Onirophrénie, de Rozenn Illiano (2018)

Onirophrénie (couverture)Non, vous ne rêvez pas, c’est encore un roman de Rozenn Illiano qui doit indubitablement faire partie des auteurs et autrices les plus chroniqué·es sur ce blog. Récemment, j’avais pointé du doigt les défauts de la saga Town qui n’avait donc pas su me convaincre pleinement. Or, cette fois, j’ai adoré ma lecture, Onirophrénie rejoignant tout de go mes romans favoris de cette autrice.

Onirophrénie nous replonge dans l’Apocalypse, dans la peau de Lili, une marcheuse de rêves rencontrée dans d’autres nouvelles (dans 18.01.2016, « La Boîte noire »…). C’est l’histoire de son périple accompagné du jeune Fañch, leurs questionnements, leurs errances, leur amitié, leurs angoisses face à cette fin annoncée.

Ce roman évite tous les écueils de deux premiers tomes de Town, sachant qu’Onirophrénie et Tueurs d’anges se déroulent en parallèle. C’est-à-dire que, cette fois, j’ai ressenti les choses, j’ai vraiment été en empathie avec les personnages principaux. Je me suis attachée à Lili et à Fañch, j’ai été attendrie par leur duo, attristée au moment d’un choix douloureux. J’ai craint les mauvaises rencontres sur ces routes poussiéreuses et savouré avec eux les jours dans des havres de paix. Évidemment, la suite est connue pour qui a lu Town, mais cela ne nuit en rien à ce roman prenant.
Cependant, n’attendez pas un livre de post-apo mené tambour battant du début à la fin. Les anges ou les néphilistes (les fanatiques qui les soutiennent) ne seront donc pas présents à chaque détour de rue, loin de là : pour les retrouver, il faut plutôt se tourner vers Town. Le rythme est parfois lent, l’intériorité et le cheminement des personnages sont au cœur du récit et les personnages souvent paumés face à ces cartes rebattues suite à la destruction de leur monde. Ce sont des personnages lambda (en dépit des pouvoirs de Lili), faillibles, qui se soutiennent l’un l’autre, et non des héros sans peurs ni doutes.

Et puis, il y a tout le reste. Les spécificités de l’histoire de Lili. Des éléments qui étaient tout à fait ma came, peut-être parce que des bribes m’ont touchée, m’ont parlé. Lili est une marcheuse de rêves puissante mais au pouvoir déglingué par des peines anciennes, des fêlures non réparées. D’où des rêves mutilés et douloureux. À l’heure où, peut-être, plus rien n’est grave, à l’heure où, peut-être, plus rien ne compte, son cheminement sera aussi bien géographique que psychologique et l’absence d’avenir va la pousser à regarder vers son passé.
Une amitié qui a mal tourné. La peur de retourner vers l’autre, l’angoisse du rejet. Ces gens que l’on aimait tant et qui, pourtant, se sont éloignés – dont nous nous sommes éloigné·es –, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment.
Et du fait de l’Apocalypse à venir, des questionnements inévitables qui résonnent à merveille avec notre situation actuelle. Pourquoi, comment continuer, à quoi ça sert, notre petitesse et notre insignifiance face à des événements qui nous dépassent. Si ce n’est que notre fin ne viendra pas d’une puissance supérieure et d’êtres surnaturels…

Comme toujours avec Rozenn Illiano, Onirophrénie – quoique parfaitement indépendant – s’inscrit dans le Grand Projet et avoir pris le temps de lire Town avant reste une très bonne idée tant ces romans se complètent (au niveau de l’histoire, des personnages, etc.), s’éclairant ainsi mutuellement. Autant dire que, après ma lecture, je suis allée feuilleter Town pour relire certains passages avec de nouvelles informations. Il y a également des références au monde d’Atlacoaya, déjà évoqué dans des nouvelles (que je n’ai, pour ma part pas encore lues).
Et puis, il y a tous les clins d’œil que l’on repère lorsque l’on suit l’autrice. Des présences familières, des lieux, des films…
Ainsi, tout se répond et s’entrecroise et, comme toujours, cette idée m’enchante.

