La langue des bêtes, de Stéphane Servant (2015)

La langue des bêtes (couverture)A la lisière de la forêt, non loin du Village, vit une étrange communauté installée dans de vieilles caravanes et un chapiteau tout déchiré. Le Père, Belle, Colodi, Pipo (et son lion Franco) et Major Tom sont d’anciens saltimbanques que la vie a malmenés avant de les abandonner dans ce coin du monde. La reine de leur clan : la Petite. Une môme sauvage autour de laquelle ils tissent un passé fait d’histoires et d’aventures. Mais un jour, une autoroute est construite et le campement doit être rasé. Pour la Petite, une seule solution existe : appeler la Bête du Puits aux Anges pour sauver sa famille.

Au fil des pages, Stéphane Servant se fait conteur. Il magnifie une réalité pas toujours rose et sublime le campement du Puits aux Anges. Il peint des instants d’une beauté incroyable, d’autres douloureusement cruels. Les mots, délicats, ciselés, font naître des paysages, des odeurs et des lumières, résonner les bruits de la forêt et ceux de la civilisation, et ressentir mille émotions et autres sensations aussi immatérielles. Des émotions brutes, animales, passionnées.
La petite tribu ici rencontrée est irrésistible et leur histoire déchirante. Impossible de ne pas s’attacher à cette bande de bras cassés, d’écorchés vifs et de cœurs brisés. En tête, la Petite qui, avec ses grands yeux noirs insondables, se révèle être une gamine touchante, à la fois sauvage et en quête d’affection, entre force et fragilité, silencieuse et observatrice.

C’est un récit onirique qui m’a complètement emportée, je me suis évadée pour passer dans cet univers si magique et pourtant si vrai. La frontière entre la réalité et le rêve, entre la vie et la magie, se trouble. Et cette poésie parfois macabre nous embarque pour un voyage sublime et tourmenté. Sourire ému aux lèvres le temps d’une page, cœur serré et entrailles nouées la page d’après, envie de laisser échapper un cri sauvage, soif d’amour, désir de révolte. Quelques baffes en passant.
Réflexion sur la vie moderne, sur nos écrans, nos murs et nos serrures. Sur nos routes et nos désirs de « toujours plus vite ». Invitation à visiter un autre monde, à regarder la nature, à prendre son temps et se faire un peu moins matérialiste pour un instant. Questionnement sur le fait de grandir, sur les épreuves infligées par la vie, sur les souffrances jamais totalement résorbées, sur les rêves oubliés. Mais aussi sur celui de se relever, de regarder devant soi et de continuer à avancer. Histoire de vie et de mort, d’amour et de cœurs déchirés, récit à la fois extraordinaire et violent de l’existence humaine.

Un roman mystérieux et envoûtant comme les bois, triste comme la vie, mais aussi plein d’espoir et de rêves. Un tourbillon sombre et violemment poétique, fascinant et délicat. A lire aussi bien pour l’histoire que pour la musicalité et la puissance des mots.

« Nous mettions en scène ce qui fait que l’homme est plus qu’un homme. Qu’il est à la fois un animal et un dieu. Capable de déclencher des tempêtes, de frémir devant une souris, de se faire respecter d’un fauve, de trembler au moment de sa naissance comme à celui de sa mort. Ce mystère qui fait de nous des êtres doués de haine et d’amour. »

« Cette nuit-là, dans son lit, la Petite comprend qu’un homme peut parfois étrangement ressembler à ces marionnettes aux mécanismes brisés. Il faut du temps. De la patience pour démêler les fils et en renouer certains. Et personne d’autre que des frères, des amis, ne peut faire cela. C’est pour ça que nous rugissons, pense la Petite en sombrant dans le sommeil. Parce que nous somme une famille, une tribu, une bande de bêtes sauvages faite pour l’amour et la guerre et les victoires et les défaites.
Et ce soir est un soir de victoire car Pipo est revenu parmi eux. »

« Elle se plaît à voir leurs yeux et leurs bouches s’arrondir au fur et à mesure qu’elle dévide la pelote de ses mots. C’est une sensation grisante que celle de faire naître dans ces esprits des images qui estompent les contours de la réalité. Comme une brume qui viendrait là les envelopper, si dense qu’ils pourraient se perdre tout à fait. »

