La guerre des salamandres, de Karel Čapek (1936)

La guerre des salamandres (couverture)Un brave capitaine découvre des créatures jusqu’alors inconnues, isolées sur une île indonésienne : des salamandres (Andrias Scheuchzeri de son petit nom) qui marchent sur leurs pattes arrière, qui dansent les nuits de pleine lune et qui se révèlent très intelligentes et travailleuses. Si elles commencent par intriguer et fasciner, l’intérêt devient rapidement financier et les salamandres deviennent les nouveaux esclaves de ce XXe siècle. Vendues et exploitées pour coloniser la mer et construire de nouveaux territoires, la révolte, ignorée par des humains sûrs de leur fait, est inévitable.

La guerre des salamandres est un roman de science-fiction, mais l’Histoire et le contexte de l’époque se dessinent très clairement sous cette histoire incroyable. Pêle-mêle, voici ce que j’ai décelé :

  • les enjeux liés aux colonies ;
  • le communisme: il prend la défense de la main-d’œuvre exploitée que sont les salamandres (« Salamandres opprimées et révolutionnaires du monde entier, unissez-vous, l’heure de la lutte finale a sonné. ») ;
  • le racisme: lorsque les salamandres menacent les côtes asiatiques ou africaines, ces bons Européens diront en gros « mieux vaut eux que nous » ;
  • le Ku Klux Klan: les lynchages et bûchers de salamandres aux Etats-Unis, d’ailleurs dénoncés par des Noirs s’insurgeant du sort de leurs « frères », ne sont pas sans rappeler les agissements de la tristement célèbre organisation ;
  • l’antisémitisme: l’Allemagne interdit les vivisections… uniquement par les chercheurs juifs) ;
  • la montée du nazisme: les Allemands révèleront l’existence d’une « race supérieure de salamandres », la race aryenne du reptile, celles qui vivent dans les eaux germaniques ont la peau plus claire, la démarche plus droite, le crâne plus ceci ou cela… ;
  • les tensions entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (bien que pour d’autres raisons que celles retenues par l’Histoire, celles du livre étant liées aux salamandres) ;
  • ou encore l’inefficacité de la Société des Nations à travers l’inutilité des grandes institutions qui échouent à trouver des solutions et même à trouver un nom correct aux salamandres : « La Commission pour l’Etude de la Question des Salamandres devait choisir l’appellation la plus appropriée et elle s’y attacha consciencieusement et avec ardeur jusqu’à la fin même de l’Âge des Salamandres ; mais elle ne fut pas en mesure d’adopter une conclusion finale et unanime. »

Et ce n’est que ce qui m’a sauté aux yeux grâce à mes petits savoirs ou de vagues souvenirs de cours d’histoire. Une meilleure connaissance du contexte de l’époque permet sans doute d’approfondir encore davantage sa lecture du roman et de la rendre plus passionnante encore.
Il y a également un passage qui m’a particulièrement perturbée. Quelques rapports présentent à un moment des expériences faites sur les salamandres. Enfin, par expériences, il faut entendre tortures. Ce qui m’a choquée, c’est que ces tortures (relatives aux températures, au jeûne, au manque d’eau, à des mutilations) rappellent celles subies par les Juifs entre les mains des « médecins » nazis. Sauf que ces « expériences » ont commencé quelques années plus tard. Ce n’est pas le seul moment où Karel Čapek se révèle visionnaire : une conférence fait étonnamment penser à celle de Munich en 1938…

Cette histoire nous est racontée d’un point de vue économique, politique, social… mais rarement émotionnel. A part le truculent capitaine Van Toch et sa touchante relation avec les salamandres, ses « tapa-boys », rares sont les personnages marquants. Nous ne sommes pas pris par la main par un personnage principal comme nous en avons l’habitude, les protagonistes passent, certains reviennent une ou deux fois, mais on ne les connaît jamais vraiment. Le point de vue change souvent de pays et reste relativement distant. Finalement, on nous présente des faits et la manière dont les choses se sont déroulées : la découverte, la fascination, l’idée commerciale, l’esclavagisme, etc. Le résultat aurait pu être froid, mais non. C’est un roman enthousiasmant, passionnant, que j’ai dévoré en quelques heures. L’auteur a réussi un véritable tour de passe-passe.