Des défauts ? J’avoue une pointe de déception face à une certaine situation qui se résout trop rapidement à mon goût. Les explications avancées dans le roman ne m’ont pas pleinement convaincue et les suites m’ont parues de bien faible conséquence. Sans être le cœur du récit, les anges et les humains terrifiants de l’Apocalypse sont tout de même présents dans le monde où évoluent Lili et Fañch et ils avaient un bon potentiel pour des instants d’angoisse pour les personnages, de suspense et de tension, en contrepoint à celles et ceux qui leur apportent un apaisement et des havres de paix. Disons les choses, j’aurais préféré que Lili ait un peu plus de mal à s’en dépatouiller, que l’obstacle soit un peu plus important, que l’équilibre adjuvants/opposants soit plus juste, bref, ne pas avoir tiqué sur un chouïa de facilité

Malgré un passage un peu sous-développé à mon goût, Onirophrénie est un très bon roman, sensible et poétique, qui m’a embarquée de la première à la dernière page à travers cette France en miettes à l’image du cœur de son héroïne.

« Il arrive que faire le deuil des vivants, parfois, soit plus difficile que faire le deuil des morts. Parce qu’ils sont là, à portée, parce qu’ils peuvent encore écouter, parler comprendre, mais aussi rejeter et refuser le dialogue.
C’est pour cela que c’est si difficile. Parce que tant qu’on n’essaie pas, tant qu’on ne cherche pas à reprendre contact et à dire ce que l’on a sur le cœur, leur réponse reste en suspens. On ne sait pas s’ils nous rejetteront ou s’ils nous accepteront, et cet entre-deux aveuglant s’avère bien plus facile et confortable que l’éventualité d’un abandon. »

« Nous ne sommes que des accidents qui ont grandi et qui se sont fabriqués une conscience, rien de plus. Mes mots et mes actes n’ont aucune importance, pas plus que ce que je suis. Le monde disparaîtra sans doute, balayé par les anges, et c’est tout. Un théâtre absurde et vain. »

« – C’est un éléphant ? demande Fañch.
Sa voix tremble un peu, d’émerveillement ou d’incrédulité. Il s’approche de la machine à grands pas puis s’arrête face à elle, stupéfait devant la beauté et la tristesse de ce spectacle.
Il avance sa main, touche le bois humide…
Une fée morte depuis trop longtemps. Un rêve éteint. Un vestige de ce que nous étions capables de créer de plus beau, un témoignage brisé par le ciel. L’éléphant tombé à terre, l’image terrible et magnifique de l’imaginaire, du merveilleux effacé. »

« Comment peut-on réellement décider de ce que l’on fera demain alors que tout peut basculer ? Alors que le monde est promis au néant à date fixe, nous empêchant d’appréhender notre si court futur ? Pour nos esprits effrayés, l’avenir ressemble à une impasse, un piège. On fonce dedans sans discernement, sachant très bien vers quoi nous allons et sans pouvoir faire demi-tour. Chaque heure, chaque jour qui passe est une heure, un jour en moins. Une blessure. Chaque battement de cœur est là pour nous le rappeler. Porteur de sa propre mort, un battement enfui, envolé pour toujours, jamais remplacé. »

Onirophrénie, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2018. 339 pages.

Town (4 tomes), de Rozenn Illiano (2017-2018)

Le 18.01.16, un Cataclysme s’est abattu sur la Terre : le lancement d’un funeste compte-à-rebours. 600 jours, douze coups à la Grande Horloge dont le dernier signera l’Apocalypse et le glas de la réalité connue. Au milieu des anges impitoyables, des néphilistes qui les assistent, de l’hostilité de celles et ceux qui n’ont plus rien à perdre, quelques humains tentent de survivre, de se débarrasser d’autant d’anges possibles et, peut-être, changer le cours des choses ?

Depuis février, j’égrène au fil des mois ma lecture de cette saga clé de l’œuvre de Rozenn Illiano.

Lire Town, c’était changer d’univers. Après l’onirisme d’un Midnight City, après les secrets familiaux d’Érèbe, après le Cercle, la fascinante société d’Immortels, d’Elisabeta, c’était plonger dans du post-apo sur une Terre ravagée, aux côtés d’une humanité décimée et d’anges vengeurs. Tout en étant lié à ces autres romans, c’est une atmosphère totalement différente qui se met en place, avec un certain désespoir, des actes de cruauté et/ou de survie, la loi du plus fort vs l’union fait la force.