La langue des bêtes, Stéphane Servant. Rouergue, 2015. 443 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pensionnaire Voilée :
lire un livre se déroulant dans le monde du cirque

 

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Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern (2010)

Le Cirque des rêves (couverture)Bienvenue au Cirque des rêves ! Un univers magique, tout de noir et de blanc, des spectacles à couper le souffle, des friandises exquises, la promesse d’une nuit parfaite… mais surtout l’arène pour un duel aux règles étranges, un duel pour lequel Célia et Marco, deux jeunes illusionnistes, sont préparés depuis l’enfance. Mais au fil des années, leurs sentiments pour leur mystérieux adversaire évoluent…

Quand je me suis plongée dans Le Cirque des rêves – dont la couverture m’attirait depuis des lustres –, j’ai été happée par l’ambiance enchanteresse qui se dégage de ces lignes. Il y flotte un parfum de mystère irrésistible. L’intrigue prend son temps pour se mettre en place et pour se développer, mais cela participe au charme onirique de ce cirque et de ce roman.

L’écriture est légère et envoûtante. L’utilisation du présent nous permet d’évoluer aux côtés des personnages. L’auteure maintient cependant une certaine distance par rapport à ses personnages. Si nous faisons des incursions dans leurs pensées ou leurs émotions, ils nous restent relativement inconnus et mystérieux, notamment les deux personnages principaux, Célia et Marco, inaccessibles pour tous.

Féeriques sont les descriptions du cirque, de son horloge, de ses chapiteaux, de son ambiance. Ce livre possède sa propre magie, celle de rendre le cirque réel : nous faire voir les chapiteaux, humer l’air parfumé au chocolat chaud et au caramel, sentir crépiter l’émerveillement de la foule autour de soi… Un seul désir : le voir apparaître près de chez moi. Erin Morgenstern a dû transformer de nombreux lecteurs en rêveurs, ses amoureux du cirque reconnaissables à leur écharpe rouge.

Les personnages sont superbes. La relation entre Célia et Marco m’a conquise par sa subtilité (à ce sujet, je trouve que le résumé exagère un peu l’importance de la romance qui, si elle a une importance cruciale, est en réalité délicate et discrète, amenée et contée avec finesse), mais j’ai également beaucoup apprécié Poppet et Widget, les sympathiques jumeaux aux cheveux roux nés en même temps que le cirque.

Poétique, onirique, Le Cirque des rêves est un livre étrange et captivant. Par son style inhabituel et son rythme tranquille, il m’a bercée pendant quelques merveilleuses heures de lecteur et continue de me hanter. Une très belle histoire… Bienvenue au Cirque des rêves.

« La soirée d’inauguration est spectaculaire. Tout est organisé dans les moindres détails et, bien avant le coucher du soleil, une immense foule se presse devant les grilles. Lorsque, enfin, les visiteurs sont autorisés à pénétrer dans l’enceinte, ils écarquillent des yeux qui ne cessent de s’agrandir à mesure qu’ils passent de chapiteau en chapiteau.
Tous les éléments du cirque se fondent en une merveilleuse symbiose. Des numéros répétés dans des pays, parfois même des continents éloignés sont présentés dans des chapiteaux voisins, chacun se mêlant aux autres en un ensemble parfaitement homogène. Chaque costume, chaque geste, chaque pancarte de chapiteau est plus extraordinaire que les précédents.
Même l’air est idéal, pur et frais, imprégné de senteurs et de sons qui enchantent et subjuguent tous les spectateurs. »

« Il est difficile de voir la réalité en face lorsqu’on est plongé dedans, dit Tsukiko. On y est habitué. C’est confortable. »

« Vous pouvez raconter une histoire qui va s’ancrer dans l’âme de quelqu’un, devenir son sang, son être, sa raison de vivre. Cette histoire va l’émouvoir, le galvaniser, qui sait ce dont il sera capable grâce à elle, grâce à vos paroles. »

Le Cirque des rêves, Erin Morgenstern. Pocket, 2015 (2010 pour l’édition originale. Editions Flammarion, 2012, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte. 569 pages.

