Les pluies (2 tomes), de Vincent Villeminot (2017)

Deux fratries – Kosh et Malcolm Kamiesh, Lou, Noah et Ombre Magliostro – se retrouvent seules parmi les décombres d’un monde noyé sous les pluies diluviennes qui sévissent depuis plusieurs mois. Lorsqu’ils sont séparés, Kosh fait une promesse : celle qu’ils se retrouveront et ne se quitteront plus. Mais si le déluge peut faire ressortir le meilleur de certains êtres humains, il libère surtout le pire. Une telle promesse peut-elle être tenue dans de telles conditions ?

Je ne vais pas faire durer le suspense : ces deux romans m’ont laissée plus que mitigée. Je me sens un peu seule dans ce cas vu les éloges que ces romans ont pu récolter, mais tant pis, préparez-vous à une avalanche de critiques !
Le premier tome m’a beaucoup agacée, j’ai soupiré, j’ai levé les yeux au ciel, j’ai hésité à continuer, je me suis interrogée quant à la lecture du second. Mais puisqu’ils se lisaient rapidement – deux jours pour deux livres – et que je suis quand même quelqu’un qui aime avoir le fin mot de l’histoire (même si celle-ci l’ennuie), j’ai continué. J’ai (relativement) bien fait car le second volume rehausse un peu le niveau, je l’ai trouvé un peu plus intéressant que le premier (mais tout aussi oubliable).

Pour défendre un peu ces romans, je dois admettre que le souvenir de ma lecture précédente – la trilogie du Tearling – jouait en leur défaveur. Après des chapitres de plusieurs dizaines de pages, après des personnages et des intrigues fouillées et approfondies, tout m’a semblé trop léger ici. Les chapitres sont très courts, quelques pages à peine, les phrases le sont tout autant. Contrairement aux romans d’Erika Johansen, le rythme est effréné, les péripéties s’enchaînent à toute vitesse. Bien trop vite à mon goût.
Si vite que, finalement, rien n’a d’importance. On ne s’attarde sur rien, on ne s’inquiète de rien car, à peine évoquée, chaque situation, chaque problématique est déjà résolue. Les épreuves qu’ils rencontrent pourraient être atroces s’ils ne s’en sortaient pas si aisément. La mort des parents de Kosh et Malcom sous les yeux de leur aîné dans les premières pages ? Pas le temps de s’en attrister. Lou tombée entre les mains (mal intentionnées, les mains) de petites brutes ? Pas le temps de trembler que Kosh leur a déjà réglé leur compte.

Parce que Kosh… qu’il est fort, ce Kosh. Et modeste, discret, efficace. Il a quatorze ans et il sait tout faire, de la survie en milieu inondé aux combats contre des pirates en passant par le corps-à-corps avec des requins. Rien que ça. Qu’il soit débrouillard, je veux bien, lui et son frère sont des fils de paysans qui côtoient la nature depuis leur plus jeune âge, qui ont appris à la connaître, à l’apprivoiser, à y vivre, mais quand même, tout cela manque de réalisme à mon goût car ils n’en restent pas moins des enfants, des adolescents comme nous l’avons été, protégés par leurs parents, allant à l’école, jouant dans les bois.
Et puis, il y a son amour pour Lou. Le premier chapitre nous plonge dans le bain en nous racontant comment ils sont tombés amoureux au premier regard, au premier mot échangé : hurlement intérieur et hésitation quant à abandonner là ma lecture. Mais il aurait été dommage de manquer les lettres qu’il écrit à sa Lou alors qu’ils sont séparés… Solennelles, si peu naturelles et tellement compassées que j’oscillais entre rires et exaspération. Passages choisis :

« Je brûle d’avoir de tes nouvelles, ma chère Lou.
J’espère celles de mon petit frère, aussi, qui est l’être qui me manque le plus après toi.
Je t’aime et te garde, souvenir précieux, dans chaque minute de ma mémoire. »

« Cette nuit, je voudrais te savoir contre moi, la tête sur mon épaule, dormant paisiblement. Alors, alors seulement, je n’aurais plus de cauchemar, je saurais que tu ne risques rien ; et je ne fermerais pas un œil de la nuit, heureux de savoir que je t’offre une protection, un rempart. »

« Plus aucun enfant ne pleure lorsque tombent les premières gouttes d’un grain d’été, dans l’alizé. »

« Peut-être suis-je trop enclin à l’indulgence et au pardon pour les amoureux imprudents. »

Bref, on a compris, le garçon est très très très mature pour ses quatorze ans (et probablement possédé par un vieux sage à barbe blanche). Je suis d’accord que tous et toutes ont dû grandir très vite pour s’adapter à cet environnement hostile, mais est-ce une raison pour écrire comme un épistolier aguerri ? C’est fourni dans le kit de survie ?

