’étrange ni d’inhabituel en ce temps et dans cette contrée-là. « Odd » signifiait « la pointe d’une lame », c’était un nom porte-bonheur.
Le garçon, en revanche, était un peu bizarre. C’était du moins l’avis des autres villageois. Bizarre, il l’était sans doute ; mais chanceux, certainement pas. »

« De l’écarlate retomba doucement autour d’eux, et tout fut souligné de vert et de bleu, et le monde fut couleur framboise, et couleur de feuille, et couleur d’or, et couleur de feu, et couleur de myrtille, et couleur de vin. »

Odd et les géants de glace, Neil Gaiman, illustré par Brett Helquist. Albin Michel, coll. Wiz, 2010 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 141 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Problème du Pont de Thor : 
lire un livre en rapport avec la mythologie nordique

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Céleste, ma planète, de Timothée de Fombelle (2007)

Céleste ma planèteJe préviens, je vais spoiler pour cette chronique !

Dans un monde ultra modernisé, avec des complexes commerciaux titanesques, des tours dans lesquelles les voitures sont garées à la verticale, des humains qui ne mettent plus le nez dehors et une planète en souffrance, notre héros va faire une découverte incroyable qui va tout changer. Il tombe amoureux de Céleste, une jeune fille très malade… qui souffre des maux infligés à la planète.

On retrouve immédiatement la patte « de Fombelle » dans ce très court récit vite avalé. Poésie est un mot qui revient très souvent pour parler des œuvres de Timothée de Fombelle et ce texte ne fait exception. Cette histoire d’amour cache en réalité un fort engagement écologique et nous interpelle sur les ravages causés à la Terre et à la nature. Une manière originale et onirique pour parler de pollution. Un petit roman très actuel qui fait passer un message fort par le biais d’une histoire efficace et immédiatement prenante.

« Chaque coup porté à notre Terre était reçu par Céleste.
Céleste ne souffrait de rien d’autre que de la maladie de notre planète.
Elle allait mourir à petit feu.
Son sang devait être pollué comme les mers et les rivières, et ses poumons comme le plafond de fumée de nos villes. »

Céleste, ma planète, Timothée de Fombelle, illustré par Julie Ricossé. Gallimard, coll. Folio junior, 2016 (2007 pour la première publication). 91 pages.

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Tour B2 mon amour, de Pierre Bottero (2004)

Tour B2 mon amour (couverture)De Bottero, je n’ai lu que ses trilogies – La quête et Les mondes d’Ewilan, Le pacte des Marchombres et L’Autre – ainsi que Les âmes croisées, premier tome qui, tristesse infinie, restera sans suite. Ses one-shots me restent donc à découvrir et je suis tombée sur Tour B2 mon amour totalement par hasard.

C’est l’histoire d’une rencontre. De la rencontre de deux mondes entre les tours bétonnées d’une cité. La rencontre entre Tristan qui y est né et y a toujours vécu et Clélia qui a dû y emménager par la force des choses. Alors que son décrochage scolaire, ses conflits avec sa mère et la pression des copains menacent de faire glisser le premier sur une bien mauvaise pente, la seconde débarque dans sa vie avec sa spontanéité, sa gentillesse et son amour des livres et des mots. Tout cela, ainsi que sa veste trop grande et son vocabulaire soutenu, font d’elle une extraterrestre, parfaitement ignorante des codes de la cité.

Je n’avais pas de grandes attentes pour ce livre, moins encore lorsque j’ai compris qu’il allait s’agir d’une histoire d’amour, mais la plume de Bottero a su me convaincre.
Certes, l’histoire en elle-même n’est ni inoubliable ni particulièrement originale. La relation des deux personnages est très mignonne et, peu à peu, on s’attache à eux, à leurs fragilités, à leurs rêves, à leurs différences. J’ai apprécié que les personnages restent des collégiens et que les drames de leur quotidien restent crédibles et réalistes. Bottero aborde des thématiques actuelles, mais sans rendre le récit trop pesant, sombre ou torturé.
Cependant, le point fort de ce roman reste cette magie, cette profondeur dans son écriture. Cette justesse des mots qui touchent à chaque fois au cœur. Cette façon de raconter les sentiments, les tempêtes qui agitent cœurs et esprits. Si Clélia est un personnage atypique et décalé que j’ai immédiatement adoré, Tristan m’a également touchée par les craintes et espoirs qui l’agitent : la peur du rejet, le poids du regard des autres, l’envie de se dépasser, le rêve d’un avenir plus radieux, les efforts pour s’améliorer, la sensibilité qu’il tente de cacher, les instants de liberté avec Clélia…

C’est un joli petit récit, empli de tendresse, d’espoir et de la violence des premières histoires d’amour.

« Et maintenant, il était paumé. Déchiré entre des pulsions contradictoires, il ne savait que penser. L’image de Clélia se superposant à celle de ses copains, les accents de sa voix, ses mots formant une cacophonie avec le langage de la cité, il ne savait qu’écouter. Son passé luttant contre un futur à peine esquissé, il ne savait que croire. »

Tour B2 mon amour, Pierre Bottero. Flammarion jeunesse, coll. Tribal, 2004. 150 pages.

La parenthèse 9ème art – Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Rat & les animaux moches, L’homme-montagne

Trois jolis coups de cœur aux éditions Delcourt !

