Trois livres d’Eric Wantiez (textes) et Marie Deschamps (illustrations)

Une critique pour trois livres que je ne veux pas dissocier, trois ouvrages qui ont attiré mon regard à Angoulême, qui m’ont séduite et qui m’ont transportée dans leurs pages.

Sous la plume d’Eric Wantiez et sous le pinceau de Marie Deschamps sont tour à tour nés :

  • Pierre et Lou (2009)
  • Nino (2011)
  • Un secret (2012)

Tous trois sont édités chez Comme une orange.

Pierre et Lou (couverture)Pierre et Lou et Nino se ressemblent énormément. Dans l’histoire en premier lieu. Deux histoires d’amour entre des personnages réservés ou différents. Quatre humains, quatre animaux (qui parlent comme dans les contes), sages témoins de leurs rencontres, de leurs émois et de leurs hésitations. Un oiseau pour un amoureux des jardins et un chat pour une timide dessinatrice, un écureuil pour une fille de la ville et un lion pour un funambule. Chacun d’entre eux, l’amour les révélera et ils s’apercevront qu’ils ne sont pas invisibles et inintéressants comme ils le pensaient.

L’imagination d’Eric Wantiez est pleine de tendresse et de poésie. Nino est un peu plus long, un peu plus écrit que Pierre et Lou, mais aucun n’est simpliste. Le ton est juste et touchant, ce qui les rend accessibles à tous les publics.

Nino (couverture)Marie Deschamps, l’illustratrice, s’affranchit des codes de la bande-dessinée avec des cases de toutes tailles, verticales ou horizontales, et, souvent, pas de case du tout. Des pages entièrement illustrées repoussent le texte en haut ou en bas.

La finesse de son trait sied à merveille à ces histoires douces et sensibles. J’ai été séduite par la bichromie (exceptionnellement ponctuée de touches vermeilles) de ces deux romans graphiques, Pierre et Lou étant dominé par les couleurs bleutées, Nino par des tons violets. De plus, les personnages sont véritablement adorables et toucheront les enfants comme les adultes (qui, j’espère, seront toujours des enfants).

Un secret (couverture)Un secret se démarque davantage de ses grands frères. Format à l’italienne, dessin en noir et blanc, ce n’est plus uniquement une histoire d’amour que l’on découvre, mais une histoire de vie. Comme une promenade sur la rivière… Dix années clés de la vie du narrateur, de 1970 où son grand-père lui confia un secret à 2032 où il le transmit à son propre petit-fils. Amitiés et amours éphémères, perte et angoisse, vie de famille… Un récit sur le temps qui passe et les priorités que l’on établit tous. Sur la difficulté de parler à ses proches et la transmission aussi.

J’ai été fascinée par ces oiseaux des rivières, hérons et martins pêcheurs, esquissés en quelques traits qui ponctuent le récit, chapitre après chapitre. Il y a une sobriété et une simplicité dans le dessin qui correspondent très bien aux visages qu’ils tracent, à ces êtres simples, loin de toutes extraordinaires aventures.

Bandes dessinées, romans graphiques ou illustrés, albums ou contes ? Peu importe la classification, trois ouvrages atypiques par leur forme et pleins de sensibilité que je recommande chaudement. Alors sortez de chez vous, saisissez votre corde et traversez le rideau des saules pour découvrir Pierre et Lou, et Nino, et le petit garçon devenu grand-père de Un secret.

Vivement leur prochaine collaboration intitulée Le Printemps d’Oan !

 

« Il sait maintenant qu’on ne connaît pas tous les possibles. »

Pierre et Lou

« Marion et l’écureuil l’ont vu en même temps. En même temps, ils ont levé la tête et ils l’ont deviné, tout là-haut, minuscule sur ce fil tendu entre deux mâts. C’était un funambule. Il ne semblait marcher sur rien, suspendu comme par miracle dans le vide.

– On dirait qu’il danse, a murmuré Marion.»