Et les autres ?
Malcolm suit le chemin de son grand frère dans le second tome : il est l’homme de la situation, celui qui prend les choses en main, il se révèle davantage, un autre héros à venir. Noah est celui qui cause des ennuis, qui essaie de trouver sa place dans cette bande où tout semble tourner autour des Kamiesh et de sa grande sœur.
Mais les filles alors ?
Nous exclurons Ombre du débat, elle joue son rôle de bébé mignon et innocent, braillant et chouinant quand il faut rendre l’ambiance encore plus pesante, souriant le reste du temps. Lou est l’amoureuse, celle qui faut protéger et sauver – absente de la moitié du premier temps, elle n’a pas vraiment de faits marquants à son actif dans le second – et puis, elle est si attentionnée avec sa petite sœur, si tendre, si… maternelle. Tout l’inverse de Chiloé qui est, pendant un certain temps, celle qui vient déranger les plans des deux fratries, celle qui entraîne Noah dans des mauvais coups, l’insolente qui se déshabille sans pudeur, celle qui tente de séduire le chevalier blanc qu’est Kosh, de détourner ce Lancelot des temps modernes de son véritable amour. Rien à dire, des personnages féminins forts, marquants, sans stéréotypes, comme on les aime…

 Le post-apocalyptique est un genre que j’apprécie et l’idée d’un monde noyé sous les pluies avait tout pour me plaire. En réalité, on s’aperçoit qu’il pleut sans discontinuer depuis huit mois, certes, mais que les Kamiesh et Magliostro vivent tout ce temps de façon quasi-normale ; que si des tsunamis viennent détruire leur vie, il s’arrête assez vite de pleuvoir (de façon aussi inexplicable et inexpliquée que lorsque l’eau avait commencé à tomber).
Mais pour offrir un compliment à ces livres, la description de cette situation qui empire peu à peu est plutôt réussie. La folie des foules terrifiées, l’égoïsme, les crimes, le « chacun pour soi » ne sont pas difficile à imaginer. Les autorités qui tentent de faire régner un semblant d’ordre en virant à la dictature. Plus rares, inattendus, des éclats de bonté, des perles de générosités. Une description plutôt juste du chaos qui s’emparerait de nos sociétés, de nos villes, de nos vies si un tel scénario venait à se produire.

Je récapitule : personnages peu crédibles et/ou fades et/ou caricaturaux, situations irréalistes, action trop rapide et trop superficielle, absence d’émotions vis-à-vis des protagonistes et de leurs mésaventures (si ce n’est un profond agacement), catastrophe climatique qui tombe comme une punition divine. Ajoutons une fin que je trouve trop prévisible et trop facile. Je rectifie mon sentiment de début de critique : plus que mitigée, c’est peu dire car, en réalité, je n’ai pas du tout aimé ce diptyque.

« – Hier, ton frère m’a demandé si on allait s’en sortir. Toi, tu me demandes comment. Ça fait une sacrée différence. »

Les pluies, de Vincent Villeminot. Fleurus, 2017. 339 pages (tome 1) et 329 pages (tome 2, Ensemble).

Challenge de l’imaginaire
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Ouragan, de Laurent Gaudé, lu par Pierre-François Garel (Thélème, 2011)

Ouragan (couverture CD audio)

Ouragan met en scène une galerie de personnages qui se croisent ou se retrouvent au beau milieu d’une tempête qui ravage La Nouvelle-Orléans. La vieille Joséphine Linc. Steelson, « négresse depuis presque cent ans », qui décide de rester et d’assister à la colère des éléments. Rose, une mère célibataire, et Byron, son petit garçon qui s’échappe dans la tempête. Son ancien amant, Keanu Burns qui revient vers la ville qu’il avait fuie des années plus tôt pour aller travailler sur une plateforme texane qui l’a détruit. Un groupe de prisonniers évadés, groupe d’où se détache peu à peu la voix d’un seul homme, Buckeley. Un pasteur quelque peu exalté qui croit entendre dans les hurlements du ciel des ordres divins.
Mais l’ouragan pousse ces hommes et ces femmes à reconnaître et à affronter non seulement la nature, mais également leurs propres doutes, leurs peurs intimes, leurs combats passés, leurs remords secrets.

Si les personnages permettent de raconter des événements qui se sont vraiment déroulés lors du passage de Katrina en 2005 comme l’évasion des prisonniers, l’ouragan est plutôt secondaire. Il passe, se calme, mais ce sont les personnages et leurs pérégrinations dans cette ville détruite qui sont au premier plan. La ville est désertée, seuls les plus pauvres (dont les Noirs) sont toujours sur place. Les rues sont envahies par les alligators, les criminels y circulent librement, toutes les règles ont disparu. Et au milieu de ce désordre, nos « héros », fragiles, incertains, émouvants.
Le livre est court (seulement 5 heures d’écoute, autant dire qu’on ne le lâche plus une fois commencé), mais Laurent Gaudé sait nous faire comprendre les personnages en quelques mots, nous plonger dans leur vie, dans leur espoirs ou dans leurs peurs en quelques informations, sans longues descriptions.
Les protagonistes apparaissent pour la plupart comme fragiles face au déchainement de vent, d’eau et de bruit, mais j’ai été très sensible au personnage de Joséphine qui s’accroche à sa ville, celle où elle a menée tous les combats pour être reconnue comme l’égal des blancs, celle où elle a perdu son amour, même si cela doit lui coûter la vie. Elle est fière et forte, déterminée, ce qui fait d’elle le personnage le plus marquant du roman (qu’elle ouvre et clôt d’ailleurs).

La lecture de Pierre-François Garel– il avait déjà interprété La mort du roi Tsongor aux éditions Thélème – est magnifique. Sans en faire trop, il transmet simplement la beauté du texte en incarnant ces personnages uniques.

La Nature en colère fait apparaître des cœurs et des âmes tourmentés dans ce texte touchant, portée par une belle voix.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Thélème : le début du roman.

« Moi, Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j’ai ouvert la fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit : « Ça sent la chienne. » Dieu sait que j’en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j’ai dit, elle dépasse toutes les autres, c’est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d’eau à l’approche du train. »

« Moi, Joséphine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sens que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j’ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu’un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d’une petite existence. »

Ouragan, Laurent Gaudé, lu par Pierre-François Garel. Thélème, 2011 (Actes Sud, 2010, pour l’édition papier). 5h, texte intégral.