Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, lu par Grégory Gadebois (Audiolib, 2015)

Des fleurs pour Algernon (couverture)Charlie Gordon est un simple d’esprit gentil et plein de bonne volonté : il travaille et suit des cours de lecture avec Miss Kinnian. Sa motivation lui permet d’être choisi pour une expérience menée par le Docteur Strauss et le Professeur Nemur : il subit alors une opération qui décuple ses facultés mentales. Il n’est pas le seul à subir cette intervention médicale : celle-ci est tout d’abord testée sur Algernon, une souris.

Ce court roman a reçu le Prix Nebula du meilleur roman 1966.

J’ai lu ce roman en version papier il y a plusieurs années. Je me souviens à quel point cette histoire m’avait émue, à quel point je m’étais attaché à Charlie. Je me souviens également de ma stupéfaction devant ces premières pages bourrées de fautes et de mon plaisir à constater les progrès – subtils au début, fulgurants par la suite – de Charlie.

Des fleurs pour Algernon (théâtre)J’ai ensuite découvert Grégory Gadebois au théâtre du Petit Saint-Martin dans la mise en scène d’Anne Kessler. J’y suis allée avec l’appréhension de celle qui a adoré le livre et qui redoute de voir les transformations qu’il aura subies. Craintes injustifiées. C’était génial. Je reviendrais après sur la performance de Grégory Gadebois puisqu’il est également le lecteur de la version audio, mais cette mise en scène dépouillée, avec un seul comédien, et la prestation dudit comédien m’ont totalement subjuguée : 1h30 de monologue qui nous tient en haleine de bout en bout, nous faisant passer par toute une palette d’émotions.

Grégory Gadebois est extraordinaire. Il effectue un travail tout en subtilité sur le texte de Keyes. Nous n’avons plus la possibilité de lire les belles fautes d’orthographe de Charlie, mais ce n’est pas grave. Il joue sur la prononciation, le rythme, l’élocution, le vocabulaire pour nous montrer l’évolution intellectuelle de Charlie. Le Charlie intelligent s’exprime avec beaucoup de fluidité, il parle vite et sans buter sur les mots, il évoque sans sourciller des concepts compliqués. Qu’il incarne un Charlie avec un QI de 68 ou de 250, il est crédible, il est juste.
Le comédien-lecteur nous donne également à voir l’évolution émotionnelle du personnage et les changements dans sa personnalité. Au début, on ressent profondément l’immense naïveté de Charlie. Puis on souffre avec lui lorsqu’il réalise quel regard son entourage portait sur lui. On sent grandir sa solitude en même temps que son intelligence. Et on assiste avec horreur à sa régression.
Grégory Gadebois a reçu le prix du meilleur comédien 2013 au Palmarès du théâtre ainsi que le Molière « Seul en scène » en 2014. Des prix parfaitement mérités !

Certes, il s’agit d’une histoire relativement courte, mais je n’ai pas ressenti la frustration que me laissent souvent les nouvelles. Tout d’abord, on suit Charlie sur une période suffisamment longue pour s’attacher à lui et le voir changer du tout au tout. Ensuite, Des fleurs pour Algernon est une histoire intemporelle que l’on peut situer en 1966 comme en 2016. Elle fait réfléchir sur divers sujets comme le handicap mental, l’intelligence, la recherche scientifique, les expérimentations sur des animaux et des hommes…
La version audio n’est pas une version intégrale. Si je ne dis pas de bêtises, il s’agit du texte qui a été présenté au théâtre. En général, j’écarte tout ce qui n’est pas en texte intégral, mais Des fleurs pour Algernon lu par Grégory Gadebois est une exception tant c’est fabuleux.

Le texte de Daniel Keyes est poignant, tout comme la formidable performance de Grégory Gadebois qui est d’une justesse exceptionnelle. Je vous conseille le livre, mais surtout le livre audio : on gagne quelque chose de plus à écouter Grégory Gadebois. Bouleversant !

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Audiolib : la rencontre avec Algernon.

« Le Dr Strauss a dit que j’avait une bone motivacion. Ca m’a fait plésir quant il a dit que c’été pas tout ceux qui ont un QI de 68 qui en on autant que moi. Je sait pas ce que cé ni ou je l’ai eu mais il a dit qu’Algernon la souris l’avait aussi. La motivacion d’Algernon cé le fromage qu’ils mètent dans la boite. Mais ca peut pas ètre seulement ca pasque j’ai pas eu de fromage cet semène. »

« Comme c’est étrange que des gens qui ont des sentiments et une sensibilité normaux, qui ne songeraient pas à se moquer d’un malheureux né sans bras, sans jambes ou aveugle, n’aient aucun scrupule à tourner en ridicule un autre malheureux né avec une faible intelligence. »

Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes, lu par Grégory Gadebois. Audiolib, 2015 (J’ai lu, 1972, pour l’édition papier). 1h30.

