L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

Lotto Girl, de Georgia Blain (2017)

Lotto Girl (couverture)Fern Marlow est une Lotto Girl. Grâce à une loterie, ses parents ont pu lui offrir un profil génétiquement modifié par BioPerfect ainsi que la meilleure éducation possible dans la prestigieuse école de filles, Halston.

L’histoire est construite avec des chapitres jonglant entre le présent et le passé. D’une part, on découvre Fern sous un faux nom, obligée de trimer dans un camp de ReCorp, une entreprise responsable du tri des déchets ; d’autre part, on suit Fern depuis son enfance et son entrée à Halston, ses études, ses amies et la suite d’événements l’ayant menée à ReCorp.
J’ai eu davantage d’intérêt pour les souvenirs de Fern que pour le présent. Pour Halston que pour le camp de ReCorp. Les informations sont distillées au compte-goutte et la progression est extrêmement lente. Il y a de nombreuses redites et j’ai parfois eu du mal à avancer dans le livre tant je m’ennuyais. Finalement, j’ai eu l’impression de lire une looooongue introduction.

Les personnages ne m’ont pas tirée de mon ennui. Fern tente de rester le plus longtemps possible dans son conte de fées. Pour une héroïne de dystopie, elle n’est ni révoltée, ni éclairée, ni badass. C’est bien de changer des schémas classiques, mais si c’est pour avoir une héroïne râleuse, aveugle et agaçante… Je lui ai préféré ses amies Lark, Wren et Ivy ou la surveillante Miss Margaret, moins sensibles à la propagande de BioPerfect.
Toutefois, je dois concéder un bon point par rapport aux personnages : pas de véritable romance ! Youhou ! Bon, le beau Chimo ne m’a pas intéressée, mais au moins, il ne nous embête pas trop longtemps.

Pourtant, l’univers présenté est intéressant ! Comme dans La Faucheuse, le concept de nation est devenu obsolète. Cette fois, la Terre est contrôlée par un réseau de grandes entreprises, comme BioPerfect, dirigées par les Parents. BioPerfect possède bon nombre de filiales et le salaire (en données) et le niveau de vie de ses employés varient en fonction de celle à laquelle ils sont affiliés. Ainsi, ceux travaillant à ReCorp ou NewMatter doivent lutter pour survivre, ceux de PureAqua sont un peu mieux payés, etc. On se retrouve avec un système de classe cher à la dystopie. Les plus miséreux vivent dans des camps de fortune surpeuplé, leur air est pollué et poussiéreux et ils doivent affronter les moussons et autres désagréments climatiques ; pendant ce temps, les riches vivent dans de grandes villas sous un ciel d’un bleu pur, offrent à leurs enfants une éducation de qualité, et surtout, ont accès aux services de génétique de BioPerfect pour avoir une descendance intelligente, belle et en bonne santé. Des ressorts classiques, mais efficaces.

La situation, jusqu’alors idyllique de Fern, se complique peu à peu et ni elle, ni le lecteur ne savent à qui faire confiance. Parmi les thématiques abordées, on trouve la manipulation génétique et la manipulation psychologique, l’eugénisme, la perfection, le rôle de l’éducation et de l’environnement social, la prédestination, etc. Nous sommes dans un monde post-apocalyptique qui a changé après le mystérieux Effondrement, ce qui permet d’évoquer les questions de la nature, dans ce monde où les produits frais et non génétiquement modifiés se font rare et où il est mal vu d’avoir une plante verte chez soi.
De plus, qui dit dystopie, mensonges et inégalités, dit révolte. Je l’attendais cette révolution, j’attendais que BioPerfect soit confronté directement, j’attendais qu’il se passe quelque chose. Et pourtant, ça fait un peu pétard mouillé dans ce roman. Les Opposants se cachent… et c’est tout. Ils sont plus baba cool cultivant leur potager hors du monde BioPerfect que guerriers. C’est bien beau, c’est pacifiste, j’approuve, mais ça ne fait pas avancer l’histoire.

