Faillir être flingué, de Céline Minard (2013)

Faillir être flinguéFaillir être flingué, c’est une quinzaine de personnages qui se croisent, qui se poursuivent, qui se battent, qui tombent amoureux, qui se tirent dessus, qui s’associent, qui se découvrent. On rencontre un voleur de chevaux, une contrebassiste, un éleveur de mouton, une tenancière de saloon, deux frères qui voyagent avec leurs bœufs, leur mère et le fils de l’un d’eux, une Chinoise, des Indiens, une guérisseuse, et bien d’autres personnages. Tout ce beau monde finit par se rassembler dans une ville qui pousse au milieu des plaines.

Nous sommes au début de la Conquête de l’Ouest, au beau milieu d’un Far-West encore peuplé par les multiples tribus indiennes, par les bisons et autres cowboys poussiéreux. Le chemin de fer n’est pas encore là et les échanges avec les Indiens ne sont pas que meurtriers : les hommes troquent et s’aident même s’ils se tuent parfois. Une terre où tout est à découvrir et où tous les rêves sont possibles. Il faut créer les échoppes, les commerces ; échanger, trafiquer, voyager pour s’approvisionner. C’est la fondation d’un pays, une histoire devenue mythe qui fait rêver les écrivains, les réalisateurs et le public.

J’ai entendu dire que l’on se perdait quelques fois parmi tous les personnages. Oui, éventuellement, quand on ne les a rencontré qu’une fois et qu’ils reviennent quelques chapitres plus loin ; après, ils sont assez particuliers, assez singularisés pour que l’on fasse une distinction entre eux. Je me suis totalement laissée embarquée par cette histoire, je n’ai pas vu le temps passer. Je lisais, il était neuf heures du soir et quand j’ai relevé la tête, il était onze heures : je suis restée dix secondes la bouche ouverte à me demander ce qui s’était passé.

On retrouve toutes les caractéristiques du western : le saloon, les Indiens, les revolvers, les chevaux et les bottes de cowboys, la diligence, un petit massacre ou deux, le barbier, les poignées de dollars. Mais les personnages sont hauts en couleur, résistants, volubiles ou taciturnes, drôles et attachants, dissimulant leur sensibilité sous leur rudesse. Au Far-West, les lois ne sont pas les mêmes que celles de la ville : les hommes blancs scalpent les Indiens aussi, les femmes tirent aussi bien que les hommes et dirigent les saloons (à l’instar de Vienna, alias Joan Crawford, dans Johnny Guitar).

Accompagnés de leurs bêtes (chevaux, moutons, bœufs), ils se dessinent dans un tableau contemplatif. La nature est omniprésente, tantôt amicale et fertile, tantôt dangereuse.

Céline Minard m’a donné soif des grands espaces, envie de courir en forêt ou dans les champs, d’écouter les oiseaux, le craquement sec des branches mortes sous les pieds, de sentir l’eau fraîche sur ma peau, l’air froid brûler ma gorge.

Parler de nature sauvage, de chevaux, de revolvers, fait venir dans mon esprit le nom de McCarthy, mais ce n’est en rien le même ton – il y a beaucoup plus d’espoir de s’en sortir, de vivre, dans Faillir être flingué –, en rien la même écriture – celle de Céline Minard est bien plus fluide – et en rien le même destin que vivent les personnages – ceux de McCarthy vivent moins longtemps ! Je pense à lui, mais ne les compare pas. Et je n’ai pas retrouvé dans ce livre tout ce que j’éprouve en lisant McCarthy (qui est, pour moi, l’un des – si ce n’est LE – plus grands écrivains américains contemporains).

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 « La bourse de plumes était le seul bagage qu’il s’était autorisé depuis qu’il avait jeté sa mallette de cuir dans le brasier où brûlaient les corps des hommes, des femmes et des enfants qu’il avait tués. Il s’était juré devant le premier nid qu’il avait observé après sa renaissance, que la connaissance des oiseaux serait la seule science à laquelle il s’adonnerait pour le reste de sa vie. La collecte des contes, le seul passe-temps. Il avait fait serment de ne plus jamais approcher ses mains d’une lancette ou d’une seringue, ni son esprit d’une plaie. Ce savoir blanc dont il s’était fait le passeur et qui avait provoqué tant de mal autour de lui, il l’avait jeté dans les flammes. Avec le désir de domination qui le sous-tendait et dont il ne s’était pas douté avant de décimer un village entier et de voir de ses yeux vivants, les corps gonflés et souffrants de ceux qu’il avait voulu sauver, détruits par ses soins. Des corps qui, la veille, étaient pleins de santé. »