 

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Jean Doux et le mystère de la disquette molle, de Philippe Valette (2017)

Jean Doux et le mystère de la disquette molle (couverture)Au cours d’une journée de boulot qui s’annonce mouvementée, Jean Doux découvre dans le faux-plafond d’un débarras une disquette molle. S’ouvre alors une enquête folle, menée tambour battant par notre héros et ses deux acolytes, Jeanne-France et Jean-Yves.

Je me souvenais avoir vu cette BD sur le blog de Victoria (Un point c’est tout), mais je ne me souvenais absolument pas de son avis quand je l’ai empruntée à la bibliothèque et commencé à la lire. Honnêtement, les premières pages m’ont laissée très mitigée. Je n’aime absolument pas le dessin – réalisé à l’ordi, évoquant un vieux jeu vidéo, avec un découpage rigide (une ou quatre cases, pas de variations) je l’ai trouvé très froid et peu expressif – et je me demandais pour quelle aventure je m’étais embarquée. Mais, presque imperceptiblement, page après page, j’ai de plus en plus apprécié ma lecture et j’ai fini totalement captivée et capable de faire abstraction du dessin.

 

Un peu d’Histoire (et attention, pas n’importe laquelle : la grande Histoire des broyeuses à papiers !), un employé disparu, un code indéfrichable, une chasse au trésor, de l’action, un méchant, un zeste de science-fiction, de l’amitié… bref, tout ce qu’il faut pour une aventure trépidante !
Et elle l’est. Mais il faut préciser qu’elle est aussi parfaitement improbable, voire ridicule.
En effet – ce titre mystérieux peut en être un indice – l’humour est assez barré et protéiforme. Personnages à la fois clichés et réalistes (tous et toutes doté·es de prénoms en Jean/Jeanne-Bidule, du héros au patron en passant par le chien Jean-Iench), relations entre collègues souvent parlantes, langage fleuri (non, ce n’est pas toujours très fin), etc., ce sera surtout pour les regards amusés sur les années 1990 et la critique parodique de l’univers bureaucratique que l’on retiendra cette bande dessinée originale. Il y a des stéréotypes dans les personnages, dans l’histoire, mais c’est assumé, c’est efficace, c’est moqué, bref, ça passe comme une lettre à la poste. En revanche, si vous n’appréciez pas l’absurde, Jean Doux n’est probablement pas pour vous.

 

Malgré un nombre de pages qui peut impressionner, grandes cases et dialogues brefs sont synonymes de lecture très rapide (croyez-le ou non, je pense que j’ai mis plus de temps pour écrire ses lignes que pour lire la BD). C’est décalé, c’est vintage, c’est n’importe quoi, mais c’est très drôle et j’ai passé un excellent moment !

Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Philippe Valette. Delcourt, collection Tapas, 2017. 250 pages.

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Rat & les animaux moches, de Sibylline, Jérôme d’Aviau et Capucine

Rat et les animaux moches (couverture)Accusé à tort d’être répugnant par sa colocataire humaine, Rat décide de partir de cette maison de fou. C’est alors qu’il découvre le « Village des animaux moches qui font un petit peu peur », un lieu où les créatures rejetées peuvent vivre en paix, loin des regards, des insultes et des violences. Sauf que vivre caché n’est pas toujours synonyme de vivre heureux et, si la vie y est paisible, il n’est guère plaisant de se savoir détesté. Rat se donne alors une grande mission : offrir à chacun de ses nouveaux amis une demeure sur mesure. Un lieu où leurs talents et leurs particularités, loin de terroriser, seront appréciés à leur juste valeur.

Dans ce village hors du commun se côtoient en parfaite entente tous les mal-aimés du règne animal. Les insectes, sans grande surprise, grouillent en masse : scutigère, scolopendre, bousier, etc. Et puis, les araignées, les vers en tous genres, les chauves-souris, les limaces, les serpents. Et aussi les taupes au nez étoilé, les ibijaux, les ornithorynques, les ayes-ayes, les rats-taupes nus. Et puis les créatures marines : poulpes, crocodiles, méduses, lamproies, baudroies et autres poissons à la gueule remplie de dents… Je m’arrête là, mais c’est tout un bestiaire parfois familier, parfois étonnant que l’on rencontre ici. Cela était déjà un bon point de départ pour me plaire…

… et l’histoire n’a rien gâché. Tout d’abord, mettre à l’honneur des bestioles souvent dépréciées, qu’elles effrayent ou répugnent, est une très belle idée. Ensuite, j’ai beaucoup aimé la mission que Rat s’est donné à lui-même tout comme ses idées surprenantes, mais apparemment efficaces, pour apporter une joie nouvelle à ses ami·es. Un éloge de l’amitié et de la générosité qui fait chaud au cœur. Des efforts pourtant mis à rude épreuve par un arrogant caniche royal, convaincu de sa beauté. Un personnage insupportable (qui ne me réconcilie pas avec les caniches).

 

Autrement, textes et dessins m’ont régalée. Entre les mots rythmés et la poésie du texte de Sibylline, le gracieux lettrage de Capucine et les dessins noirs tout en finesse de Jérôme d’Aviau, il dégage de cet ouvrage une élégance sobre et soignée qui m’a émerveillée. Le texte ne prend pas place dans des bulles mais sous l’image : cela lui confère une dimension un peu vieillie qui n’est pas sans rappeler un livre de fables.

