Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

Le Bois dormait, de Rébecca Dautremer (2016)

Deux personnages se promènent en bavardant et pénètrent dans une ville. Ils croisent un lièvre, un cavalier, des boxeurs… endormis. Pas de doute,  nous sommes dans le royaume ensorcelé de la Belle au bois dormant.

Le Bois dormait (couverture

Dans ce nouvel album, Rébecca Dautremer revisite le célèbre conte sans le raconter. Tout le monde connaît l’histoire après tout. On rentre dans cet univers grâce aux discussions des deux personnages, ou plutôt grâce au monologue du plus âgé des deux car il n’obtient guère de réponse de son jeune compagnon. J’ai beaucoup apprécié l’humour des commentaires pragmatiques du personnage qui interroge (ça ne fait pas un peu long, cent ans ?), doute (et s’ils faisaient tous exprès ?), ronchonne un peu (« Entre nous, si on invoque un sort à chaque fois qu’on a envie de faire un petit somme… »). Mais son ami partage-t-il son point de vue ? La fin semble nous dire que non…

Le Bois dormait 2

Tous deux sont en noir et blanc, à peine esquissés sur la grande feuille blanche, et, par contraste, attention, les pages qui leur font face sont tout simplement extraordinaires ! Les images en couleur sont grandioses comme Rébecca Dautremer sait le faire. Elle transforme le château entouré de ronces en ville contemporaine bien que les vêtements des habitants évoquent aussi bien le Moyen-Âge que les années folles. Explosions de couleurs et de détails. Courbes arrondies, grâce des corps, douceur des visages. Finesse et délicatesse du trait. Vie malgré l’immobilité des sujets.

Le Bois dormait

Tout ce qu’on a à faire, c’est se laisser immerger lentement dans cet univers fait de poésie, de magie, de calme et de couleurs chatoyantes. Parce que cet album est juste sublime et qu’il faut prendre son temps pour en savourer tous les détails.

« C’est bien tranquille, évidemment.
Et c’est beau, c’est vrai.
Mais ça manque peut-être un peu… un peu de…
Tu vois ce que je veux dire ? »

Le Bois dormait, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2016. 64 pages.

Le Bois dormait

Quelques minutes après minuit, de Juan Antonio Bayona, avec Lewis MacDougall, Sigourney Weaver, Felicity Jones, Liam Neeson… (Etats-Unis, Espagne, 2016)

Quelques minutes après minuit (film, affiche)Mardi soir, j’ai eu la chance d’assister à une avant-première en présence du réalisateur de Quelques minutes après minuit, l’adaptation du livre de Patrick Ness – que l’on retrouve au scénario – par Juan Antonio Bayona (réalisateur de L’Orphelinat et The Impossible, deux films que je n’ai pas vus). J’adore le livre, j’avais donc pas mal d’attente vis-à-vis de ce film (ce qui est rarement une bonne idée). Je casse le suspense tout de suite : j’ai beaucoup aimé !

J’ai commencé par être séduite par le générique, tout en taches d’encre et aquarelle. J’ai été très heureuse de retrouver par la suite cette technique de l’aquarelle dans les histoires racontées par le monstre. J’ai beaucoup aimé les séquences des contes que je trouve très réussies esthétiquement parlant et très bien portées par la voix de Liam Neeson.
Sur le sujet de l’aquarelle, un petit ajout a été apporté : Conor dessine, ce qu’il ne faisait pas dans le livre. Ça apporte une transition entre le monde réel et les contes, une bonne idée à mon goût.

L’ambiance est sombre, triste et on sort de la salle un peu assommé. Toutefois, une scène finale a été ajoutée pour « apporter un peu plus d’espoir et de lumière » (dixit J. A. Bayona). Je rassure les inquiets, ce n’est pas une fin culcul à l’eau de rose et elle ne dépare pas avec l’ensemble du film/du livre/de l’histoire.

