Misericordia, de Jack Wolf (2013)

Misericordia (couverture)Séduite par sa magnifique couverture, j’avais eu terriblement envie de lire ce livre au moment de sa sortie, puis j’ai lu d’autres choses et il a été oublié, mais quand je suis retombée dessus à la bibliothèque il y a quelques jours, je l’ai aussitôt emmené avec moi ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière les yeux jaunes et le bec pointu de cette chouette blanche ?

L’Histoire de Tristan Hart, un jeune Homme qui, au milieu du XVIIIe siècle, rêve de révolutionner le Monde de la Médecine. Ecrasé par l’aura d’un Père absent, souffrant de Visions et de Crises de folie, suivre sa Vocation n’est pas une mince affaire. D’autant plus qu’il est tiraillé par son Envie de soulager la Douleur et par celle de l’infliger. Autour de lui, des Amis, Erasmus Glass et Isaac Simmins, la bonne Mame H., la belle Katherine Montague, la menaçante Viviane et surtout son « plus que frère », le mystérieux Nathaniel Ravenscroft…

Mais pourquoi toutes ces majuscules, me direz-vous ! Parce que tout le roman est fait ainsi et que c’est la première chose que l’on remarque en commençant la lecture de ce surprenant récit. 495 pages où les majuscules commencent les mots quelles que soient leur nature ou leur place dans la phrase. Jack Wolf a voulu reproduire cette habitude qu’avaient les auteurs anglais du XVIIIe siècle. Anomalie déstabilisante au début (car les mots ainsi soulignés résonnaient sous mon crâne et perturbaient ma lecture), j’ai fini par m’y habituer et par vraiment apprécier le rythme inédit que cela confère au texte.

Et à part ça ? A part ça, j’ai été captivée par le récit qui est sombre, onirique et perturbant à souhait. Un conte se dénoue peu à peu au fil du récit, « the tale of Raw Head and Bloody Bones » (le titre original du livre). J’adore les contes et j’ai adoré découvrir les péripéties de ces deux ennemis… qui se révéleront être plus que de simples personnages de contes !

On oscille entre rêve et réalité tout au long de l’histoire et cette ambiguïté quasi permanente m’a enchantée. J’ai complètement adhéré tout en acceptant parfois de douter de ce qui relève des faits ou de l’illusion. L’écriture est entraînante et, si l’auteur prend le temps de poser son histoire (le domaine de Shirelands Hall, ses occupants, la jeunesse de Tristan Hart), elle peut transmettre la frénésie qui saisit le héros – sans toutefois perdre son ton soutenu. Je pense notamment à la crise qui le saisit à Londres et qui provoquera son retour à la campagne : tournant les pages sans m’en apercevoir, j’ai vraiment eu l’impression de vivre cet épisode en ressentant fureur, oppression, incompréhension.

Un autre point que j’ai énormément apprécié est la palette de nuances apportée à chaque personnage. Ils ne sont jamais totalement bons ou totalement humains.

Tristan, à la fois sadique, victime de l’antisémitisme et médecin qui promet d’être très doué, nous mène parfois presque dans la position désagréable de voyeur et pourtant, impossible de le haïr sans l’aimer en même temps. Katherine n’est pas une belle ingénue un peu stupide et je l’ai aimée pour la passion qu’elle met dans ses actes. Viviane, si longtemps un point d’interrogation… Erasmus, prêt à prendre les décisions qui s’imposent même si elles ne sont pas faciles… Le père qui se révèlera plus humain que ce que Tristan voulait (nous faire) croire… Nathaniel…

Entre récit gothique, théologique, philosophique ou encore scientifique, un premier roman dense et intense pour une expérience palpitante !

« Elle est vraiment miséricordieuse cette Existence terrestre. Cruelle aussi. Et belle. Abjecte et douloureuse. D’une Profondeur et d’une Complexité si vastes que les Hommes ne comprendront jamais tout à fait son Ampleur. La Puissance de la Vie est Miraculeuse. »

Misericordia, Jack Wolf. Belfond, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte. 495 pages.

Au nom du père, de Françoise Bourdin (2015)

Au nom du père (couverture)Je reviens sur mon blog après une longue absence notamment due à des travaux dans un nouvel appartement avec quelques critiques de livres reçus grâce à Babelio. Dont deux Françoise Bourdin…

Dans ce livre de Françoise Bourdin, nous suivons l’histoire sur quelques mois de la famille Larcher au cœur de la Sologne. Le père, Gérard, ancien champion de Formule 1, remâche incessamment son ancienne gloire. Albane, la mère, le supporte mais semble avoir son petit secret (peut-être pas si petit d’ailleurs). Quant aux trois enfants, Nicolas, Dan et Valentine, ils tentent de se débarrasser de l’ombre de leur père avec plus ou moins de succès.