 « Jeffrey marchait à grands pas et repassait dans son esprit les objets indiens qu’il avait vus à l’occasion de la veillée funèbre et des préparatifs de l’attaque. Les bols peints, les bâtons ornés de perles, d’os, d’écus. Les coffres rutilants, les jambières brodées, les capes polychromes. Les panières, les sacs de peau, l’osier. Il y avait une âme dans chacune des choses façonnées par leurs mains, et assez de raffinements pour témoigner de la liberté sans effrayer les Blancs. Brad était persuadé qu’il était possible de développer un autre mode de relation que la guerre entre les deux mondes. »

Faillir être flingué, Céline Minard. Payot & Rivages, 2013. 336 pages.

La trilogie des confins, Cormac McCarthy (1992-1998)

La trilogie des Confins 1 De si jolis chevauxLa Trilogie des confins comprend :

  • De si jolis chevaux (1992) ;
  • Le grand passage (1994) ;
  • Des villes dans la plaine (1998).

Lorsque j’ai eu De si jolis chevaux entre les mains pour la première fois, j’avais lu peu de temps auparavant que ce livre avait « l’odeur du sang, du cuir et de la poussière » (ou peut-être était-ce inscrit sur la quatrième de couverture). Cela n’évoquait pour moi que le western : des chevaux, du sang, on galope et on se tire dessus. Ce n’était pas un sujet qui m’excitait particulièrement.

La trilogie des Confins 2 Le grand passage

Mais dès l’instant où l’on commence la lecture de ce roman incroyablement puissant, nous sommes entraînés dans une vraie descente aux enfers en même temps que les personnages. C’est un univers véritablement dur que nous présente McCarthy (dans cette trilogie, mais aussi dans Méridien de sang) : ici, entre les Etats-Unis et le Mexique, les hommes sont voués à mourir. On ne peut lâcher ces livres avant de les avoir finis et c’est avec tristesse que l’on pose le dernier tome. McCarthy nous tient en haleine tout au long des romans en enchaînant les rebondissements inattendus, mais toujours plausibles.

La trilogie des Confins 3 Des villes dans la plaine

Les protagonistes évoluent dans ces romans initiatiques au cœur d’une nature sauvage : les descriptions sont majestueuses, on découvre la diversité du territoire américaine, on traverse les saisons, le soleil, la neige, la pluie. John Grady Cole, Lacey Rawlins, Billy et Boyd Parham sont unis par leur amitié des chevaux ; ils souffrent des blessures, de la solitude et de la faim ; et ils nous entraînent toujours plus loin en quête de la liberté. Ces livres sont certes cruels, sanglants, mais également poétiques : McCarthy, de son écriture épurée, si juste et si particulière, mêle avec maestria une mort omniprésente et une beauté poétique.

Cette trilogie m’a réellement marquée et je la conseille à tous ceux qui veulent aborder l’œuvre de ce grand auteur qu’est Cormac McCarthy. Les deux premiers tomes sont totalement indépendants et peuvent être lus dans n’importe quel ordre, mais le troisième rassemble des personnages pour le final. Dépêchez-vous, précipitez-vous dans vos librairies ou dans vos bibliothèques ! C’est un monument de la lecture américaine contemporaine et il ne faut pas le louper !

La trilogie des Confins

La trilogie des confins, tome 1 : De si jolis chevaux, Cormac McCarthy. Points, 1998 (1992 pour l’édition originale. Actes Sud, 1993, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch et Patricia Schaeffer. 337 pages.

 La trilogie des confins, tome 2 : Le grand passage, Cormac McCarthy. Points, 2000 (1994 pour l’édition originale. Editions de l’Olivier/Le Seuil, 1997, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch et Patricia Schaeffer. 473 pages.

La trilogie des confins, tome 3 : Des villes dans la plaine, Cormac McCarthy. Points, 2002 (1998 pour l’édition originale. Editions de l’Olivier, 1999, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch et Patricia Schaeffer. 322 pages.