Zen City, de Grégoire Hervier (2009)

Zen City (couverture)« Bienvenue à Zen City !
Grâce à notre programme Global Life®, la vie clés en main, profitez de tous nos services et travaillez dans un environnement idéal, naturel et sécurisant. »

Dominique Dubois, un homme totalement banal au chômage depuis quelques temps, retrouve l’espoir grâce à Zen City, une ville novatrice installée dans les Pyrénées. Un nouveau poste de cadre, un bel appartement, une voiture… tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que des hackeurs entrent dans sa vie et que l’une de ses collègues ne soit assassinée.

Le livre se présente comme un dossier étudiant la « Tragédie de Zen City » en se penchant tout spécialement sur le cas de Dominique Dubois. La première partie est majoritairement constituée des articles postés par Dominique sur son blog et encadrés de quelques commentaires. Nous décelons rapidement de petites anomalies, de petits abus, mais Dominique, enchanté par son nouveau quotidien, ne remarque rien, générant ainsi un intéressant décalage entre le lecteur et le personnage. Cela donne au roman un rythme dynamique qui ralentit malheureusement vers la moitié du récit. A ce moment-là, du côté de la forme, le blog se fait presque muet, relayé par une sorte de journal intime, tandis que, du côté du fond, le mystérieux réseau @Ω fait son apparition et la suite des événements se met en place. Le tout est assez lent et moyennement passionnant. Il faut quelques chapitres pour reprendre du poil de la bête, mais le roman finit tout de même assez énergiquement sur quelques rebondissements et des questions qui restent en suspens.

Malgré tout, c’est un livre assez glaçant. Le sujet des puces ne m’inspire aucune confiance et pourtant ce que Zen City met en place avec ces puces RFID (indispensables pour ouvrir sa porte, faire ses courses, etc.) n’est peut-être pas si futuriste que ça. Grégoire Hervier fait une critique assez efficace et effrayante de notre société de consommation (Zen City utilise habilement publicité ciblée et sentiment de manque pour pousser ses habitants à acheter toujours plus), de la géolocalisation et de l’hyper connexion qui régissent plus ou moins nos vies. Les habitants de Zen City perdent en liberté ce qu’ils gagnent en confort et en sécurité, ce sont des esclaves qui s’ignorent prisonniers d’une cage dorée.

Je n’ai pas eu d’atomes crochus avec le personnage principal. Dominique Dubois m’a d’ailleurs énormément agacée, que ce soit à cause de sa tendance à la lamentation ou la façon dont il parle des femmes qui l’entourent. Entre les seins de la recruteuse, les strings de sa collègue Candice, les « bombes » des Zen City, les femmes ne sont pas très valorisées pour leur intellect. Même la belle Isabel, de qui il tombe amoureux en un clin d’œil, ne semble pas le séduire pour autre chose que ses longues jambes. Heureusement que le personnage de Natouchka vient par la suite relever un peu la barre (sans être particulièrement mémorable).

Mi-thriller, mi-SF, cette enquête ne manquera pas de faire écho à notre monde actuel. Evoquant irrésistiblement un 1984 du XXIe siècle dans les Pyrénées, Zen City est un roman intéressant et pertinent, mais, si je ne me suis pas ennuyée, je ne suis pas totalement enthousiaste non plus. Les coupables : des personnages peu attachants, une intrigue qui devient parfois un peu brouillonne, des questions sans réponses et un baisse de régime au milieu du roman.

« – Après le traçage des individus, vous vous en prenez à la liberté de choisir, au libre arbitre… Vous voulez anéantir tout ce que vous ne pouvez pas contrôler, piétiner le peu qu’il reste de notre liberté…
– Ah la liberté ! C’était une bien belle idée… Hélas, cela fait bien longtemps qu’elle ne fait plus recette. Il n’y a pratiquement plus de demande. Sécurité, consommation, communication, d’accord ! Liberté… Mais les modes évoluent, ça reviendra peut-être, qui sait ? »

Zen City, Grégoire Hervier. Au Diable Vauvert, 2009. 347 pages.