Je ressors donc frustrée de ma lecture car de nombreuses questions restent sans réponse (et le resteront puisque Georgia Blain est morte l’an passé…) : les Parents, l’Effondrement, les Souterrains, la rébellion… J’ai du mal à penser que l’autrice ait pensé ce roman en one-shot tant il appelle une suite pour éclaircir bien des points et approfondir les personnages (et si c’était le cas, c’est un très mauvais one-shot).

Malgré un monde plein de potentiel et un regain d’intérêt dans les 70 dernières pages, j’ai été soulagée d’arriver au bout de cette lecture. Lotto Girl souffre réellement d’un manque de rythme et d’action, la progression étant bien trop lente pour être efficace. En outre, personnages et univers ne sont pas assez étoffés pour devenir captivants.

« – Je suis une Lotto Girl. Ils nous utilisent. Parfois pour combler un manque dans le marché du travail, parfois pour tester un nouveau profil. Ils voudront peut-être voir ce que donnera une enseignante avec davantage d’imagination. Ils se servent de nous pour les réglages, pour affiner un modèle. Nous ne sommes que des prototypes de travail. Ils encouragent nos parents, ou les soudoient. Les miens se sont entendus dire que je serais belle s’ils choisissaient l’option préconisée par BioPerfect.
Je l’ai dévisagée. Je n’avais jamais envisagé qu’on puisse être autre chose que des chanceuses. »

Lotto Girl, Georgia Blain. Casterman, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Australie) par Alice Delarbre. 329 pages.

Illuminae, tome 2 : Dossier Gemina, d’Amie Kaufman et Jay Kristoff (2016)

Illuminae, tome 2 (couverture)Cette fois, j’ai été plus maligne qu’avec La Passe-miroir, j’ai relu le tome 1, Dossier Alexander, avant la sortie du Dossier Gemina pour me jeter sur celui-ci dès le 21 juin ! Ma relecture a été un vrai bonheur et j’ai à nouveau été glacée par les terribles ravages du virus Phobos et fascinée par AIDAN.

Tandis que Kady, Ezra, AIDAN et les autres filent à toute allure vers la station de saut Haimdall, ils ne se doutent pas que celle-ci est attaquée par un escadron d’élite de BeiTech. Ceux-ci prennent rapidement la situation en main, mais Hanna Donnelly, fille du commandant responsable de la station, passionnée de mode mais aussi d’arts martiaux, et Niklas Malikov, membre de la mafia locale, vont leur mettre des bâtons dans les roues. Mais les mercenaires ne sont pas les seuls dangers présents sur la station.

En découvrant le résumé, j’ai eu un peu peur de la redondance par rapport au premier tome. Certes, il y a quelques aspects répétitifs entre les deux volumes (les deux couples qui, au début du moins, ne sont pas sur la même longueur d’ondes – Kady et Ezra car ils venaient de rompre, Hanna et Nik parce qu’ils ne vivent pas du tout dans le même milieu social –, la menace insidieuse du virus puis des laminas), mais les auteurs ont quand même su se renouveler suffisamment. Toutefois, j’ai d’autres reproches à faire à ce second tome.
Dossier Alexander nous plongeait directement au cœur de l’invasion de BeiTech sur Kerenza et nous faisait découvrir Kady et Ezra au milieu de l’action. En revanche, Dossier Gemina prend davantage son temps pour introduire Hanna, son caractère, ses relations avec Nik, son père ou encore Jackson Merrick, elle nous présente aussi la station Heimdall via son journal. Autant le premier tome m’a immédiatement happée, autant il m’a fallu une centaine de pages pour être vraiment dans celui-ci.
Il m’a ensuite semblé qu’il y avait une moins grande variété dans les documents constituant l’histoire. On trouve majoritairement des résumés de vidéosurveillance pour faire avancer l’action (ainsi que du chat). Or, ces retranscriptions sont les moins originales, elles sont moins marquantes visuellement et, finalement, ce sont simplement des récits avec un narrateur omniscient qui commente les faits et gestes des protagonistes.
Enfin, je l’ai trouvé moins visuel que le premier tome. Je suis encore hantée par la vision de cette petite fille traînant son cœur humain comme un nounours ou par leurs « Arrête de me regarder ». J’ai des images très fortes liées au Dossier Alexander. Pas avec le Dossier Gemina. Déjà parce que j’ai eu du mal à imaginer, à visualiser les laminas (des bestioles mortelles élevées par la Maison des Couteaux, la mafia locale, qui se sont échappées et se baladent dans les tuyaux d’aération). J’ai plus ou moins fini par définir leur apparence dans mon esprit, mais je n’en suis pas satisfaite et je ne suis jamais parvenue à véritablement leur donner vie.