L’écriture est vivante, dynamique, moderne… Bien éloignée de ce que l’on pourrait redouter d’un roman de 1935. De nombreux comptes rendus et articles de journaux ponctuent le roman.
L’humour est omniprésent. S’il devient parfois presque saugrenu lorsque l’on nous fournit un document avec cette mention « Cf. la coupure suivante, d’un grand intérêt mais malheureusement dans une langue inconnue et donc intraduisible », il est souvent noir et cynique dans le ton, dans certaines comparaisons ou des remarques qui égratignent ici ou là les grandes nations.

Progressant dans ma lecture, je ne redoutais qu’une chose : la fin. Je craignais qu’elle ne parte en vrille et ne soit pas à la hauteur. Mais non ! Le dernier chapitre est une discussion de l’auteur avec lui-même, avec une petite voix intérieure qui l’interroge sur la suite des événements, sur les salamandres et sur les humains. C’est intelligent, fin, drôle et extrêmement original. J’adhère à 200%… sauf pour les six dernières pages. Mais peu importe pour moi, ce n’est qu’un fol espoir de sauver l’humanité, de vaines spéculations. Team salamandres ! (Même si je me doute qu’on est plus ou moins censé être pour les humains et que les salamandres, dictatrices voulant agrandir leur espace vital, représentent les nazis… Pas top…)

Commençant comme un récit d’aventures, La guerre des salamandres se révèle être un conte philosophique opposé aux totalitarismes d’une richesse inouïe. Pris un peu au hasard (pas totalement puisque j’ai réalisé par la suite avoir été attirée par le nom de l’auteur qui est le premier à avoir utilisé le mot robot inventé par son frère Josef), c’est une excellente découverte ! Un vrai coup de cœur, un concentré d’intelligence et d’humour dont je risque de parler longtemps !

Cette lecture m’a rappelé la récente trilogie cinématographique de La planète des singes. Comme les primates, les salamandres apprennent le langage, la lecture, intègrent des connaissances et utilisent des outils jusqu’à se hisser au niveau des humains, voire à les dépasser. Le livre de Pierre Boulle est dans ma PAL et figure parmi mes futures lectures.

« 2. Cette même salamandre sait lire, mais seulement les journaux du soir. Elle s’intéresse aux mêmes sujets que l’Anglais moyen et réagit d’une manière analogue, c’est-à-dire selon les idées reçues. Sa vie intellectuelle, dans la mesure où elle en a une, se compose de conceptions et d’opinions courantes à l’heure actuelle.
3. Il ne faut absolument pas surestimer son intelligence car elle ne surpasse en aucune façon celle de l’homme moyen de notre époque. »

« Les gens commencèrent enfin à considérer les salamandres comme quelque chose d’aussi banal qu’une machine à calculer ou un automate ; ce n’étaient plus, à leurs yeux, de mystérieuses créatures sorties, on ne sait à quelle fin, de tréfonds inconnus. En outre, les gens ne trouvent jamais de mystère dans ce qui leur rend service, dans ce qui leur profite, mais seulement dans ce qui leur nuit, dans ce qui les menace ; et puisque, comme on l’a vu, les salamandres étaient des créatures très utiles, à multiples emplois, elles étaient entrées dans l’ordre des choses normal et rationnel. »

« Pourquoi la nature devrait-elle corriger les erreurs que les hommes ont commises ? »

La guerre des salamandres, Karel Čapek. Cambourakis, 2012 (1936). Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. 380 pages.

 

L’école buissonnière, de Takayo Akiyama (2014)

L'école buissonnière (couverture)L’école buissonnière a attiré mon regard par son format tout en hauteur (34×14 cm) et son pliage en accordéon. Une fois les liens bruns et verts dénoués, les pages se déploient et dévoilent l’histoire d’un petit rouquin, souffre-douleur des autres élèves à cause de sa tignasse, qui décide de s’enfuir. Il fait alors connaissance avec une créature dont il partage la rousseur : un sage renard qui décide de lui apprendre la vie à l’école de la forêt. A l’humain qui avait honte de ses cheveux, il lui apprend à en être fier ; à l’humain qui ne savait pas nager, il lui offre des leçons avec une loutre ; à l’humain difficile, il lui fait découvrir les délices de la nature.