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Le monarque de la vallée, de Neil Gaiman (2004)

Le monarque de la vallée (couverture)Deux ans après les événements racontés dans American Gods, Ombre a entamé un voyage solitaire. Dans un pub du nord de l’Ecosse, il est accosté par un drôle de docteur qui le fait engager comme vigile lors d’une étrange soirée dans une grande maison perdue dans la vallée. Cette requête est étrange : que lui veulent donc ces gens ?
Cette nouvelle a tout d’abord été publiée dans le recueil Des choses fragiles (Au Diable Vauvert, 2009).

Avoir lu American Gods n’est, je pense, pas forcément un prérequis, la nouvelle peut se lire indépendamment. Mais c’est quand même un plus pour comprendre le personnage, les allusions aux événements passés, les rêves d’Ombre, les histoires de dieux…

Rapidement plongé dans le vif du sujet, on sent tout de suite qu’il se passe des choses étranges, les personnages semblent tous bizarrement décalés. Rêves, cauchemars, réalité, légendes et vieilles croyances, tout se mêle dans cette étrange histoire qui voit se côtoyer des humains et des monstres, la cruauté n’étant pas forcément du côté attendu. Le nord de l’Ecosse, froid et venteux, est le lieu idéal pour faire revenir d’étranges créatures.

Les pages, les mots, les dessins, tout joue sur le mariage du noir et du blanc. Il m’a fallu quelques pages pour apprécier les dessins de Daniel Egnéus, mais j’ai fini par goûter à ces ombres et lumières. Elles étoffent l’ambiance parfois étrange et onirique, parfois sinistre et macabre du roman. Cela sert parfaitement le propos du livre et je pense que je m’offrirai l’édition pareillement illustrée d’American Gods (ça tombe bien, je ne le possède pas car je l’avais simplement emprunté).

Une magnifique et intrigante couverture, une histoire sombre, parfois cauchemardesque, des illustrations qui ont su capturer l’esprit Gaiman… Le monarque de la vallée est une excellente nouvelle pour prolonger American Gods.

Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour cet envoi !

« Eux, ce sont ceux qui ont perdu, jadis. Nous avons gagné. Nous étions les chevaliers, eux les dragons, nous étions les tueurs de géants, eux les ogres. Nous étions les hommes, eux les monstres. Et nous avons gagné. Ils connaissent leur place, à présent. L’important est de ne pas les laisser l’oublier. C’est pour l’humanité que vous vous battrez, cette nuit. On ne peut pas les laisser prendre l’avantage. Pas même un tout petit peu. C’est nous contre eux. »

Le monarque de la vallée, Neil Gaiman, illustré par Daniel Egnéus. Au Diable Vauvert, 2017 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Michel Pagel. 110 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Mystère du Val Boscombe :
lire un livre se passant à la campagne

L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman (2014)

L'océan au bout du chemin (couverture)J’avais beaucoup aimé Neverwhere, mais j’ai totalement adoré L’océan au bout du chemin. Quinze ans séparant ces deux ouvrages – le premier datant de la fin des années 1990 et le second de 2013 –, il a sûrement gagné en maturité et en qualité d’écriture.

Le narrateur, devenu adulte, revient auprès de la maison de son enfance à l’occasion d’un enterrement. Et là, il se souvient. Il se souvient de ses sept ans, il se souvient de l’étrange petite Lettie Hempstock, il se souvient de la voiture abandonnée sur le sentier et du mort à l’intérieur, il se souvient de toutes les choses extraordinaires et effroyables qu’il avait alors vécues.

« Si vous m’aviez posé la question une heure plus tôt, j’aurais répondu que non, je ne me rappelais pas ce sentier. Je ne crois même pas que je me serais souvenu du nom de Lettie Hempstock. Mais, debout dans  ce vestibule, tout me revenait. Des souvenirs attendaient à la lisière des choses, pour me faire signe. Vous m’auriez déclaré que j’avais à nouveau sept ans, j’aurais pu vous croire à moitié, un instant. »

Le talent de conteur de Neil Gaiman fait son office et on se retrouve peu à peu totalement immergé dans cette histoire, dans cet univers (comme lorsqu’il crée la Londres d’En Bas de Neverwhere). Dans L’océan au bout du chemin, il crée une atmosphère sombre dès le début avec ce suicide. Puis arrive Ursula Monkton…

Ursula Monkton est une gouvernante embauchée par ses parents, mais le narrateur ne se laisse pas tromper comme tout le reste de sa famille : Ursula Monkton n’est pas ce qu’elle dit, ce qu’elle semble être. Elle est manipulatrice, elle est maléfique. Elle est le Mal. Et elle m’a tout simplement angoissée. Sa fausse gentillesse va bien entendu se craqueler et laisser apparaître un personnage parfaitement flippant. (Ce qui rappelle l’autre mère dans Coraline.) D’autres créatures monstrueuses et impitoyables feront leur apparition mais Ursula reste la pire d’entre eux.