Cependant, j’ai quand même passé un excellent moment et ma déception reste légère ! (J’insiste là-dessus, j’ai commencé par les points négatifs, mais j’ai quand même été happée par ce roman et je les conseillerai toujours mille fois !)
La forme du roman est toujours aussi originale et plaisante à lire. J’ai notamment apprécié le journal de Hanna (papier contrairement à celui de Kady) et le petit côté manga de ses dessins ainsi que le trombinoscope de l’escadron BeiTech progressivement barré au fil des morts.

Le changement de décor est agréable. La présence du trou de ver donne l’impression d’être sur un fil où tout peut dégénérer en un clin d’œil. La théorie du multivers est aussi abordée. Je ne sais pas si elle sera réutilisée par la suite, mais c’était bien amené et j’ai adoré la double narration qu’elle permet sur quelques pages.

Illuminae T2 6

Les personnages sont une nouvelle fois efficaces et on s’y attache rapidement. Hanna, cette fille pas aussi superficielle qu’elle en a l’air, courageuse et décidée malgré toutes les pertes qu’elle connaît. Nik, fort sympathique également. Je mets toutefois un bémol sur la romance, mignonne certes mais malheureusement trop prévisible. Ma préférence va, de toute façon, à Ella, la cousine hackeuse et battante du héros. (Et j’ai retrouvé AIDAN avec plaisir, diminué mais toujours tentant de comprendre les humains ! Et toujours drôle.)
Enfin, on retrouve les ingrédients d’une aventure survoltée : la tension liée à la traque, le jeu entre proies et prédateurs (qui s’inverse parfois), le rythme (car, malgré ce début un peu moins prenant, on se retrouve vite embarqué dans une course folle), l’émotion, l’humour, l’horreur parfois. Des révélations aussi ainsi que des retournements de situation !

Certes, le Dossier Gemina est à mon goût un peu en-deçà du Dossier Alexander, mais ça reste malgré tout une lecture géniale ! Je n’ai pas lâché mon livre, j’ai été happée par cette histoire, bref, c’est addictif ! Donc n’hésitez pas ! Le plus dur reste à venir : il faut maintenant attendre l’année prochaine pour découvrir l’ultime volume, le Dossier Obsidio !

« Vue de l’extérieur, la station est fabuleuse. Rien ne trahit les drames qui s’y déroulent. Ni impact de balle, ni cadavre, ni tache de sang sur les murs. Une ville circulaire en constante révolution autour d’un trou scintillant au bord de l’univers. »

« Rêver l’impossible : une quête de chaque instant. »

Illuminae, tome 2 : Dossier Gemina, Amie Kaufman et Jay Kristoff, illustré par Marie Lu. Casterman, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Australie) par Corinne Daniellot. 670 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Deuxième Tache : 
lire le deuxième tome d’une saga

Illuminae, tome 1 : Dossier Alexander, d’Amie Kaufman et Jay Kristoff (2015)

Illuminae 1 - Dossier Alexander (couverture)Kerenza, petite planète perdue quelque part dans l’Univers, est attaquée par une entreprise interstellaire, BeiTech. Rescapés à bord de deux vaisseaux différents et persuadés que l’état-major leur ment sur leur situation, Kady Grant, 17 ans, et Ezra Mason, 18 ans, s’unissent pour découvrir la vérité grâce aux talents de hackeuse de Kady.

