Déicide, ou la liberté, de Thierry Hoquet (2017)

Déicide (couverture)Dans Sexus Nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve atteignait le second tour de la présidentielle grâce à son programme suggérant de supprimer le sexe civil pour une plus grande égalité entre les citoyen.nes. Mais voilà que, le jour de l’annonce des résultats, il est enlevé par un groupuscule religieux indigné de voir bafouée la loi divine instituant que la Femme doit être soumise à l’Homme (« A l’homme, la domination. A la femme, la subordination. Ainsi le veut l’équité. », clame leur tract.). Son bras droit, Karine Dubois, féministe convaincue, décide de partir en croisade contre ce Dieu sexiste et contre les religions. Le mouvement « Déicide » est lancé !

Dans cette suite – suite qui peut néanmoins se lire indépendamment –, on retrouve tous les ingrédients qui avaient rendu Sexus Nullus si agréable à lire. Une idée séduisante (enfin, cela dépend de votre position sur la question), des arguments divers (qu’ils soient pour ou contre), une critique de la société (on reconnaît sans peine notre monde avec ses joyeusetés : les guerres, les attentats, Trump, Poutine, etc.), des débats passionnants par le biais de tracts, de plateaux télé, de conférences de presse et de vidéos sur internet, le tout agrémenté de beaucoup d’intelligence et d’un zeste d’humour.

Ce déicide, qui consiste non pas à tuer Dieu, mais à confiner la religion à la sphère privée, déchaîne les passions, chaque parti ayant sa vision de la chose. Le Parti Pour Tous, le Parti Bio, le Mouvement Radical Athée, la Coexistence Laïque…tous ont leur mot à dire. Certains propos sont parfois un peu caricaturaux ou poussés à l’extrême (par exemple, le tract laissé par les ravisseurs de Riveneuve exprime des idées véritablement moyenâgeuses qui, j’espère, ne sont pas celles de tous les croyants), mais cela permet de proposer tout un éventail de pensée.
Appuyés par des exemples, notamment historiques, les arguments sont variés et nuancés, poussant ainsi à la réflexion. Bien qu’appartenant au domaine de la fiction, Déicide est un parfait conte philosophique qui incite son lecteur ou sa lectrice à penser et à se forger sa propre opinion.

Le sujet est plus sensible et plus compliqué que la question du sexe civil. En effet, des droits fondamentaux pointent le bout de leur nez. Les libertés de conscience, d’expression et de culte sont perpétuellement invoquées par les détracteurs du déicide. Je trouve d’ailleurs que la complexité du sujet se sent dans certaines tirades qui se répètent un peu. L’auteur semble lui-même parfois s’enliser dans ce délicat débat.
Si l’idée du déicide est irréalisable, j’avoue que celle de cesser de donner voix au chapitre aux différentes religions est une idée qui serait fort appréciable. Les débats sur des sujets tels que l’avortement, l’homosexualité, etc., en seraient bien moins pollués et la société pourrait enfin avancer.

Comme dans Sexus Nullus, de nombreuses thématiques font leur apparition dans le débat provoquée par la folle idée de Karine Dubois. « La religion et son patriarchaïsme viscéral » conduisent les différents protagonistes à discuter de la sphère privée et publique, de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions (n’est-ce pas discriminatoire d’en reconnaître certaines et pas d’autres ?). Ils abordent également la question des règles de la République, du nationalisme, du modèle républicain, du patriotisme, etc. (On frôle parfois l’overdose de République.)

J’ai été stupéfaite en découvrant les détails de l’exception de l’Alsace-Moselle. Je savais que la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’était pas en vigueur, que l’Alsace-Moselle conservait un régime concordataire et que les ministres de différents cultes (catholique, protestants luthérien et réformé et israélite) étaient rémunérés par l’Etat (ce qui, en soit, me choque déjà). Toutefois, j’ignorais la somme que cela représente et j’ignorais aussi que l’éducation religieuse était obligatoire dans les écoles publiques, niveaux primaire et collège. Certes, les parents peuvent apparemment demander une dérogation (auquel cas, en primaire, ces cours sont remplacés par de la morale…), mais ça m’a quand même vraiment surprise. Comme quoi la laïcité n’est pas du tout une chose acquise sur tout le territoire de cette République prétendument « une et indivisible ». De même, la Guyane a un statut à part et l’évêque est reconnu comme un agent de catégorie A et les prêtres, des agents de catégorie B. Là encore… choc.

Mi-essai, mi-roman, Déicide, ou la liberté est un ouvrage intelligent, passionnant et amusant. En dépit des idées politiques, des réflexions religieuses et des débats philosophiques, l’écriture comme la lecture restent toujours fluides. De même que ces sujets peuvent sembler austères, le résultat est très agréable, pertinent et plein d’humour.