Deux bonus sont offerts avec le livre : la possibilité de télécharger la version audio (mais quel dommage de se priver des magnifiques dessins de la version papier !) et des ajouts en réalité augmentée sur certaines pages. Il peut s’agir soit d’une version légèrement animée de la planche en question, soit d’un petit descriptif de l’un des animaux moches (et une petite vidéo de Capucine en train d’écrire à la plume). Je les ai regardés en feuilletant une nouvelle fois la BD après ma lecture pour ne pas interrompre celle-ci lors de ma découverte. Si les informations succinctes sur les animaux étaient intéressantes, les autres bonus ne m’ont pas passionnée plus que ça.

 

Un très beau roman graphique, un conte empli de bienveillance sur le rejet, l’intolérance, les préjugés, les bienfaits de la gentillesse. Un joli message qui ne tombe jamais dans le niais.

Rat & les animaux moches, de Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage). Delcourt, 2018. 193 pages.

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L’homme-montagne, de Séverine Gauthier et Amélie Fléchais (2015)

L'homme montagne 1Le grand-père et l’enfant ont toujours voyagé côte à côte, mais le jour où le grand-père, immobilisé par les montagnes qui ont poussé sur son dos, ne peut plus avancer, l’enfant se donne pour mission d’aller chercher le vent. Ce vent qui, dit-on, peut soulever les montagnes. Lui seul pourra soutenir son grand-mère et lui permettre de l’accompagner à nouveau.

Cette très jolie BD propose un voyage initiatique au cours duquel l’enfant rencontrera des sages très étranges et variés, tantôt amusants, tantôt majestueux. L’arbre, solidement ancré dans la terre ; les cailloux un peu fous, lancés dans une course éperdue vers le bas de la montagne ; le roi majestueux des bouquetins qui règnent en maîtres sur les hauteurs glacées de la montagne ; et enfin, le vent, puissant, capable de se rendre n’importe où.

 

Une bande dessinée très intime, susceptible de toucher chacun·e d’entre nous. Un conte sur la famille, les racines, l’identité, la transmission. La vie, la mort, la vieillesse, le deuil. L’indépendance, la maturité. Un périple qui verra notre héros grandir, apprendre, s’étonner et poser des tas de questions.

 

Cette BD propose une histoire à la fois tendre et poétique. Un peu triste aussi, mais non pas dénuée d’optimisme et de joie de vivre. Les illustrations pleines de douceur et de lumière instaurent une ambiance paisible et propice à la réflexion.

L’homme-montagne, Séverine Gauthier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Delcourt jeunesse, 2015. 40 pages.

Spécial Benjamin Lacombe : Les Contes macabres, volume II, et Carmen

Et encore des déceptions. Il faut croire que les auteurs et autrices médiatisé·es peinent à me convaincre en ce moment.

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Les Contes macabres, volume II,
d’Edgar Allan Poe, illustrés par Benjamin Lacombe (2018)

Les contes macabres T2J’ai parlé il y a fort fort longtemps dans l’un de mes premières chroniques – pas très développée, d’ailleurs, la chronique – du premier volume de ces Contes macabres. Un ouvrage sublime que j’avais adoré tant pour ses illustrations que pour ses textes (même si j’avais surtout parlé de la forme et du travail de Benjamin Lacombe). Il était donc tout naturel que je me tourne vers le second tome lorsque j’ai eu la surprise de le voir paraître (rien n’annonçait une « suite »).
Six histoires (contre huit dans le premier opus) constituent ce recueil : Metzengerstein, Éléonora, Le joueur d’échecs de Maelzel, Le Roi Peste, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille. Elles sont suivies d’un texte de Baudelaire intitulé « Notes nouvelles sur E. A. Poe ».

Je n’étais pas particulièrement prédisposée à en écrire la chronique et je ne l’aurais sans doute pas fait si je n’avais été si déçue. Comme je le disais, les histoires de Poe sur la mort, la culpabilité, la peur, les femmes, l’amour perdu m’avaient fascinée et les illustrations de Lacombe constituaient pour elles un écrin luxueux. Mais cette fois, l’immersion fut toute différente.
La première histoire, Metzengerstein, m’a laissée de marbre, la fin rapide me laissant très dubitative. La seconde histoire, Éléonora, m’a séduite par sa poésie avant de tout gâcher avec une fin en eau de boudin.
Passons à la troisième histoire, Le joueur d’échecs de Maelzel. Texte de non fiction, Poe écrit ici sur le célèbre Turc mécanique, un prétendu automate qui a fasciné les foules au XVIIIe siècle : il présente le déroulé de chaque démonstration publique, revient sur diverses hypothèses proposées alors et explique le fonctionnement de la supercherie selon lui. J’ai alors atteint des sommets d’ennui. Si le livre n’avait été si agréable à feuilleté, si j’avais lu cette histoire dans un vieux poche un peu pouilleux, nul doute que le bouquin en question se serait retrouvé dans une boîte à livres plus rapidement qu’il n’en faut pour le dire. Qu’est-ce que c’était barbant ! Le style ampoulé de Baudelaire, dont je fais habituellement abstraction, m’a fait piquer du nez quelques fois et j’ai allègrement sauté quelques phrases. En quoi est-ce un conte ? En quoi est-ce macabre ? En gros, que fait-il là ?
Après cette lecture extrêmement laborieuse, la suite ne pouvait que s’améliorer et, en effet, les textes suivants se sont avérés un peu plus conformes à mes attentes. Toutefois, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille m’ont malgré tout semblé ici et là emprunts d’une lourdeur assez désagréable, et seul Le Roi Peste m’a vraiment convaincue, me permettant de retrouver un délicieux mélange de macabre et d’humour (mais ce n’est pas pour autant la nouvelle de Poe que je recommanderais pour découvrir l’oeuvre du monsieur).