Evidemment, les parents du narrateur sont aveugles tandis que lui n’a pas encore fermé son esprit et ses yeux aux choses étranges. Il accepte cet extraordinaire qui vient menacer son monde. Heureusement, il n’est pas tout seul : il a la famille Hempstock. Lettie tout d’abord, puis la mère de celle-ci prénommée Ginnie, et enfin Mémé Hempstock.

Un roman envoûtant et magique, dans un nouvel univers dans lequel se côtoient les pires et les meilleurs sentiments, la cruauté et la tendresse, la mort et l’amitié…

« Les souvenirs d’enfance sont parfois enfouis et masqués sous ce qui advient par la suite, comme des jouets d’enfance oubliés au fond d’un placard encombré d’adulte, mais on ne les perd jamais pour de bon. »

« Je me suis allongé sur le lit et perdu dans les histoires. Ça me plaisait. Il y avait plus de sécurité dans les livres qu’avec les gens, de toute façon. »

« Les adultes suivent les sentiers tracés. Les enfants explorent. Les adultes se contentent de parcourir le même trajet, des centaines, des milliers de fois ; peut-être l’idée ne leur est-elle jamais venue de quitter ces sentiers, de ramper sous les rhododendrons, de découvrir les espaces entre les barrières. J’étais un enfant, ce qui signifiait que je connaissais une douzaine de façons de quitter notre propriété et d’atteindre le chemin, des parcours qui n’exigeaient pas d’emprunter notre allée. »

« Personne ressemble vraiment à ce qu’il est réellement à l’intérieur. Ni toi. Ni moi. Les gens sont beaucoup plus compliqués que ça. C’est vrai pour tout le monde. »

« L’enfance ne me manque pas, mais me manque cette façon que j’avais de prendre plaisir aux petites choses, alors même que de plus vastes s’effondraient. Je ne pouvais pas contrôler le monde où je vivais, garder mes distances avec les choses, les gens ou les moments qui faisaient mal, mais je puisais de la joie dans les choses qui me rendaient heureux. »

L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 314 pages.

Neverwhere, de Neil Gaiman (2010)

Neverwhere (couverture)Reçu à Noël, Neverwhere est le premier livre de Neil Gaiman que je lis : il était temps que je comble cette lacune !

La vie jusqu’alors banale de Richard Mayhew bascule le jour où il rencontre Porte, une jeune fille grièvement blessée. Il lui sauve la vie, ce qui fait complètement basculer la sienne. Il devient alors invisible aux yeux de ses collègues de bureau, des chauffeurs de taxis et même de sa fiancée ! Il découvre alors qu’il appartient à présent à une autre Londres, située sous les rues qu’il arpentait auparavant : la Londres d’En Bas. Il décide de s’y enfoncer pour retrouver Porte et récupérer son ancienne vie. Mais la Londres d’En Bas est un monde dangereux.

La Londres d’En Bas est un univers magique et complètement fou. On y troque des ordures, des objets du quotidien, des services et même des cadavres. Une Bête guette, tapie dans un labyrinthe. Telles des vampires, de belles jeunes femmes aspirent la vie en embrassant ceux qui se laissent séduire. Certains parlent aux rats, d’autres ouvrent tout ce qui est fermé. Les objets ont des pouvoirs magiques. Voilà le monde de tous les possibles dans lequel est projeté le pauvre Richard, lui qui était accoutumé à une vie sans souci et bien ordonnée.
Je suis allée à Londres à l’automne dernier pour la première et j’en suis bien contente : cela m’a permis de situer les lieux évoqués dans le livre (Camden, la City, le HMS Belfast amarré non loin du Tower Bridge, etc.) et de visualiser le métro londonien. J’ai beaucoup aimé l’idée de prendre au pied de la lettre le nom des stations de métro : il y a vraiment une cour du Comte à Earl’s Court, des Moines Noirs à Blackfriars et des bergers (peu fréquentables apparemment) à Shepherd’s Bush, Knightsbridge devient l’inquiétant Night’s Bridge, le pont de la Nuit, Serpentine est présentée comme l’une des Sept Sœurs (Seven Sisters), etc.