Une planète isolée, la colonisation de l’espace par les hommes, une attaque spatiale, une Intelligence Artificielle (du nom d’AIDAN) qui semble dérailler… On pourrait se dire que tout cela est quelque peu déjà vu, et pourtant… non ! Illuminae, c’est génial, c’est une claque et c’est à lire !
Reprenons plus posément. Illuminae est un roman comme je n’en ai jamais lu. Il faut reconnaître que la forme est pour le moins atypique.

Voici quelques pages piochées dans le roman pour exemple :

On y trouve des rapports, des retranscriptions de vidéos surveillance, des entretiens, des discussions par mails ou messagerie instantanée, des extraits du journal de Kady, etc. A cela s’ajoute des images comme des calligrammes, des affiches ou des plans de vaisseaux. La typographie varie en fonction des documents – ce qui leur confère davantage d’authenticité –, mais aussi en fonction de la situation ou de l’état des personnages. Nous pouvons passer d’un écrit très formel, quasi militaire, à une conversation par messagerie instantanée qui nous montre les protagonistes sous un jour plus naturel.

Quand j’ai commencé à lire les interrogatoires de Kady et Ezra qui ouvrent le roman, je me suis demandé si ma lecture allait être vraiment agréable. Et oui, elle l’a été.
Je me suis prise au jeu et j’ai apprécié – avec un plaisir sans cesse grandissant – les changements de supports. En outre, malgré cette originalité, le récit est toujours cohérent et l’on peut suivre nos personnages de manière fluide. Le roman était donc très bien pensé et très bien construit : les documents ne sont jamais là par hasard, ils sont toujours utiles et on ne tombe pas dans le travers de mettre des éléments simplement parce que c’est original.

Illuminae 1 - Dossier Alexander 8
Et l’histoire alors ? Elle n’est pas en reste non plus puisqu’elle m’a complètement emportée pour un voyage aux confins de l’Univers. Pas de descriptions, mais un départ sur les chapeaux de roue, directement dans le vif du sujet ! J’ai été prise par ce huis-clos (peut-on vraiment parler de huis-clos dans des vaisseaux long de plusieurs kilomètres ?) avec cette IA apparemment timbrée (et donc pas rassurante pour un sou) et les autres dangers que devront affronter Kady et Ezra (je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler). Grâce à l’alternance des points de vue et des documents, le rythme est dynamique, voire haletant, pendant plus de 600 pages !

L’originalité de la forme ne nuit nullement à l’émotion. Le ton et l’ambiance changent sans difficulté : de la gravité, de l’humour (pas au point de s’esclaffer devant le livre, mais plus de légèreté, dirais-je), du cynisme, des instants solennels et d’autres où l’on retient son souffle… On s’attache aux personnages sans difficulté et, en ce qui me concerne, j’ai eu un coup de cœur pour AIDAN, l’Intelligence Artificielle, qui devient rapidement un narrateur à part entière par le biais de fichiers provenant de ses serveurs et inclus au dossier.

Ecrit à quatre mains, Illuminae – Dossier Alexander est un Space Opera unique qui m’a captivée à 200%. Une histoire excellente (qui interroge également sur l’intelligence artificielle ou le pouvoir accordé aux grandes entreprises), du suspense et des retournements de situation en quantité, des personnages forts et surtout une mise en page exceptionnelle pour un résultat addictif !

Vivement la parution du second tome pour prolonger cette expérience de lecture totalement nouvelle !