L’objet-livre est toujours aussi soigné et agréable. Le rouge du premier tome cède la place au bleu et la couverture est une invitation plus que convaincante à se glisser entre les pages noires et blanches de l’ouvrage. Pourtant, Poe n’a pas été le seul à me décevoir. J’ai trouvé les illustrations de Lacombe trop rares à mon goût, plus rares que dans le premier volume. Une remarque que j’avais déjà soulignée suite à ma lecture du Musée des monstresElles sont comme toujours très réussies, conférant parfois aux nouvelles une ambiance que les mots peinent à instaurer, mais leur rareté est dommageable.

Conclusion : je vous recommande vivement le premier tome de ces Contes macabres ! En revanche, ce second volume très en-deçà de son prédécesseur et de mes attentes me laisse un goût bien amer dans la bouche.

« Tout à coup les marins trébuchèrent contre l’entrée d’un vaste bâtiment d’apparence sinistre ; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier de l’exaspéré Legs, et il y fut répondu de l’intérieur par une explosion rapide, successive, de cris sauvages, démoniques, presque des éclats de rire. Sans s’effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans un pareil lieu, dans un pareil moment, auraient figé le sang dans des poitrines moins irréparablement incendiées, nos deux ivrognes piquèrent tête baissée dans la porte, l’enfoncèrent, et s’abattirent au milieu des choses avec une volée d’imprécations. »

Les Contes macabres, volume II, Edgar Allan Poe (textes) et Benjamin Lacombe (illustrations). Soleil, coll. Métamorphose, 2018. Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Baudelaire. 203 pages.

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Carmen, de Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe (2017)

Carmen (couverture)Je retente ma chance avec un autre titre de la collection Métamorphose qui dormait dans ma PAL depuis Noël 2017. Découverte pour moi d’un texte classique de Prosper Mérimée, un auteur que je n’avais jamais lu (bien que La Vénus d’Ille soit aussi dans ma PAL).

Je vous le dis, je vais spoiler. Donc si vous ne connaissez pas la fin de l’histoire comme c’était mon cas (ma connaissance de Carmen s’arrêtait à Bizet et à deux-trois passages – « L’amour est enfant de bohême… », vieux souvenir de cours de musique au collège, la corrida… – mais pas la fin), arrêtez de lire si vous ne voulez pas tout savoir de cette histoire !

Je n’ai pas ressenti un enthousiasme fou pour cette histoire. La plume de Mérimée ? Les trop fréquentes interruptions pour consulter les notes en fin d’ouvrage ? Les personnages ? L’histoire classique ? Peut-être bien un peu de tout ça.

En tout cas, nous sommes là sur une histoire qui ne jure pas à notre époque : un gars qui tue une femme parce qu’elle avait décidé de le quitter, c’est fou comme ça sonne actuel. Peu importe que cela se passe ici dans un univers de brigands et de bohémiens andalous.
Par contre, si le but était de dépeindre Carmen comme machiavélique, satanique ou je ne sais quoi, c’est un peu raté à mes yeux : elle n’est pas un ange certes, elle n’est pas des plus fidèles, ni des plus sympathiques, mais ce n’est en rien une justification à l’acte final de Don José. Elle vit sa vie comme elle l’entend, séduisant qui ça lui chante, elle cause des ravages dans le cœur des hommes : elle est l’archétype de la femme fatale dont on pressent la chute. Mais son meurtre reste un meurtre et je n’ai aucune compassion pour le coupable.

Enfin, quand je dis « acte final », ce n’est pas tout à fait exact. Après le récit enchâssé de Don José qui constitue finalement le vrai cœur du texte – son amour pour Carmen, son ascension auprès d’elle, puis la déchéance, la jalousie, la folie, bref, tous les ingrédients d’une passion amoureuse – malgré les longues circonvolutions qui nous y amènent, se trouve un chapitre pseudo-scientifique inattendu qui fait totalement retomber le soufflé. Mérimée se lance dans des explications, des considérations, des discussions sur les Gitans, leur apparence physique et leur langue – avec quelques réflexions qui apparaissent comme un tantinet racistes deux siècles plus tard. J’ai vraiment question l’intérêt de ce chapitre au sein de ce court roman, c’est plat et ça n’a strictement rien de romanesque. J’ignore comment il était reçu lors de la parution en 1847, mais ce chapitre me semble aujourd’hui totalement inapproprié.

Quant aux illustrations de Benjamin Lacombe, j’ai apprécié l’ambiance sombre qu’elles dépeignaient avec cette image omniprésente de l’araignée qui tisse sa toile, Carmen usant de sa mantille comme d’un filet. Il s’en dégage l’impression que la fin est inéluctable. Couleurs chaudes de l’Andalousie et noirceur pour une entité plus diabolique dans les dessins que dans le texte.

Un beau livre qui me laisse cette fois un sentiment mitigé. L’histoire a pris son temps pour m’attraper dans sa toile avant de me perdre totalement au fameux et ultime chapitre IV et j’ai l’impression d’être passée à côté des sentiments que les personnages tentaient de m’inspirer : j’ai la sensation que j’aurais dû blâmer Carmen et compatir pour l’infortuné Don José, mais je n’y parviens pas. Suis-je passée à côté de ce classique de la littérature française ? Il semblerait.

« Puis, s’approchant comme pour me parler à l’oreille, elle m’embrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois.
– Tu es le diable, lui disais-je.
– Oui, me répondait-elle.
 »

Carmen, Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe. Editions Soleil, coll. Métamorphose, 2017 (1847 pour le texte de Mérimée). 171 pages.

Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

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Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

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Sandman, volumes 4 à 7 (intégrales), de Neil Gaiman (1989-1996)

Voilà un article bien trop long qui n’intéressera pas grand-monde – d’autant plus, je vous l’annonce, qu’il y aura un article sur l’intégralité de Sandman, à venir prochainement –, mais j’avais besoin de l’écrire. Après chaque tome, je voulais partager mes émotions, mes sentiments, mes émerveillements face à cette œuvre hors du commun, d’une richesse absolument fantastique et perpétuellement stupéfiante.

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Sandman, volume 4

Sandman 4 (couverture)Comme vous pouvez le voir ma chronique a nettement diminué par rapport aux trois premiers tomes.

Dans ce volume, le Délire, en proie à l’angoisse, convainc le Rêve de l’accompagner dans sa recherche de leur frère, un Infini qui a abandonné sa charge il y a fort longtemps. Pour y parvenir, Morphée va devoir briser d’anciens serments et leur quête ne sera pas sans conséquence.

Cette quatrième intégrale se révèle aussi sombre et captivante que les précédentes. J’ai retrouvé tous les éléments qui me font à chaque fois vibrer :

  • Une atmosphère parfois bien glauque avec étripage et crevaison d’yeux au programme ;
  • Des réponses aux questions nées dans les premiers volumes (par exemple, nous apprenons enfin l’identité de ce fils prodigue, cet Infini qui a abandonné sa charge) ;
  • De nouvelles questions (notamment autour du Désespoir) ;
  • Des références historiques, bibliques et mythologiques (les femmes d’Adam, le mythe d’Orphée…) ;
  • Des dieux déchus (Bast, Pharamont, Astarté…) qui ne sont pas sans rappeler ceux d’American Gods.

Et évidemment, on retrouve les Infinis, toujours aussi mystérieux, puissants, fascinants. Dans « Vies brèves », la longue histoire qui compose la majeure partie du volume, Délire se lance dans une quête à la recherche de son frère disparu. L’occasion de passer un peu plus de temps avec ce personnage. Enfantine, touchante, naïve, drôle, Délire est, en dépit de ses incohérences, une Infinie bien plus ouverte, plus facile d’accès, plus aisément appréciable que son grand frère Morphée. Dans ce tome cependant, Délire nous surprendra parfois : on découvre de nouveaux aspects de sa personnalité – pas toujours si folle – ainsi que quelques bribes, intrigantes, de son passé.

A propos des Infinis, Jill Thompson a introduit dans « Le Parlement des Freux » les P’tits Infinis qui sont bien trop adorables pour être honnêtes. J’en veux plus ! Et ça tombe bien : elle a publié deux tomes de The Little Endless Storybook et j’ai très hâte de les découvrir. Ce sera probablement une lecture parfaite pour prolonger le plaisir lorsque j’aurai fini les Sandman (et que je ne serai plus que tristesse et désolation) (sans exagération aucune, non).

Les dessins, assurés dans ce volume par Jill Thompson notamment, sont incroyablement riches et évocateurs. La représentation des Infinis est juste parfaite, j’aurais bien du mal à donner ma préférence à l’un ou à l’autre. Je pense notamment à Désespoir qui semble traîner avec elle une aura grisâtre de malheur. Difficile de ne pas avoir un petit mouvement de recul face à elle, Infinie bien difficile à aimer, mais justement, en cela, je trouve que les dessinateurs et dessinatrices ont fait un boulot fantastique. C’est le Désespoir après tout, elle ne peut pas inspirer la joie de vivre (pas plus au lecteur qu’à ses « victimes »).
Dans ce livre, les bonus nous offrent, en plus des enrichissantes explications habituelles, une chouette galerie familiale, c’est-à-dire de nombreuses illustrations des différents Infinis. Les styles sont variés et c’est un régal pour les yeux.

Je vais commencer à manquer de superlatifs pour qualifier cette histoire dont chaque tome me transporte, me touche, m’horrifie et me fascine. Je reste sans voix devant une telle imagination.

Sandman, volume 4 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2014 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 423 pages.

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Sandman, volume 5

Sandman 5 (couverture)S’ouvrant sur une histoire mettant en scène le calife Haroun al-Rachid et la Bagdad des temps anciens (« Ramadan »), le volume se poursuit avec l’histoire en six chapitres « La fin des mondes » : des voyageurs de diverses époques et divers univers se retrouvent, poussés par une étrange tempête, à séjourner dans une auberge le temps d’une longue nuit et passent le temps en se racontant des histoires. Enfin, cette cinquième intégrale se clôt sur « Les chasseurs de rêves », un conte ayant pour cadre le Japon féodal.

Décidément, Sandman, Neil Gaiman et tous les artistes qui y travaillent ont ce don de m’étonner et de m’émerveiller, histoire après histoire. Le plaisir non dissimulé de retrouver un univers qui me devient familier, mais toujours avec des nuances et des enrichissements qui renouvellent le tout à chaque épisode.