Mais ce qui fait, avant tout, toute la saveur de cet univers, c’est sa population. Hauts en couleurs, cruels, magiques, uniques, les habitants de la Londres d’En Bas sont véritablement atypiques. Porte est forte et décidée, totalement adaptée pour survivre au monde de Neverwhere, tout comme sa garde du corps, Chasseur. Ma préférence va toutefois au marquis de Carabas, ce magouilleur rusé obsédé par les faveurs qu’il rend et surtout celles qu’on lui doit, ainsi qu’aux sadiques MM. Croup et Vandemar, duo d’éventreurs si totalement différents qu’ils en deviennent parfaitement complémentaires. Je m’arrête là, mais je n’oublie pas la ribambelle de personnages secondaires que l’on aimerait parfois mieux connaître comme Old Bailey, les Parle-aux-Rats, Serpentine (j’aurais aimé en apprendre plus sur la relation entre Chasseur et les Sept Sœurs)…
Mais en même temps, le peuple d’En Bas – ces invisibles pour ceux de la Londres d’En Haut, ceux qui sont tombés dans des failles – nous interroge sur notre regard sur les mendiants de nos villes, ceux qui deviennent parfois invisibles, ceux que l’on ignore.
Et bien sûr, au milieu d’eux, Richard que j’ai très vite pris en sympathie. Certes, il est peureux et parfois un peu trop pleurnichard, mais il est bon, pas calculateur pour un sou et, quand même… son désarroi est compréhensible.

Neverwhere, c’est aussi un univers très visuel (peut-être parce qu’il s’agit en premier lieu d’une série télévisée). On imagine très bien les rues étroites, les marchés encombrés et bruyants. Les couleurs de ce livre sont le noir de la crasse et le rouge du sang. Ses odeurs, celle des égouts et de la mort.
Ensuite, malgré la cruauté dont les habitants de cette ville étranges font parfois preuve et les épreuves affrontées par Richard, Porte et les autres, c’est également un récit très drôle. Entre les remarques désabusées d’un Richard perdu qui s’accroche désespérément à sa réalité, le cynisme du marquis, le verbiage continuel de M. Croup qui tranche avec l’économie de mots dont fait preuve M. Vandemar, l’humour est omniprésent.

J’ai regretté d’arriver à la fin de ce roman d’urban fantasy tant j’ai adoré arpenter la Londres d’En Bas en compagnie de personnages si hauts en couleurs. J’ai vraiment hâte de découvrir d’autres histoires de ce formidable conteur que semble être Neil Gaiman.

«  C’était un vendredi après-midi. Richard avait constaté que les événements sont pleutres : ils n’arrivaient pas isolément mais chassaient en meute et se jetaient sur lui tout d’un coup. »

«  Richard écrivait son journal dans sa tête.
Cher journal, commença-t-il. Vendredi, j’avais un emploi, une fiancée, un domicile et une existence sensée. (Enfin, dans la mesure où une vie peut avoir un sens.) Et puis, j’ai rencontré une jeune fille blessée qui se vidait de son sang sur le trottoir et j’ai joué au bon Samaritain. Désormais, je n’ai plus de fiancée, plus de domicile, plus d’emploi, et je me promène à quelques dizaines de mètres sous les rues de Londres avec une espérance de vie comparable à celle d’un éphémère animé de pulsions suicidaires. »

« Elle buvait ta vie, répondit le marquis de Carabas dans un chuchotement rauque. Elle te prenait ta chaleur. Elle te changeait en une créature froide, comme elle. »

Neil Gaiman sur le fait d’adapter la série en roman :

« Le roman a vu le jour, comme cela arrive parfois, sous la forme d’une série télé qu’on m’a demandé d’écrire pour la BBC. Et si la série qui a été diffusée n’était pas forcément mauvaise, je butais sans cesse contre le fait tout simple que ce que l’on voyait à l’écran ne correspondait pas à ce que j’avais dans la tête. Un roman paraissait la solution la plus commode pour transférer ce que j’avais dans ma tête à l’intérieur de celle des gens. Les livres sont plutôt bien, pour ça. »

Neverwhere, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2010 (1996 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 494 pages.