Que dire ? L’écriture est fluide, parfois un peu trop simple, avec des descriptions un peu inutiles. (Une phrase m’avait surprise – mais elle apparaissait peut-être dans La promesse de l’océan –, elle disait – en gros car de tête – « Féru d’informatique, il maîtrisait les logiciels de gestion » (ou de compte, je ne sais plus). C’est le genre de phrase qui, selon moi, n’apporte rien. Il ne faut pas être féru d’informatique pour maîtriser un logiciel qui t’est plutôt essentiel dans ton boulot. Bref.)

Par contre, si vous attendez des rebondissements, vous risquez de patienter longtemps. L’histoire est tout de même cousue de fil blanc.

Les caractères des personnages sont variés, ce qui est plaisant. Ça rend la lecture évidement plus intéressante. Les femmes sont plutôt sympathiques : elles ont toute une force de caractère propre, ce qui est assez jubilatoire. Aucune ne se laisse marcher sur les pieds !

Les personnages pourraient être plus attachants (sauf le père qui n’évolue pas et qui reste jusqu’au bout imbuvable), peut-être si le livre allait plus loin dans la psychologie. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de nuances, mais je les ai trouvées… grossières. Disons que, pour chaque personnage, tu as une torture, un regret unique, qui revient trop souvent, qui est trop rabâché.

La famille, la famille, toujours la famille est au cœur du bouquin. Avec évidemment son lot de secrets, de non-dits, de tensions, etc. La fin m’a quelque peu déçue. Un peu lisse à mon goût. Ce n’est pas forcément un happy end, mais c’est un peu convenu.

Si je devais résumer ? Je dirais que : conventionnel. Ça se lit vite et bien, mais que ça ne me laissera pas un souvenir impérissable. Cela dit, je n’avais jamais du Bourdin et je me coucherai donc moins ignorante ce soir.

 « Comme son frère, elle avait essayé à sa manière de marcher sur les traces de leur père, et elle y avait perdu sa propre identité. »

« Très tôt, Nicolas avait compris que l’univers de son père se résumait à lui-même. »

Au nom du père, Françoise Bourdin. Belfond, 2015. 308 pages.

Lait de tigre, de Stefanie de Velasco (2015)

Lait de tigre (couverture)Univers de la banlieue, jeunesse désœuvrée, fond d’alcool, de prostitution et d’herbe… Rien pour me séduire à première vue. J’ai lu – et parfois apprécié – à une certaine époque de mon adolescence ces livres comme Moins que zéro de Bret Easton Ellis ou Bleu presque transparent de Ryû Murakami, mais à présent, ce n’est plus ce qui m’attire. Et c’est ce que l’on retrouve dans Lait de tigre. Car finalement, cette amitié détruite qu’on annonce dans le résumé apparaît comme un épisode mineur du roman, qu’on attend, qu’on anticipe, et qu’on ne trouve jamais, et c’est le quotidien de ces jeunes berlinois qui prime malgré le meurtre qui bouleverse le cours de leurs vacances.

Malgré tout, elle parvient à ajouter des contrastes qui rendent le roman plus intéressant. Les personnages sont suffisamment intelligents et attachants pour sortir du décor de banlieues sordides auquel on pourrait s’attendre. Jameelah et Nini semblent tellement innocentes qu’on ne peut les juger durement, même lorsque leurs actes sont à l’opposé des nôtres. La maturité dont ils peuvent faire preuve détache Lait de tigre d’un roman pour ado plus classique : cela est dû au fait qu’il s’agisse d’une jeunesse marquée par l’histoire. Qu’ils soient Serbes, Hongrois ou Irakiens, ils ont fui la guerre, ils ont connu des pertes. J’ai beaucoup aimé la description de ce mélange de culture, la fraternité de ses communautés qui peut flirter avec une violence, une haine qui a émigré avec eux.

De plus, j’ai été surprise par certains personnages pour qui j’ai fini par ressentir de la compassion alors qu’ils étaient à première vue très rebutants – comme Dragan qui m’a touchée par sa détresse à connaître le lieu de sépulture de Jasna – ou Jessi – qui se tourne naturellement vers sa sœur en cas de « problèmes ».

Finalement, dans une jungle urbaine crade et dure, Stefanie de Velasco place des personnages qui ont le courage et l’amitié bien accrochés dans leur cœur et qui ne se laissent pas tomber, qui s’entraident sans cesse. Nini et Jameelah font souvent preuve de bravoure (et pas seulement d’un courage de tête brûlée comme aller rouler sur l’autoroute en vélo) et de lucidité, notamment Jameelah par rapport à son statut d’immigrée.

Un roman intéressant pour sa description de la mixité dans cette banlieue et pour ses personnages bien dessinés, mais qui m’a quelque peu déçue par son intrigue.

« Noura dit toujours qu’il faut vivre de manière à ce que rétrospectivement notre vie ressemble à un poème. Elle n’a jamais dit que ce devait être un poème joyeux, juste un poème. »

Lait de tigre, Stefanie de Velasco. Belfond, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’allemand par Mathilde Sobottke. 320 pages.