Dans chaque chapitre de « La fin des mondes », grand melting pot, un visiteur va raconter une histoire. Et rien n’empêche une autre histoire de se glisser à l’intérieur. Jouant avec les histoires enchâssées, il brode mille tableaux. Les poupées russes se multiplient : à un moment, nous avons donc Gaiman nous racontant une histoire dans laquelle Petrefax, à l’auberge, raconte une histoire dans laquelle Maître Hermas raconte, au cours d’une veillée, une histoire de sa jeunesse dans laquelle Maîtresse Veltis raconte une autre histoire (et en évoque une autre parlant d’un maître et de ses apprentis dans une auberge un soir de tempête, situation dans laquelle est Petrefax, son maître et ses condisciples : la boucle est bouclée). Quatre histoires donc à laquelle pourrait s’ajouter une cinquième (mais celle-ci n’étant révélée que dans l’ultime planche de « La fin des mondes », je n’en dirai rien). Et tout s’enchaîne avec fluidité, on ouvre les boîtes les unes après les autres et les referme tout aussi naturellement.
Au fil des aventures et autres anecdotes contées par nos curieux voyageurs, nous sommes propulsés dans des univers très différents : « une aventure de cape et d’épée, un récit de mer, une histoire de gangster, un horrible conte d’enterrement, et même une petite histoire de fantôme » résume l’une des protagonistes. Étonnantes, lugubres, saisissantes, poétiques… ces petites « nouvelles » sont passionnantes, Neil Gaiman étant un conteur d’exception (ce qui, à ce stade, n’est plus à prouver, c’est un fait, c’est tout).
Ingénieuse astuce : si tous les passages se déroulant à l’auberge sont dessinés par Bryan Talbot, chaque récit a été confié à un dessinateur différent, la diversité des styles collant alors parfaitement avec la multiplicité des voix et des caractères qui s’expriment alors.

« Les chasseurs de rêves », quant à lui, est un conte japonisant et bucolique que l’on (lecteur occidental) pourrait presque croire authentique – Gaiman ayant d’ailleurs prétendu s’inspirer de véritables contes nippons dans une fausse postface de la première édition, il a apparemment été pris comme tel par une partie du public. Avec son moine isolé dans la montagne, ses tours joués par une renarde et un blaireau, ses esprits bienveillants ou malfaisants, cet amour impossible, il en reprend toute la mythologie (mais on se plaira également à reconnaître Abel et Caïn et les trois sorcières). Parfois portés par un reflet très disneyien, les dessins, couleurs douces et lignes pures, y contribuent. Les métamorphoses de la renarde, la robe de Sandman, les courbes… le trait de P. Craig Russell s’adapte et épouse le texte de Neil Gaiman, sublimé par la colorisation de Lovern Kindzierski. Un bijou d’émotion et de beauté.

Leur talent – l’association de leurs trois talents – avait déjà éclaté dans l’autre histoire qui nous emmène dans une contrée lointaine, en ouverture de ce volume : « Ramadan ».  Le dessin riche en détails et qui va pourtant droit à l’essentiel, les couleurs chatoyantes, les lettrines travaillées, la narration fascinante des premières pages… Le changement de dessinateurs m’avait parfois surpris lors de ma découverte de Sandman, mais j’en apprécie à présent toute la richesse : les différents artistes offrent à chaque fois une couleur qui distingue les épisodes en leur offrant une atmosphère à la fois originale et cohérente avec le reste de l’œuvre.
L’histoire « Ramadan » nous plonge dans une partie du globe encore non-explorée dans une histoire digne des Mille et une nuits – le calife en est d’ailleurs le protagoniste épisodique – tout en évoquant le futur dramatique de la cité irakienne dans un terrible contraste entre splendeur et misère.

Sandman 5 (planche)

Le Rêve n’est plus personnage principal, mais davantage fil rouge (ça avait déjà été le cas dans le volume 3), rencontre marquante des différents personnages, apparaissant sous une forme ou sous une autre. Toutefois, de subtils indices laissent présager de la fin de la série et des révélations à venir sur un sujet funèbre abordé dans la quatrième intégrale. Ma curiosité est attisée.

Que dire ? J’ai été une nouvelle fois subjuguée, que ce soit par la narration – multiple, riche, originale – ou par les illustrations – et notamment dans ces deux histoires, « Ramadan » et « Les chasseurs de rêves », qui tranchent graphiquement parlant.

Sandman, volume 5 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2014 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 383 pages.

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Sandman, volume 6

Sandman 6 (couverture)A chaque fois, je me dis que je ne vais pas écrire de critiques sur ce nouveau volume. A chaque fois, je me retrouve avec des impressions que je veux partager. Du coup, à présent, je me dis que j’écrirai aussi sur l’intégrale VII et que, peut-être, je ferai un article récapitulatif une fois lu le tome d’ouverture. Wait and see. (Depuis, j’ai bel et bien décidé de procéder ainsi.)

Cette sixième intégrale ne contient qu’un seul arc narratif, le plus long de la série. Celui des « Bienveillantes ». Lorsque le petit Daniel Hall disparaît, sa mère Lyta ne voit qu’un seul coupable possible : Morphée. Folle de chagrin, elle se lance dans une quête vengeresse qui lâchera les Furies, alias les Erinyes, alias les Bienveillantes, sur le royaume du Songe. Un acte aux conséquences irréparables.

Ce que je trouve magique et qui ne rate pratiquement jamais, c’est que, quand je feuillette le volume sans le lire, je suis heurtée par les dessins, je suis presque un peu déçue car ils me semblent moins intéressants que ceux du volume précédent. Et lors de la lecture survient la magie. Car les dessins qui surprenaient, voire rebutaient, se révèlent finalement en parfaite adéquation avec l’histoire du moment.
Alors que, jusque-là, les différents artistes nous avaient habitués à des styles plutôt réalistes, Marc Hempel use ici d’un trait beaucoup plus stylisé. Or, le choix d’être davantage dans la suggestion que dans la description se marie parfaitement avec cette histoire de vengeance, qui flirte avec la folie, qui fait appel à des entités millénaires.