L’évolution du personnage est parallèle au cycle de l’année et, au fil de l’apprentissage délivré, les saisons défilent. Le rouge chasse le vert dans les arbres et, bientôt, un manteau de neige recouvre le paysage. Le renard, un peu blasé, s’attache à son jeune protégé et se met en quatre pour l’armer de la philosophie indispensable pour s’épanouir dans le monde. Pas moralisateur, pas niais, on a envie de les suivre dans leurs explorations forestières. A partir d’une situation que beaucoup d’enfants peuvent expérimenter, le rejet, Takayo Akiyama tire une fable onirique et joyeuse qui permet de relativiser et de constater que rien n’est insurmontable. Comme l’écrivait Anne Brontë dans Agnes Grey, « le cœur est comme la gomme arabique, il suffit d’un rien pour le faire gonfler, mais il résistera à bien des choses sans se briser. »

Les aquarelles sont jolies et douces. Outre l’histoire qui se déroule sur une face, la seconde offre un panorama de la nature au printemps, en été, en automne et en hiver. Des dizaines d’animaux s’y dissimulent et les noms de nombreuses plantes sont indiqués : au jeune lecteur de les identifier au cours d’une promenade en forêt !

Ce leporello (oui, je viens d’apprendre que c’était ainsi que l’on appelait ces livres accordéons alors je frime !) enchantera les enfants par son déploiement inhabituel et plongera tous les amoureux de la nature dans une frise de verdure.

Pas inoubliable, mais sympathique quand même, L’école buissonnière incite à aborder la vie plus sereinement. Drôle et intelligent.

L'école buissonnière (frise)

Le panorama forestier de L’école buissonnière

« Hum… La nature est la meilleure école qui soit. Tu ferais peut-être mieux de rester avec moi. C’est vrai ! Les humains devraient prendre exemple sur nous ! Es-tu prêt pour l’école de la forêt ? C’est moi qui t’instruirai. »

L’école buissonnière, Takayo Akiyama. Cambourakis, 2014. Traduit de l’anglais par Amandine Schneider-Depouhon. 20 pages dépliantes.

Frances, de Joanna Hellgren (2013)

Frances (couverture)Frances ou quelle place pour nous dans le monde.

A l’origine trois bandes dessinées aujourd’hui rassemblées dans un seul volume, Frances est l’histoire d’une petite fille qui tente de trouver sa place parmi les adultes : mère disparue, souvenir d’un père décédé, grand-père amnésique, voisine écrivaine sont son quotidien lorsqu’elle est recueillie par sa tante, la gentille Ada.

Malgré tout, Frances n’est pas le plus perdu de tous ces personnages ; ceux-ci, nombreux, se cherchent et parfois se perdent, parfois trouvent un chemin à emprunter. Ces histoires de vies s’entremêlent ; l’on voyage d’un lieu à un autre, d’une époque à un autre sans souci de chronologie. L’histoire de Frances est un prétexte pour découvrir celles de sa tante Ada, de son père August ou de sa mère Esther à travers une grande chronique familiale. Pas d’aventures extraordinaires, simplement des quotidiens pas toujours très gais de personnes un peu malmenées par la vie et dans lesquelles il est aisé de se retrouver.

Deuil, homosexualité, grossesse, précarité, intolérance. Doutes et changements. Comment trouver sa place lorsque le poids des responsabilités familiales pèse sur nos épaules ? Comment jongler avec ses propres aspirations quand elles divergent de ce que la société attend de nous ?

Le dessin est au crayon, tout en nuances de noir et de gris. Les traits fins de la jeune Suédoise (qui écrit directement en français) dessinent toute une palette d’émotions, de la rancœur à la joie, de l’amour à la tristesse avec beaucoup de douceur. Comme l’histoire, les illustrations transmettent beaucoup de sensibilité sans jamais tomber dans une sensiblerie qui pourrait être un peu niaise.

Un roman graphique à la fois très beau et très subtil sur nos quêtes d’identité qui, même si elles ne sont pas le sujet de grandes épopées, sont menées chaque jour en permanence par chacun d’entre nous.

«  En plus, il me semble que la plupart des parents passent leur temps à râler sur les choix de leurs enfants. Ils ne comprennent pas que l’enfant est un autre individu qu’eux. »

Frances, Joanna Hellgren. Cambourakis, 2013. 375 pages.