Trois petits tours, d’Hélène Machelon (2019)

Trois petits tours (couverture)Dans cette « autofiction », Hélène Machelon raconte quelques instants de vie autour de la mort d’une fillette, d’un bébé, d’une Rose dont le passage sur Terre fut aussi éphémère que douloureux.

Portraits à l’hôpital Necker. Soignants, clown et thanatopracteur, compagne d’infortune et membre de la famille : huit personnes qui, tour à tour, prennent la parole. Parlent de Rose bien sûr, mais aussi – et surtout – de ce que la mort de la fillette fait remonter en elles, en eux. Se peignent alors des figures bouleversantes. Un désir d’enfant jamais comblé, la mort d’un petit frère ou d’une fille, la défaillance de leurs parents, des doutes, des craintes, de la culpabilité… Les tableaux dessinés par ses histoires de vie, ses histoires malheureusement de tous les jours, sont particulièrement réalistes, comme de chair et de sang et non d’encre et de papier (ou de pixels plutôt puisque je l’ai lu sur écran – ce qui n’est définitivement pas ma came).

J’ai tout particulièrement aimé le thanatopracteur, son application et sa compassion qui confère à son métier une vraie beauté ainsi que ce portrait amer d’une femme de l’administration détestée de tous et méprisée pour son apparente insensibilité. Elle est finalement le personnage le plus solitaire du récit, jugée de tous, sa carapace ne dissimulant rien d’autre d’une tristesse dévorante et acide. Finalement, elle est la seule dont le malheur ne semble pas prêt de toucher à sa fin.
Si l’histoire personnelle de l’aumônier m’a touchée au même titre que les autres, c’est malgré tout le chapitre qui m’a le moins parlé. Surtout lorsque la mère s’exprime. Même sa colère envers Dieu, je ne peux la comprendre tout à fait puisque sa foi m’est totalement incompréhensible. La référence aux colombes, aux anges… très peu pour moi. Je n’ai pas besoin de ça pour imaginer la douleur de cette perte. (Ce n’est pas une critique vis-à-vis du récit ; simplement, ce sont des passages qui m’ont laissée de marbre malheureusement.) Après un échange avec l’autrice, mon point de vue sur la question doit toutefois être nuancé. Elle m’a parlé de la forte présence des religions à l’hôpital, des lieux de culte installés sur les sites et de ce dernier espoir (ce fol espoir ?) que représente parfois la religion pour les malades et leurs proches. Donc, si cela ne change rien au fait que ces passages ne me parlent pas et ne m’émeuvent pas, cela semble être un élément intéressant pour une peinture réaliste de ce milieu hospitalier.

Dans chaque chapitre, il y a également la mère qui, par huit fois, se confie. Deux points de vue à chaque fois, deux visions de ses rencontres, de ses occasions manquées parfois de se comprendre, de se parler, de se soutenir. La mère exprime son chagrin, sa mort intérieure, ses souvenirs, les espoirs placés en Rose, le bonheur évaporé… Elle parle autant que le père se tait, muré dans un silence dont il ne sortira pas pour nous.

Il est difficile pour moi de chroniquer un roman dans lequel l’autrice a de toute évidence mis ses tripes et son histoire. Hélène Machelon donne la parole aux vivants dans ce texte grave et dur. La souffrance y est évoquée avec pudeur et dignité. Mais il n’est pas aussi sombre que ce que l’on pourrait croire. Ligne après ligne, ce roman raconte tout l’amour d’une mère pour sa fille. C’est douloureux, certes, indicible même. Pourtant, je n’en suis pas ressortie déprimée. Au contraire, il m’a laissée sur une émotion étonnamment lumineuse. Car, si Rose ne sera jamais oubliée de celles et ceux qui l’ont aimée, les rêves de bonheur ne sont pas exclus dans ce quotidien, cette vie, qui reprend irrésistiblement ses droits.

Un beau roman qui m’a touchée non pas tant par son sujet que par l’écriture délicate et sensible de l’autrice.

« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va. »
Jacques Prévert

« Je n’avais jamais croisé la mort, même de loin ou brièvement. Aujourd’hui, je l’embrasse ou plutôt c’est elle qui m’embrasse dans un long baiser subi. Elle me force, elle me viole, elle fait de moi ce qu’elle veut.
La terre s’ouvre et nous engloutit. L’éclipse est totale ; j’aurais donné ma vie mais c’est la sienne, à peine éclose, qui a été choisie. »

La mère

« Je ne pensais pas que j’étais capable d’être clown en pédiatrie, moi qui suis si émotive. La fierté et l’admiration se lisent dans les yeux de mon mari. Mes filles racontent à l’école que leur maman fabrique des rêves aux enfants malades de l’hôpital. C’est gratifiant de rallumer les yeux éteints d’un enfant.
Ils sont enfant avant d’être malade. »

La clown

« Pourquoi ai-je fui ? Ai-je eu peur un instant pour mon propre bonheur ? Que la souffrance de cette mère soit contagieuse, qu’elle m’atteigne, moi qui ai tout. Que ses tentacules de douleur m’engloutissent et m’entraînent tout au fond avec elle. J’ai résisté et j’ai honte de me l’avouer. J’aurais pu, au fond, pleurer avec elle. Ce n’est pas honteux de pleurer, je voudrais me rattraper, partager ma compassion et ma peine avec elle. »
La clown

Trois petits tours, Hélène Machelon. Librinova (auto-édition), 2019. 135 pages.

Sagan 1954, d’Anne Berest (2014)

Sagan 1954 (couverture)L’autofiction produit parfois des ouvrages que je juge excellents. Des livres qui bouleversent, qui amusent, qui font réfléchir tant sur la vie et son étrangeté que sur la forme et le travail de l’écrivain. Ce sont des livres que je prends « plaisir » à lire. Je mets  « plaisir » entre guillemets car je songe notamment à Chloé Delaume et la lecture de ses livres est souvent si perturbante, voire dérangeante, que ce terme n’est pas forcément le plus approprié.

Mais dans le cas de Sagan 1954, j’appelle ça se regarder le nombril, tout simplement. Personnellement, je n’ai pas été intéressée par la vie d’Anne Beret : sa séparation par exemple ou ses interrogations sur son travail n’éveillent rien en moi. Il me rappelle le livre Au travail : les écrivains au quotidien de Géraldine Kosiak. Apparemment, écrire sur un autre auteur est un bon prétexte pour parler de soi.

Je ne veux pas sembler trop dure ; peut-être Anne Berest sent réellement un lien avec Sagan, d’où cette volonté d’écrire ce livre (même s’il lui a été suggéré par Denis Westhoff, le fils de Sagan tout de même…), mais je n’ai pas vraiment compris ce lien, ni été touchée par ce qu’elle raconte.

Quant à la vie de Françoise Sagan au cours de cette incroyable année 1954, la description en est plutôt sympathique bien qu’évidemment imaginée et fantasmée. Même si de véritables témoignages recueillis par des biographes de Sagan ou par l’auteure elle-même auprès de ses proches, ce que Sagan a réellement ressenti au moment de déposer ses manuscrits ou pensé en signant ses premiers autographes reste un mystère. Même si la plongée dans le Paris des années 1950 est plaisante et crédible, j’ai été dérangée par le sentiment qu’Anne Berest transposait ses propres émotions à Françoise Sagan. Est-ce un livre sur Sagan ou sur Berest ?

Je n’ai pas apprécié, je ne le conseillerai pas, mais Sagan 1954 m’aura au moins donné l’envie de relire Bonjour tristesse.

 « C’est qu’il y a, dans tout combat mené, dans tout travail achevé, dans toute victoire, quelque chose qu’il faut accepter de perdre. »

« Car il n’existe pas de vrais secrets dans les familles. Les secrets attendent tranquillement leur heure pour être dévoilés. Et en patientant, ils dessinent leurs contours dans les silences. »

Sagan 1954, Anne Berest. Stock, coll. La Bleue, 2014. 198 pages.