Quelques minutes après minuit (film, Conor)

Un mot sur les acteurs/actrices tout de même. J’ai trouvé le jeune acteur qui interprète Conor, Lewis MacDougall, parfait. Il incarne un Conor qui, derrière ce visage atypique, cache une montagne de rage et de désespoir qu’il tente de retenir comme il peut. Il ne se précipite pas dans le larmoyant pour faire pleurer le spectateur, il a un jeu plus complexe, plus profond.
Sigourney Weaver incarne avec justesse aussi bien la grand-mère tyrannique que perçoit Conor que la mère inquiète pour sa fille.
Mais mes plus grosses inquiétudes concernaient le monstre. Inspiré par la légende celte de l’Homme vert, le monstre est finalement très réussi visuellement et très fidèle à la vision proposée par Jim Kay dans le livre. De même, sa voix – celle de Liam Neeson – est très convaincante par sa profondeur.

A la fois drame et film fantastique, Quelques minutes après minuit est un film poignant sur la perte, sur la façon de l’accepter pour apprendre à vivre avec. Très fidèle au livre, il a réussi à en retransmettre toute la beauté et la justesse.

Sortie le 4 janvier 2017

Quelques minutes après minuit, réalisé par Juan Antonio Bayona, avec Lewis MacDougall, Sigourney Weaver, Felicity Jones, Liam Neeson… Film américain et espagnol, 2016. 1h48.

Ma critique du livre

Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness, d’après une idée originale de Siobhan Dowd, illustré par Jim Kay (2011)

Quelques minutes après minuit (livre, couverture)Quelques minutes après minuit est une œuvre de Patrick Ness (dont j’ai déjà encensé la trilogie Le Chaos en marche il y a quelques mois), d’après une idée de Siobhan Dowd, décédée d’un cancer avant de pouvoir écrire ce livre. Je vous propose deux critiques aujourd’hui : celle du livre et celle de son adaptation cinématographique.

Quelques minutes après minuit raconte l’histoire de Conor O’Malley, 13 ans, qui doit faire face à la maladie de sa mère, aux moqueries de certains camarades et au caractère tyrannique de sa grand-mère. Et comme ses journées ne sont pas assez compliquées, ses nuits sont hantées par un cauchemar, par le cauchemar… Un soir, à 00h07, le grand if du cimetière derrière la maison se dresse : le monstre lui annonce alors qu’il a trois histoires à lui raconter et qu’ensuite, ce sera à Conor de parler, de raconter sa vérité.

Quelques minutes après minuit est un récit bouleversant, presque brutal, qui aborde des sujets durs, ceux de la perte – de la perte d’une mère en plus – et de la culpabilité, mais c’est aussi un récit très beau et très intelligent sur l’acceptation de cette souffrance. Le monstre – qui n’est pas si monstrueux que ça, mais plein de sagesse et de patience – lui apprend à regarder sa peine dans les yeux pour continuer à vivre. C’est très bien écrit et la touche de fantastique ne nuit en rien au réalisme et à la force de ce roman.

Les trois contes que le monstre lui raconte sont perturbants si l’on s’attend à un conte de fées gentillet, ils sont plein d’ambiguïté, de subtilité. Conor apprend que la frontière entre les bons et les méchants n’est pas toujours bien délimitée. Il découvre que la vérité n’est pas toujours celle que l’on croit. Il réalise que les humains sont des êtres complexes, qui peuvent ressentir des émotions très contradictoires… et qu’il ne fait pas exception.

Les illustrations à l’encre de Jim Kay (qui illustre également les nouveaux Harry Potter, dans un autre style) sont sombres et oniriques. En noir et blanc, elles se marient totalement avec l’ambiance oppressante et les thématiques du roman : la souffrance, le cauchemar, la nuit, la peur, etc.

Récit fantastique, roman initiatique, Quelques minutes après minuit est un roman saisissant sur la mort et la culpabilité. Une ambiance noire – qui ne sombre jamais dans le pathos –, des illustrations ténébreuses, une belle plume, un superbe livre.

« Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, gronda-t-il. Les histoires chassent et griffent et mordent. »

« – Je ne comprends pas. Qui est le gentil, dans l’histoire ?
Il n’y a pas toujours un gentil. Et pas toujours un méchant non plus. La plupart des gens sont entre les deux.
Conor secoua la tête.
– Ton histoire est nulle. C’est une véritable arnaque.
Mais c’est une histoire vraie. Bien des choses vraies ont l’air de tromperies. Les royaumes ont les princes qu’ils méritent, les filles de fermier meurent sans raison, et des sorcières méritent parfois d’être sauvées. Très souvent, même. Tu serais étonné. »

« – Fiston, dit son père en se penchant vers lui, les histoires ne se terminent pas toujours bien.
Il se figea. Parce que c’était vrai. Et s’il y avait une chose que le monstre lui avait apprise, c’était bien celle-là. Les histoires étaient des animaux sauvages, très sauvages, et elles partaient dans des directions qu’on ne pouvait pas prévoir. »

Quelques minutes après minuit, Patrick Ness, d’après une idée originale de Siobhan Dowd, illustré par Jim Kay. Gallimard jeunesse, 2012 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Bruno Krebs. 215 pages.

Ma critique du film

Coraline, de Neil Gaiman (2002)

Coraline (couverture)Après Neverwhere et L’océan au bout du chemin, c’est Coraline que j’ai découvert. Je connaissais le film d’animation d’Henry Selick, il était temps de se pencher sur le texte de Neil Gaiman.

Coraline Jones et ses parents viennent d’emménager dans une grande maison qu’ils partagent avec les actrices Mlles Spink et Forcible ainsi qu’avec M. Bobo et ses souris savantes. Ses parents travaillent toute la journée, rivés à leurs ordinateurs, et Coraline passe son temps à explorer la maison et le jardin. Un jour de pluie, elle découvre une mystérieuse porte murée. La nuit suivante, à la place du mur de briques s’ouvre un passage vers un autre monde. Une réplique améliorée de la vie de Coraline… avec un autre père et surtout une autre mère toujours prêts à l’aimer, à la gâter et à jouer avec elle.

Mais ce monde parfait, si attirant avec ces bons plats, son jardin merveilleux et ses jouets vivants, n’est-il pas trop beau pour être vrai ?

 

L’écriture n’a rien de particulièrement marquant, elle est plutôt simple, mais cela ne m’a pas empêchée d’être totalement happée par cette histoire.

Neil Gaiman est décidément très doué pour créer des situations dérangeantes, avec des personnages menaçants alors qu’ils n’ont pas encore révélé leur nature maléfique. Il joue sur nos peurs et nos dégoûts quand il décrit des lieux : un tunnel qui semble vivant, un puits aux parois gluantes, un monde minuscule entouré par le néant, etc. Ensuite, l’imagination joue son rôle… Pour moi, il s’agit là d’un vrai talent de conteur, ce talent nécessaire pour camper un lieu, transmettre une ambiance en quelques mots qui parlent à notre imaginaire.

Comme Ursula Monkton, la gouvernante dans L’océan au bout du chemin, l’autre mère est véritablement terrifiante. Si elle cache sa vraie nature au début, le masque se craquèle peu à peu, laissant apparaître une créature n’ayant rien de maternelle et rien d’humain (les boutons à la place des yeux peuvent toutefois mettre sur la voie…).

 

Un conte moderne, sombre et dérangeant, aux nombreux clins d’œil à Alice au pays des merveilles.

 

L’adaptation d’Henry Selick est très réussie et reste assez fidèle au roman, malgré l’ajout d’un personnage (Wyborne en VO, Padbol en VF) et quelques modifications dans la trame. L’ambiance est sombre et loufoque à souhait. En revanche, quand je l’ai revu hier après avoir terminé le récit, je l’ai trouvé plus long à se mettre en place, un peu moins rythmé que le texte de Gaiman (en même temps, le livre est si court que cela oblige d’aller à l’essentiel). Donc je conseillerai la version papier avant tout !

 

« Elle a besoin de quelqu’un à aimer, je crois. Quelqu’un d’autre qu’elle-même. Ou alors, elle a besoin de se nourrir. Difficile à dire, avec ce genre de créature. »

« Plus aiguë que la dent d’un serpent est l’ingratitude d’un enfant. Mais le caractère le plus orgueilleux peut être brisé, avec amour. »

« – Qui êtes-vous ? demanda Coraline à voix basse.