Publicités

Alors voilà : les 1001 vies des Urgences, de Baptiste Beaulieu, lu par Emmanuel Dekoninck (Audiolib, 2015)

Alors voilà (couverture)Comme je le disais au début de ma critique de La déesse des petites victoires, mon second coup de cœur de ces derniers jours a été Alors voilà : les 1001 vies des Urgences de Baptiste Beaulieu.
Baptiste Beaulieu, diplômé en médecine, tient depuis 2012 un blog également intitulé « Alors voilà » que je ne peux que vous conseiller. Son but : réconcilier les patients et ceux qui les soignent, ne pas oublier que les corps malades ont un cœur, un esprit, des sentiments et qu’il ne s’agit pas uniquement de viande.
Pendant sept jours, le lecteur suit les journées d’un jeune interne d’une vingtaine d’années qui raconte d’autres souvenirs mémorables à une patiente en fin de vie de la chambre 7, la « femme-oiseau », qui veut entendre ses histoires. Les cas sont évidemment multiples, variés et on touche à toutes les parties du corps.

A travers ces tranches de vie en milieu hospitalier, il trace également le portrait de ses chefs, des autres internes, leur donne la parole pour qu’ils puissent évoquer leurs propres anecdotes. Il évoque des sujets tabous comme l’argent et ce qu’il apporte. Il évoque enfin, dans une moindre mesure, la vie en dehors de l’hôpital.

Les histoires sont tour à tour tendres, drôles, tristes. C’est ce qui m’a touchée dans ce roman : cette profusion de sentiments que l’auteur transmet à son lecteur. Les personnages ont tous leurs forces et leurs faiblesses, des qualités et des défauts, comme tout humain. On suit un médecin (un futur médecin) qui a la vocation chevillée au corps et qui aime ce qu’il fait, mais qui parfois ne supporte plus ses patients parce que lui aussi est humain. Un médecin qui ressent de la joie, de la tristesse quand un patient décède, mais aussi parfois de l’impuissance. De l’impuissance notamment face à certains cas tragiques qui reviennent trop souvent aux Urgences : les tentatives de suicide à répétition, les femmes battues qui refusent de porter plainte, de quitter leur conjoint violent… Ces récits sont écrits avec une grande sensibilité, avec énormément de respect, mais sans apitoiement.

La lecture est superbe, j’ai découvert ce lecteur avec bonheur. Il a une voix simple et douce, très agréable à écouter. Il rend le texte vivant, notamment en modifiant son timbre avec subtilité pour incarner les différents personnages, qu’ils soient masculins ou féminins
Le livre audio a par ailleurs remporté le prix Lire dans le Noir, catégorie Document, en 2015.

Ce récit du quotidien, basé sur des faits bien réels, vécus par l’auteur ou d’autres internes ou médecins, constitue un roman très émouvant sur l’humain et sur cette fourmilière que sont les Urgences.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Audiolib : le début du roman.

Pour en savoir plus sur ce titre, voilà l’explication sur le site de Baptiste Beaulieu : « Le secret de pourquoi « Alors voilà » ».

« Les femmes battues sont comme la mer. Il y a le flux et le reflux. Elles viennent, repartent, reviendront encore, la plupart échouent à couper les liens qui les retiennent prisonnières de leur tortionnaire.
Pourquoi?
Par amour, oui, on peut aimer un monstre quand il s’embusque sous le masque banal du quotidien. Par peur, très souvent. Par dévotion : « Il y a les enfants et ils vivent encore à la maison. » Par espoir : « Il changera, il reviendra celui dont je suis tombée amoureuse. » Par empathie : « Il est malheureux. » Par dévalorisation : « Je ne suis rien. »
Les femmes battues sont comme des vagues : elles se brisent chez nous et repartent avalées par le ressac des conventions et des obligations. Parfois, elles ne reviennent pas :
1 – elles ont, enfin, brisé leurs digues et pris le large. C’est bien ;
2 – ou elles se sont échouées sur les rochers et sont devenues écume de mer, comme la sirène du conte. »

Alors voilà : les 1001 vies des Urgences, Baptiste Beaulieu, lu par Emmanuel Dekoninck. Audiolib, 2015 (Fayard, 2013, pour l’édition papier). 6h44, texte intégral.

J’ai également lu son second livre, Alors vous ne serez plus jamais triste… sans le même enthousiasme malheureusement.