« En réalité, il ne s’agit pas de discuter l’existence de Dieu. Il ne s’agit pas de démystifier ou d’interdire aux croyants de croire.
Le déicide n’interdit à personne de croire ou de penser comme bon lui semble mais il confine la croyance à la sphère intime. Croyants, votre foi n’est pas une opinion comme les autres, elle n’intéresse pas la société. Gardez-la pour vous ! »

« On accuse le déicide d’être contre l’Etat de droit. La vérité est qu’un Etat de droit se borne à respecter les lois. Un Etat de droit peut interdire des propos, fermer des lieux de rassemblement, emprisonner des fauteurs de trouble : ce ne sont pas là des entorses au droit tant que c’est conforme aux textes de loi.
Ainsi, puisque la loi interdit les propos homophobes, sexistes, misogynes, racistes, on peut sans mal interdire la Bible et le Coran. Loin d’être une entorse à la loi c’en sera juste une stricte application. »

Plus d’extraits sur le site des éditions iXe.

Déicide, ou la liberté, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. iXe’ prime, 2017. 257 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Traité Naval :
lire un livre dont l’intrigue est en partie politique

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray (2006)

La puissance d'existerJ’ai découvert Michel Onfray en écoutant les conférences données à l’Université Populaire de Caen sur les consciences réfractaires (à savoir Georges Politzer, Paul-Yves Nizan, Albert Camus et Simone de Beauvoir). J’ai dès le premier cours (je continue d’avancer peu à peu) été totalement captivée par ce qu’il disait, par sa présentation d’une autre philosophie, une pensée plus concrète et moins conceptuelle, bref, je suis captivée par cette contre-histoire de la philosophie. Je précise que je suis tout à fait néophyte dans ce domaine (en filière scientifique, les connaissances délivrées en philosophie sont plus que basiques…).
J’ai donc voulu découvrir un peu plus le philosophe qu’est Michel Onfray. Dans La contre-histoire de la philosophie, il ne présente pas ses idées même si elles transparaissent parfois. A la bibliothèque, j’ai pris trois ouvrages, au hasard. Dont celui-là.

Après une préface consacrée en majorité à son enfance et ses années de pensionnat, ce manifeste s’attache à proposer une philosophie pour bien vivre, pour mieux vivre : « Philosopher, c’est rendre viable et vivable sa propre existence là où rien n’est donné et tout reste à construire. » Il commence par déconstruire les mythes (platoniciens ou judéo-chrétiens par exemple) et démontrer que l’historiographie dominante, celle de l’idéalisme, est construite par ceux qui ont intérêt à qu’elle soit ainsi. Il explique sa conception de la philosophie – qui se manifeste aussi bien dans la vie que dans l’œuvre du philosophe – qui prend appui sur l’utilitarisme, le matérialisme et, bien entendu, l’hédonisme. C’est extrêmement limpide : je ne connaissais pas les concepts avant de lire, mais Michel Onfray doit être un excellent professeur car je n’ai pas ressenti de difficultés.
Sans n’avoir jamais pu le formuler ainsi – sans doute car je ne me suis jamais posée de telles questions en plus de ne pas avoir l’intelligence de cet homme –, je me sens en accord avec ce qu’il dit et très proche de sa conception de la vie. Il est d’une lucidité incroyable, du moins c’est ainsi que je le perçois.

La puissance d’exister est – à mon avis qui est très humble puisque je n’ai rien lu d’autre – un excellent ouvrage pour découvrir la pensée de Michel Onfray et se familiariser avec son approche de la philosophie.

Je pense que, pour ma part, je vais – outre continuer d’écouter les cours – attaquer un autre de ses livres.

Une dernière chose cependant : ne prenez pas peur en lisant le sommaire ! Si les intitulés sont incompréhensibles, ce n’est pas le cas du contenu. Donc ne paniquez pas si – vous non plus – vous ne savez pas ce qu’est « Une intersubjectivité hédoniste », « Une logique archipélique » ou « Un art kunique » !

« Le plaisir tétanise : le mot, les faits, la réalité, le discours qu’on tient sur lui. Il tétanise ou il hystérise. Trop d’enjeux personnels privés, trop d’intimités aliénées, souffrantes, miséreuses et misérables, trop de défaillances cachées, dissimulées, trop de difficultés à être, à vivre – à jouir. »

 « La séparation de la sexualité d’avec l’amour n’exclut pas l’existence de sentiment, de l’affection ou de la tendresse. Ne pas vouloir s’engager pour la vie dans une histoire de longue durée n’interdit pas la promesse d’une douceur amoureuse. »

 « L’essentiel consiste à ne pas mourir de son vivant donc à mourir vivant – ce qui n’est pas le cas d’un certain nombre de personnes mortes depuis bien longtemps de n’avoir jamais appris à vivre, donc pour n’avoir jamais vraiment vécu. »

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray. Grasset, 2006. 240 pages.