Dire que cette histoire est sombre ne serait pas très pertinent, la série n’étant globalement guère guillerette. Il plane sur ce tome un nuage pesant, comme un ciel bas et lourd comme un couvercle pour citer Baudelaire. Des événements dramatiques se préparent et un mauvais, très mauvais pressentiment ne peut qu’envahir le lecteur. J’ai lu ce tome avidement, désireuse d’en connaître l’issue, la redoutant en même temps. Et pourtant, tour de passe-passe signé Gaiman, mon humeur lorsque fut venu le temps de refermer l’ouvrage n’était pas celle à laquelle je m’attendais.

Ce tome est particulièrement délicieux pour la galerie de personnages qui s’y promènent. Il y a toujours de multiples personnages dans Sandman, mais ce volume-ci fait revenir des protagonistes rencontrés il y a longtemps pour certains… et qui demandent parfois un petit effort de mémoire (« Hal… Hal… qui c’était déjà ? » et un peu plus tard, « ah mais oui, c’était à tel moment ! »). C’est vraiment un plaisir de recroiser des têtes connues ! Et retrouver les habitants du Songe comme Mervyn Potiron, Abel et Caïn, Matthew le corbeau… et ma chère Délire… et Morphée bien sûr, bref, tous ces êtres auxquels je me suis suprêmement attachée au fil des pages.
Ce Morphée… On le croirait pris dans les fils d’un destin qu’il ne maîtrise pas, mais la réalité est probablement plus complexe que cela. Finalement, n’a-t-il pas lui-même volontairement tissé la toile dans laquelle il semble empêtré ? C’est tout simplement fascinant et, malgré une pointe de tristesse, j’ai vraiment hâte de savoir ce que contient le dernier tome ! Comment tout cela va-t-il être conclu ?

Des événements antérieurs trouvent leur continuité et Gaiman poursuit le tissage de cette gigantesque tapisserie, reprenant de vieux fils que l’on aurait pu croire oubliés. Cela – comme les apparitions de vieux personnages – annonce bel et bien la fin de cette œuvre d’une richesse décidément infinie. Je suis convaincue qu’une relecture sera particulièrement intéressante pour mieux appréhender cette œuvre aux multiples niveaux de lecture (et merci aux interviews de Neil Gaiman de nous faire remarquer d’invisibles petits détails !).

 Sandman, volume 6 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2015 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 407 pages.

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Sandman, volume 7

Sandman 7 (couverture)Impossible de résumer l’histoire principale de ce dernier tome, suite parfaite des « Bienveillantes », sans vous spoiler, ni même vous donner son titre. Pourtant, ces six épisodes ne seront guère une surprise pour qui aura lu les tomes précédant la sixième intégrale.

Une histoire emplie de solennité, de mélancolie. Des sentiments exacerbés par le dessin de Michael Zulli. Quatre premiers épisodes réalisés entièrement au crayon, une première (le cinquième propose un trait calligraphique à l’encre noire, le sixième revient à une image plus classique). Un trait qui diffuse un réalisme poignant et nous amène au plus près des personnages et de leur tristesse. Tout dans ces six derniers épisodes nous disent, nous font ressentir que, ça y est, c’est bel et bien la fin de l’histoire. Des milliers de pages, des dizaines de destins entremêlés pour se retrouver là, ensemble. Un défilé d’anciens personnages, des familiers, des épisodiques, des femmes, des hommes, des divinités, des mortels, des gentils, des méchants, beaucoup de ni l’un ni l’autre car rien n’est aussi catégorique dans Sandman.

Cette intégrale propose tout de même quelques histoires supplémentaires pour prolonger le plaisir. A commencer par « Les chasseurs de rêves ». Cette histoire déjà présente dans l’intégrale 5 est ici proposée sous forme de texte en prose, et non plus de BD, richement illustré par l’artiste japonais Yoshitaka Amano. Les illustrations sont sublimes avec ce trait plus sombre, plus éthéré. Il y a comme quelque chose du monde du Songe qui s’en dégage. L’impression finale n’est pas la même selon le dessinateur, c’est assez fascinant.

Sept récits se succèdent ensuite. Un pour chaque Infini. « Nuits d’Infinis », tel est leur titre. Sept histoires à leur image, chacune dessinée par un artiste différent.
Celle de la Mort, déroutante au premier abord, lumineuse, inéluctable.
Celle du Désir, passionnée et sensuelle, vibrante et charnelle.
Celle du Rêve, surprenante car nous renvoyant dans un lointain passé où le Délire était encore le Plaisir, où Désespoir n’était pas celle que nous connaissons, où la Mort était austère et terrifiait chaque être… où le Rêve était amoureux et étonnamment enthousiaste.
Celle du Désespoir, atrocement pesante… un dessin agressif, sombre, coupant, un texte à part, avec des polices de tailles diverses… Obsessionnelle, lancinante, désespérante, poésie mortifère.
Celle du Délire, chaotique, déstabilisante.
Celle de la Destruction, occasion rare d’apercevoir ce personnage dans cette histoire étroitement liée à celle du Délire.
Celle du Destin enfin, grave, digne, sculpturale.