Lire Town, c’était vivre cette Apocalypse, ces 600 jours jusqu’au jour de la fin du monde, ces légions angéliques déferlant sur la Terre et la résistance – dérisoire ? – des humains encore en vie. La narration est efficace : l’écriture est assez simple et directe, même si elle devient plus riche au fil des tomes et offre des moments très intenses. Quant aux personnages, variés et intéressants, il est très facile de se reconnaître en eux, quels que soient leurs pouvoirs ou aptitudes. J’ai été touchée par leurs solitudes. Ce sont des personnages qui se cherchent, qui sont parfois paumés et toujours imparfaits.

Oxyde par Xavier Collette

Oxyde par Xavier Collette (Source : Onirography)

Lire Town, c’était rencontrer enfin Oxyde (davantage que par un petit coucou dans un autre roman ou nouvelle), ce que j’attendais avec impatience du fait de ma fascination pour ce sorcier extrêmement puissant et charismatique. L’amour que lui porte sa créatrice n’y est sans doute pas pour rien, j’avais donc hâte de passer du temps avec lui. Lui qui est un clairvoyant – un sorcier qui cumule les pouvoirs – m’a surprise (et conquise) par ses failles : en dépit de tous ses dons, ce n’est pas un super-héros infaillible. Il fait des erreurs (et fait d’autres erreurs en tentant d’en réparer d’autres), il a des défauts, à commencer par une violence plus ou moins contenue qui vibre en lui, mais ce n’est pas juste le gars ténébreux. Il montre également de la tendresse (notamment vis-à-vis de Glenn et Cesca dans les deux derniers tomes), de regrets, sans parler de son lien bouleversant avec Élias. Enfin, il a beau être surpuissant, il a besoin des autres pour avancer, pour triompher. Il évite le piège des archétypes avec beaucoup de classe, et il faut l’avouer, c’est un personnage éminemment charismatique. Et à travers lui, on découvre également un fantastique jeu d’échecs et de bluff entre puissances inhumaines.
Quel que soit l’univers, quelles que soient les péripéties, les personnages de Rozenn Illiano sont toujours bien présents. Ils ne sont pas un prétexte pour faire avancer l’histoire, ce serait plutôt l’inverse. Moi qui aime les personnages consistants, que l’on jugerait réels, je suis comblée par la place qu’elle leur accorde à chaque roman. Elle inscrit leurs actions dans leur histoire, leur passé, leurs réflexions, leurs interactions avec les autres, en parfaite cohérence. Ainsi, chaque lecture est une rencontre.

 Lire Town, c’était rencontrer la fameuse ville. Le lieu qui devient personnage est quelque chose que j’apprécie beaucoup, j’ai toujours une attirance pour ces lieux qui acquièrent une conscience (le Bois de Déracinée, la Catastrophe du Royaume de Pierre d’Angle…). Une conscience immature, brouillonne, mais démesurée. Town a une présence brute et touchante parfois. C’est un appel pour les sorciers et les psychopompes, c’est un bruit de fond dont on n’a pas toujours conscience, ce sont des vagues de colère, de tristesse, de joie ou de regret. C’est un chiot folâtrant, c’est une mère protectrice, c’est une adolescente brutale parfois. C’est un personnage indubitablement.

Lire Town, c’était lire ce que Rozenn Illiano qualifie une œuvre de jeunesse, en particulier Tueurs d’anges, un roman dont l’idée lui est venue quand elle était adolescente et qu’elle tenait absolument à publier, même s’il n’était finalement pas tout à fait abouti. Cela explique quelques défauts qui viennent ternir quelque peu cette lecture.
Dans les premiers tomes – Tueurs d’anges essentiellement, mais également Oracles –, je regrette de ne pas avoir pu davantage ressentir les choses. Vivre avec les personnages les événements, leurs émotions, les liens tissés. Cela était dit, écrit, mais il manquait cette vibration qui fait naître l’empathie et l’immersion. J’ai à nouveau ressenti cette absence d’implication quand le quatrième tome raconte l’état émotionnelle de deux personnages lié à leur connexion et à des événements pour le moins traumatisants du premier tome : je me suis aperçue que j’étais passée un peu à côté de l’intensité de leur relation. Et cela se reproduit avec les relations amoureuses qui se nouent, les couples qui se forment, sans que l’on ressente réellement la naissance et la progression de leurs sentiments. Pourtant, l’intériorité des personnages est réellement développée, mais la façon de la présenter est sans doute plus didactique qu’intuitive. De la même façon, alors que Tueurs d’anges est narré par trois personnages différents, il m’a manqué d’entendre des différences dans leur voix.
Il m’a également manqué de la tension. Tueurs d’ange souffre peut-être d’une certaine hâte à raconter des événements qui auraient mérité davantage de pages. Autant les trois tomes suivants développent l’histoire d’Oxyde, autant le premier tome – qui n’est pas plus long – avance à grands pas, et parfois par ellipses, tentant d’en dire beaucoup en peu de pages. La fin de Tueurs d’anges m’a semblé très abrupte et m’a laissée un peu partagée : je demandais à voir les développements par la suite, mais je trouvais que le tout était un peu facile. Sans parler du fait que, malgré une situation relativement dramatique tout de même, je n’ai pas été heurtée, bousculée émotionnellement parlant. L’explication à mon détachement nous fait revenir à ce manque de proximité et d’empathie avec les personnages dans ce premier tome.
En bref, dans les premiers tomes, il m’a manqué de vivre les choses avec les tripes.