– Les noms, les noms, toujours les noms… intervint une autre voix, lointaine et désolée. C’est la première chose qui s’en va, une fois que le souffle s’est éteint, et avec lui le battement du cœur. Les souvenirs nous restent bien plus longtemps que les noms. Je revois ma gouvernante tenant à la main mon cerceau et la baguette, un matin de mai, avec le soleil qui brillait dans son dos et tout autour d’elle les tulipes qui dansaient sous la brise. Mais j’ai complètement oublié son nom, et celui des tulipes. »

« Elle préférait savoir où se trouvait l’autre mère, car si on ne la voyait plus nulle part, elle pouvait se trouver n’importe où. Et ce qu’on ne voyait pas, ça faisait toujours plus peur. »

« Le courage, c’est quand on a peur mais qu’on y va quand même. »

 

Coraline, Neil Gaiman. J’ai lu, 2012 (2002 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Hélène Collon. 154 pages.

 

Le château des pianos, de Pierre Créac’h, lu par Pierre Arditi (2014)

Le château des pianos (couverture)Rémi est un jeune musicien qui doit passer le concours d’entrée au Conservatoire de musique. Mais voilà. Il doute. Alors qu’il fuit éperdument, il découvre un vieux château, le château des pianos. A l’intérieur, les instruments sur lesquels Schumann, Schubert, Chopin, Bach, Debussy, Mozart et tant d’autres ont composé et joué. Cluster le chat noir le met sur la voie. A partir de ce moment-là, Rémi fera une succession de rencontres qui lui permettront de composer à son tour, de prouver sa virtuosité et, par conséquent, de retrouver son assurance.

J’ai beaucoup aimé cette histoire, notamment pour toutes les rencontres que fait Rémi. Des rencontres rigolotes, des rencontres imposantes, des rencontres pleines de dynamisme, des rencontres poétiques. Cette manière de découvrir peu à peu les différents « ingrédients » pour composer m’a bien plu : les portées, les clés, les rythmes, les phrases musicales et – chose essentielle – l’inspiration, tout est là.

Etrangement, je me suis plus attachée aux pianos qu’à Rémi et ce, dès la première conversation que l’on surprend. Au final, on n’en sait pas assez sur Rémi pour se sentir proche de lui, c’est du moins mon avis. La véritable héroïne de cette histoire fantaisiste est la musique !

« Gruppetti, rubato, legato, perdendosi, appogiatures, clavicordes, quintes, triolets…”

Que ce soit dit, je ne suis absolument pas mélomane et je n’ai jamais pratiqué la musique, je suis donc véritablement ignare sur le sujet. Mais si le sens de nombreux mots liés au domaine de la musique m’échappait, la beauté de certaines tirades me parlait. Lues à voix haute, elles acquéraient une musicalité propre, détachée du sens des termes.

N’oublions pas la narration de Pierre Arditi : elle est tout simplement parfaite ! La voix grave et vibrante de Pierre Arditi contraste agréablement avec les tonalités aigües des pianos et autres clavecins.

La musique a été enregistrée par Pierre Créac’h  – également compositeurs de cinq morceaux – et deux autres pianistes (Claire Pradel et Rémy Cardinale) sur des instruments d’époque. Les autres morceaux sont tirés du répertoire des plus grands (Brahms, Liszt, Beethoven, Satie, etc.)

En plus de la musique et de la voix, cette narration est agrémentée de quelques bruitages légers qui créent une ambiance tantôt légère, tantôt inquiétante : gazouillis d’oiseaux, bruits de pas, grincements de porte ou de plancher…

Visuellement, c’est tout aussi réussi. Les illustrations au crayon sont superbes, toutes de noir, de gris et de blanc. Les grandes pages permettent de s’en prendre plein les yeux et en font un objet sublime.

Un magnifique conte musical et un enchantement pour les oreilles.

« Le jeune garçon n’en revenait pas. Toute une collection de pianos anciens, pianofortes, pianos carrés, pianos droits et à queue, clavicordes, épinettes et clavecins… Quelle magie ! »

Le château des pianos, Pierre Créac’h (textes et illustrations), lu par Pierre Arditi. Sarbacane, 2014. 73 pages, 40 min d’écoute.