Illuminae 1 - Dossier Alexander 5

« Quel tandem improbable, elle et lui.
Un duo de code et d’électron.
L’âge et la jeunesse, le cynisme et l’espoir.
Il est plus rapide qu’elle – bien plus expérimenté.
Mais elle. Elle est sans peur. Trop jeune pour avoir connu l’échec et la peur qui s’en nourrit. Elle le mène sur des sentiers qu’il n’aurait pas osé explorer seul.
Elle est le catalyseur.
Elle est le chaos.
Je peux comprendre pourquoi il l’aime.
< Erreur >
< Erreur > »

« Les miracles sont des improbabilités statistiques. Et le destin est une illusion à laquelle l’humanité se raccroche pour avoir moins peur du noir. Il n’existe aucune certitude dans la vie, exceptée la mort. »

Illuminae, tome 1 : Dossier Alexander, Amie Kaufman et Jay Kristoff. Casterman, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Australie) par Corinne Daniellot. 607 pages.

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, d’Hubert, dessins de Cyril Pedrosa, Audrey Spiry, Alexis Dormal, Jeromeuh… (2013)

Les gens normauxQu’est-ce que la normalité ? Existe-t-elle vraiment ? La société n’est pas normale, mais normée : elle classe, met des étiquettes, range dans des boîtes. Et ceux qui ne rentrent pas dans les bonnes boîtes en font les frais. Les gens normaux aborde la question du genre, de l’homosexualité et de la transidentité à travers dix témoignages recueillis à l’aide du centre LGBT de Touraine.

Ce livre est né dans une année tumultueuse pour les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans. Car si 2013, c’est l’adoption du mariage pour tous et la Palme d’or de La vie d’Adèle, c’est aussi la haine des « Manif’ pour tous », les dangereux amalgames entre homosexualité et pédophilie, la prise de parole en public de l’Église dans des affaires de l’État, les tabassages de jeunes gays, la loi russe interdisant « la propagande homosexuelle »…

C’est un ouvrage assez complet qui parle du SIDA dans les années 1980 et de nos jours, de l’homoparentalité, de la transidentité, des opinions politiques et religieuses (comment être gay et soutenir des partis de droite ? comment conjuguer son homosexualité et sa foi en Dieu ?), des relations avec les parents (notamment avec la mère pour une fille), de l’homophobie dans des pays africains, mais aussi au travail. On découvre le parcours d’un homme ayant perdu son conjoint, d’une mère, d’une Guinéen qui a émigré en France, d’un chrétien et d’un musulman croyants, etc.

Le parti qui a été adopté est d’illustrer à la fois l’entretien (en mettant face à face Hubert et son interlocuteur en train d’échanger) et les témoignages. Les dessins sont réalistes, mais évoluent évidemment selon le trait des onze dessinateurs différents ayant contribué à ce livre. Cela lui confère une richesse et une diversité intéressantes qui m’ont permis de découvrir de nombreux artistes.

Entre les témoignages se glissent cinq textes de chercheurs, spécialistes, conférenciers, sociologues comme Eric Fassin ou Michelle Perrot qui traitent de l’homosexualité selon différentes approches : la législation française, le lesbianisme, l’homophobie religieuse, les normes de l’hétérosexualité et la transidentité. La préface est rédigée par Robert Badinter, l’ancien Garde des Sceaux qui a soutenu activement la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et la création du Pacs en 1999, et porte sur les discriminations et les violences subies par les LGBT. Enfin, une carte et une annexe présente le statut légal de l’homosexualité pays par pays.

C’est donc une bande dessinée extrêmement riche et documentée qui apporte plusieurs éclairages sur des sujets parfois complexes, que ce soit par le biais des histoires personnelles ou des textes théoriques parfois compliqués bien que passionnant.

A lire pour se défaire de tous préjugés.

« A cet égard, l’ouvrage réalisé par bd BOUM et Les Rendez-vous de l’Histoire témoigne de cette difficulté d’être reconnu et accepté comme homosexuel par tous, avec la simplicité et le respect qu’on doit à tout être humain dans une société libéré de ses préjugés et de ses pulsions à l’encontre de ceux que certains ressentent encore comme différents et donc comme menaçants. »

(Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel)

« Il n’y a vraiment pas de modèle de vie contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire. »

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, ouvrage collectif. Casterman et BD Boum, 2013. 229 pages.