S’achevant sur les habituelles et enrichissantes annexes, refermer ce livre m’a laissée quelque peu mélancolique. J’ai beau savoir que tout n’est pas terminé pour moi, qu’il me reste encore le tome 0 « Ouverture », je me sens néanmoins comme arrivée à la fin. Des heures de lecture, des heures avec ces personnages, merveilleusement racontés, superbement illustrés. Beaucoup de douceur certes, mais une légère amertume à l’idée de quitter ce monde en reposant cette dernière intégrale qui a été un feu d’artifice de poésie, de splendeur dans les illustrations, de justesse dans le texte.
(Il me reste en outre quelques questions qui n’ont pas (pas encore ?) trouvé de réponses, légère frustration.)

Sandman, volume 7 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 559 pages.

Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané (2006)

Sarcelles-Dakar (couverture)1995, Sarcelles. Djiraël partage sa vie entre les filles, les potes et les petites combines. Un quotidien qui va être bouleversé par un voyage en famille vers le Sénégal. Djiraël va être transformé par ce périple au pays de ses racines, ce pays qu’il avait quitté il y a si longtemps mais qui continuait de résonner en lui.

J’ai adoré Les cancres de Rousseau et j’avoue que Sarcelles-Dakar m’a un peu fait l’effet d’une douche froide. La plume d’Insa Sané ne m’a pas du tout emportée comme dans le précédent. Outre une vulgarité un peu trop présente à mon goût et une avalanche de marques (sachant que je ne m’y intéresse pas, que ça ne me parle pas et que ça me laisse totalement de marbre), l’usage abusif du verlan a véritablement freiné ma lecture, me demandant à chaque fois une ou deux secondes de réflexion pour remettre les syllabes à l’endroit (non, je ne suis vraiment pas familière du verlan) : « les taspés », « dans mon tier-quar », « on les a vesqui », « les teurinspects »… Stop ! Un peu, pas de problème, mais là, c’était trop.
Il faut dire qu’il s’agit là de son premier roman et que Les cancre de Rousseau, narrant des événements se déroulant juste avant ceux de ce volume-ci, est son dernier, publié dix ans plus tard. On y retrouve son écriture rythmée et directe, mais on peut clairement en apprécier l’évolution.

De même, je m’étais habituée au Djiraël des Cancres et celui de Sarcelles-Dakar m’a été, dans les premiers chapitres, moins sympathique. Attention SPOILERS sur Les cancres de Rousseau : le Djiraël qui haïssait son premier joint en fume désormais deux par jour, le Djiraël prêt à tout pour sauver un prof, aider les élèves à passer leur bac et prouver qu’il n’est pas juste un cancre sèche la fac parce que « ça [le] saoule » et préfère aller braquer des mecs. Fin des spoilers. D’accord… Il a beaucoup changé en moins d’un mois quand même. (Encore une fois, ce « nouveau » Djiraël a été imaginé avant celui des Cancres, je sais.)

Cela dit, même si la lecture a été moins agréable, tout n’est pas à jeter dans ce roman. Au contraire. Si le début ne m’a pas vraiment intéressée, les choses ont commencé à changer lorsque Djiraël et sa famille ont embarqué pour le Sénégal (une histoire de paternel dont je ne dirai rien). On y découvre une autre réalité, plus dure que celle que Djiraël croyait vivre en banlieue, plus miséreuse. Les magouilles, l’incertitude du lendemain, la pauvreté…
Et à cette Afrique-là, se mêlent également l’Afrique riche en contes, en traditions et en rituels. Des histoires étranges y sont racontées, y sont vécues. Un univers magique, entre légendes et magie qui redonnera à un Djiraël désabusé un peu d’espoir tout en apportant un enchantement depuis longtemps disparu à son quotidien.

Ce voyage vers ses racines place Djiraël face à ses contradictions et le personnage apparaît un peu plus complexe, poussé à davantage de maturité (et remontant dans mon estime). Là-bas, on l’appelle « francenabé » et lui qui se sentait en bas de l’échelle en France est maintenant un privilégié.

« – Oui, je sais… En France on t’appelle « l’immigré » et ici, on te prend pour un Français.
– Bah, en réalité, j’suis juste un Sénégalais. »

Ce premier roman d’Insa Sané n’est donc pas exempt de défauts, mais c’est également un bon livre, à la fois vivant et poétique, à la fois brutal et tendre, dans lequel l’auteur nous fait voyager entre plusieurs mondes, de la banlieue parisienne au Sénégal, un pays à plusieurs facettes, de la sombre misère à la richesse des histoires ancestrales.

(Avec ce livre, j’ai d’ailleurs découvert que ma chienne possédait un certain goût artistique puisqu’elle a tenté de le transformer en œuvre d’art en papier mâché. (J’essaie d’en rire, mais je n’en reviens toujours pas quand je vois l’état du bouquin, encore lisible heureusement.) Mon livre, tout beau tout neuf…)

« Alors, ce dernier s’était mis à pleurer et à courir sans arrêt. Il pensait qu’en courant, il aurait pu rejoindre sa famille. Avec le temps, il avait fini par comprendre que la France se situait bien trop loin pour qu’il puisse s’y rendre avec ses petites jambes. A chaque fois qu’un avion passait au-dessus de sa tête, le petit garçon était triste, et il criait des mots pour que l’appareil les porte à sa mère.
Ce petit garçon, c’était moi. »

« Je voyais des mômes qui n’avaient plus l’air d’être de enfants, alors je me suis dit qu’ici les enfants devaient naître vieux. Ça m’a foutu les boules. »

Sarcelles-Dakar, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017 (2006 pour la première édition). 164 pages.