Nino

« Les secrets sont faits pour être partagés. Mais attention ! On ne doit pas les partager avec n’importe qui ! Seulement avec des gens de confiance… Parce qu’un secret, c’est un grand trésor. »

Un secret

Un secret, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2012. 94 pages.

Nino, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2013 (Scutella, 2011, pour la première édition). 80 pages.

Pierre et Lou, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2015 (Scutella, 2009, pour la première édition). 88 pages.

Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, d’Alexandre Kha (2014)

Les nuits rouges du théatre d'épouvante (couverture)L’histoire d’un théâtre pas comme les autres. Dirigés par un metteur en scène tyrannique (ce qui peut être comme dans les autres théâtres…), ses comédiens sont un jeune homme à la tête vitriolée enveloppée de bandages, un épouvantail harcelé par ses corbeaux, un étudiant décapité, des zombies et une jeune femme sans papiers et vivante autour de laquelle tourne un loup-garou un peu mélancolique.

Cinq histoires, cinq chapitres de leur vie quotidienne.

 

Sur la couverture rouge vif, deux yeux nous regardent comme ceux des crânes qui clôturent chaque chapitre. Décor, protagonistes et couleurs sont annoncés. Car tout est en noir et rouge dans ce grand livre qui joue sur d’étranges duos. Car ces histoires sont à la fois comiques et tragiques, la mort se mêle à la vie, des tableaux morbides mais érotiques se dessinent peu à peu. La mort d’un corps n’entraîne pas celle des sentiments et Elena déchaîne certaines passions.

Les morts, les bizarres, les exclus, comme tout un chacun, sont la proie d’obsessions et de désir. Chez Alexandre Kha, même les vivants ressemblent à des défunts. Que ce soit la face osseuse du propriétaire de l’épouvantail avant la fugue de celui-ci ou les grands yeux noirs d’Elena, noirs comme les trous des orbites d’un crâne, l’ombre de la mort passe déjà sur leur visage.

Le format est très classique, or je m’attendais à quelque chose de plus inédit dans la forme, et le contenu, original certes, a peiné à me convaincre. Les personnages sont dignes de Tim Burton que ce soient les monstres attachants et sensibles ou la jeune femme au tient diaphane et cette ambiance de nuit, de sang et de sensualité avait tout pour me plaire, mais je n’ai pas été vraiment embarquée.

 

Avec un côté Grand-Guignol, théâtre parisien qui faisait frissonner les dames avec des pièces macabres et sanglantes, Alexandre Kha nous propose une visite dans un univers décalé qui ne manque pas de poésie malgré la présence de tripes, de sang et d’orbites creuses.

Un ouvrage sympathique, sensible, au trait fin très agréable, mais qui ne me marquera pas pour très longtemps.

Une mention spéciale pour l’une des dernières pages (page 115 exactement) qui rend hommage sur un cri d’Elena au peintre Edvard Munch en reprenant plusieurs tableaux : Cendres, Le baiser sur la plage au clair de lune, Le Cri, Le Printemps, La Puberté, Le jour d’après, Héritage (et, pour l’une des premières cases, peut-être – je ne suis pas sûre de moi pour ceux-là – Le Désespoir ou Soirée sur l’avenue Karl Johan). Un artiste que j’aime beaucoup, j’ai immédiatement reconnu le pastiche.

Pour redécouvrir le Grand-Guignol, je vous conseille de découvrir l’excellente compagnie des Femmes à Barbes qui propose dans son nouveau spectacle d’improvisation, Le Grand Frisson, de revisiter ce genre en impliquant toujours le public.

« La vie est un cauchemar où chacun occupe son rôle. »

« Tétanisés par le cri le plus effroyable qu’une oreille humaine puisse entendre, les spectateurs regagnent la ville, hagards. Ils déambulent… Le cri d’Elena résonne en eux, réveillant démons enfouis et vils instincts. Certains se dévorent au clair de lune. D’autres sombrent dans la folie et s’enferment chez eux, hantés par ce cri ancestral. Sur cette note un peu stridente, s’achève ainsi l’extravagante aventure du théâtre d’épouvante. »

Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, Alexandre Kha. Editions Tanibis, 2014. 120 pages.