L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman (2014)

L'océan au bout du chemin (couverture)J’avais beaucoup aimé Neverwhere, mais j’ai totalement adoré L’océan au bout du chemin. Quinze ans séparant ces deux ouvrages – le premier datant de la fin des années 1990 et le second de 2013 –, il a sûrement gagné en maturité et en qualité d’écriture.

Le narrateur, devenu adulte, revient auprès de la maison de son enfance à l’occasion d’un enterrement. Et là, il se souvient. Il se souvient de ses sept ans, il se souvient de l’étrange petite Lettie Hempstock, il se souvient de la voiture abandonnée sur le sentier et du mort à l’intérieur, il se souvient de toutes les choses extraordinaires et effroyables qu’il avait alors vécues.

« Si vous m’aviez posé la question une heure plus tôt, j’aurais répondu que non, je ne me rappelais pas ce sentier. Je ne crois même pas que je me serais souvenu du nom de Lettie Hempstock. Mais, debout dans  ce vestibule, tout me revenait. Des souvenirs attendaient à la lisière des choses, pour me faire signe. Vous m’auriez déclaré que j’avais à nouveau sept ans, j’aurais pu vous croire à moitié, un instant. »

Le talent de conteur de Neil Gaiman fait son office et on se retrouve peu à peu totalement immergé dans cette histoire, dans cet univers (comme lorsqu’il crée la Londres d’En Bas de Neverwhere). Dans L’océan au bout du chemin, il crée une atmosphère sombre dès le début avec ce suicide. Puis arrive Ursula Monkton…

Ursula Monkton est une gouvernante embauchée par ses parents, mais le narrateur ne se laisse pas tromper comme tout le reste de sa famille : Ursula Monkton n’est pas ce qu’elle dit, ce qu’elle semble être. Elle est manipulatrice, elle est maléfique. Elle est le Mal. Et elle m’a tout simplement angoissée. Sa fausse gentillesse va bien entendu se craqueler et laisser apparaître un personnage parfaitement flippant. (Ce qui rappelle l’autre mère dans Coraline.) D’autres créatures monstrueuses et impitoyables feront leur apparition mais Ursula reste la pire d’entre eux.

Evidemment, les parents du narrateur sont aveugles tandis que lui n’a pas encore fermé son esprit et ses yeux aux choses étranges. Il accepte cet extraordinaire qui vient menacer son monde. Heureusement, il n’est pas tout seul : il a la famille Hempstock. Lettie tout d’abord, puis la mère de celle-ci prénommée Ginnie, et enfin Mémé Hempstock.

Un roman envoûtant et magique, dans un nouvel univers dans lequel se côtoient les pires et les meilleurs sentiments, la cruauté et la tendresse, la mort et l’amitié…

 

« Les souvenirs d’enfance sont parfois enfouis et masqués sous ce qui advient par la suite, comme des jouets d’enfance oubliés au fond d’un placard encombré d’adulte, mais on ne les perd jamais pour de bon. »

« Je me suis allongé sur le lit et perdu dans les histoires. Ça me plaisait. Il y avait plus de sécurité dans les livres qu’avec les gens, de toute façon. »

« Les adultes suivent les sentiers tracés. Les enfants explorent. Les adultes se contentent de parcourir le même trajet, des centaines, des milliers de fois ; peut-être l’idée ne leur est-elle jamais venue de quitter ces sentiers, de ramper sous les rhododendrons, de découvrir les espaces entre les barrières. J’étais un enfant, ce qui signifiait que je connaissais une douzaine de façons de quitter notre propriété et d’atteindre le chemin, des parcours qui n’exigeaient pas d’emprunter notre allée. »

« Personne ressemble vraiment à ce qu’il est réellement à l’intérieur. Ni toi. Ni moi. Les gens sont beaucoup plus compliqués que ça. C’est vrai pour tout le monde. »

« L’enfance ne me manque pas, mais me manque cette façon que j’avais de prendre plaisir aux petites choses, alors même que de plus vastes s’effondraient. Je ne pouvais pas contrôler le monde où je vivais, garder mes distances avec les choses, les gens ou les moments qui faisaient mal, mais je puisais de la joie dans les choses qui me rendaient heureux. »

 

L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 314 pages.