Trois livres d’Eric Wantiez (textes) et Marie Deschamps (illustrations)

Une critique pour trois livres que je ne veux pas dissocier, trois ouvrages qui ont attiré mon regard à Angoulême, qui m’ont séduite et qui m’ont transportée dans leurs pages.

Sous la plume d’Eric Wantiez et sous le pinceau de Marie Deschamps sont tour à tour nés :

  • Pierre et Lou (2009)
  • Nino (2011)
  • Un secret (2012)

Tous trois sont édités chez Comme une orange.

Pierre et Lou (couverture)Pierre et Lou et Nino se ressemblent énormément. Dans l’histoire en premier lieu. Deux histoires d’amour entre des personnages réservés ou différents. Quatre humains, quatre animaux (qui parlent comme dans les contes), sages témoins de leurs rencontres, de leurs émois et de leurs hésitations. Un oiseau pour un amoureux des jardins et un chat pour une timide dessinatrice, un écureuil pour une fille de la ville et un lion pour un funambule. Chacun d’entre eux, l’amour les révélera et ils s’apercevront qu’ils ne sont pas invisibles et inintéressants comme ils le pensaient.

L’imagination d’Eric Wantiez est pleine de tendresse et de poésie. Nino est un peu plus long, un peu plus écrit que Pierre et Lou, mais aucun n’est simpliste. Le ton est juste et touchant, ce qui les rend accessibles à tous les publics.

Nino (couverture)Marie Deschamps, l’illustratrice, s’affranchit des codes de la bande-dessinée avec des cases de toutes tailles, verticales ou horizontales, et, souvent, pas de case du tout. Des pages entièrement illustrées repoussent le texte en haut ou en bas.

La finesse de son trait sied à merveille à ces histoires douces et sensibles. J’ai été séduite par la bichromie (exceptionnellement ponctuée de touches vermeilles) de ces deux romans graphiques, Pierre et Lou étant dominé par les couleurs bleutées, Nino par des tons violets. De plus, les personnages sont véritablement adorables et toucheront les enfants comme les adultes (qui, j’espère, seront toujours des enfants).

Un secret (couverture)Un secret se démarque davantage de ses grands frères. Format à l’italienne, dessin en noir et blanc, ce n’est plus uniquement une histoire d’amour que l’on découvre, mais une histoire de vie. Comme une promenade sur la rivière… Dix années clés de la vie du narrateur, de 1970 où son grand-père lui confia un secret à 2032 où il le transmit à son propre petit-fils. Amitiés et amours éphémères, perte et angoisse, vie de famille… Un récit sur le temps qui passe et les priorités que l’on établit tous. Sur la difficulté de parler à ses proches et la transmission aussi.

J’ai été fascinée par ces oiseaux des rivières, hérons et martins pêcheurs, esquissés en quelques traits qui ponctuent le récit, chapitre après chapitre. Il y a une sobriété et une simplicité dans le dessin qui correspondent très bien aux visages qu’ils tracent, à ces êtres simples, loin de toutes extraordinaires aventures.

Bandes dessinées, romans graphiques ou illustrés, albums ou contes ? Peu importe la classification, trois ouvrages atypiques par leur forme et pleins de sensibilité que je recommande chaudement. Alors sortez de chez vous, saisissez votre corde et traversez le rideau des saules pour découvrir Pierre et Lou, et Nino, et le petit garçon devenu grand-père de Un secret.

Vivement leur prochaine collaboration intitulée Le Printemps d’Oan !

 

« Il sait maintenant qu’on ne connaît pas tous les possibles. »

Pierre et Lou

« Marion et l’écureuil l’ont vu en même temps. En même temps, ils ont levé la tête et ils l’ont deviné, tout là-haut, minuscule sur ce fil tendu entre deux mâts. C’était un funambule. Il ne semblait marcher sur rien, suspendu comme par miracle dans le vide.

– On dirait qu’il danse, a murmuré Marion.»

Nino

« Les secrets sont faits pour être partagés. Mais attention ! On ne doit pas les partager avec n’importe qui ! Seulement avec des gens de confiance… Parce qu’un secret, c’est un grand trésor. »

Un secret

Un secret, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2012. 94 pages.

Nino, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2013 (Scutella, 2011, pour la première édition). 80 pages.

Pierre et Lou, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2015 (Scutella, 2009, pour la première édition). 88 pages.