Le troisième semble être le simple début de Clairvoyants. Le rythme est plus lent, annonciateur des événements du dernier tome. Il m’a semblé être un tome de transition sublimé par quelques moments de grâce, des instants sublimes et captivants. Réunissant les personnages des deux premiers tomes, c’est également l’occasion de tenter de démêler quelques fils de cette intrigue.

Et finalement – et heureusement –, tous ces reproches s’envolent totalement avec Clairvoyants, ce qui a souligné plus clairement les défauts des tomes précédents. Dans ce quatrième tome, Rozenn Illiano ne m’a pas seulement raconté une histoire, elle me l’a fait vivre. Enfin, j’ai ressenti. L’atmosphère intense générée par l’Anaon. L’angoisse, les souffrances et la colère des esprits. La chape de plomb sur l’esprit des humains qui s’y aventurent. La sidération face à ce Paris métamorphosé. La peur et la fatigue d’Oxyde. J’ai vraiment aimé ce tome qui prouve bien que ces romans ont la matière pour être géniaux.

Et c’est là qu’intervient une bonne nouvelle : la saga va être réécrite ! Je n’étais pas particulièrement enthousiaste à cette idée au début, je l’avoue. On venait de m’offrir les deux premiers tomes, je n’étais pas très emballée à l’idée qu’une version améliorée allait bientôt exister, même si la trame restera identique. Et puis, Rozenn Illiano étant prolifique, je ne me voyais pas acquérir de nouveau tous ses livres quelques années après leur sortie. Cependant, la chose est exceptionnelle et, après les avoir lus, je comprends cette décision et je suis même impatiente de découvrir la nouvelle version (pas encore écrite) ! Town est une saga clé du Grand Projet. Même si tous ses romans sont indépendants (sauf au sein d’une même série, évidemment), c’est un passage un peu incontournable pour qui veut suivre son œuvre (même si, personnellement, j’ai réussi à lire sept de ses romans avant de m’y attaquer). Cette saga pose des événements essentiels dans son univers, les idées sont bonnes, il y a déjà des moments formidables, l’ambiance a tout pour être intense : je comprends à présent l’envie de l’autrice d’offrir quelque chose de mieux à cette saga si importante et je reconnais que ça ne pourra être qu’une très bonne chose. Relire le tout avec des relations mieux écrites, un ressenti accru, de l’empathie, de l’immersion… je signe tout de suite !

Town n’est pas parfaite, non. Je ne partage pas totalement certains avis dithyrambiques. Il y a des défauts, des défauts incontestables qui font que je suis contente de ne pas avoir lu ces romans-là en premier. Cependant, cela n’a en rien entamé mon envie de continuer à suivre cette autrice (ça a même renforcé ma curiosité) ni ma confiance en sa capacité à m’émerveiller avec ses histoires. Ces romans sont parfaitement indépendants, on ne le dira jamais assez : vous pouvez parfaitement lire uniquement Town, ou uniquement Midnight City ou Érèbe, ils se suffisent à eux-mêmes. Il ne vous manquera pas d’éléments pour comprendre et apprécier l’histoire, vous pourrez ainsi choisir l’univers ou l’atmosphère qui vous intéresse le plus. Toutefois, quand on se lance dans le Grand Projet, l’impulsion et l’enthousiasme sont tels que même un roman en deçà des autres n’est pas une raison de ne pas continuer le voyage.

Pour finir, est-il nécessaire de souligner que Xavier Collette a encore fait un travail magnifique sur les couvertures ?

« Ce truc qui gronde dans ma tête me terrifie, admet-elle. Je l’entends de plus en plus fort quand il se met en colère. À certains moments, j’ai l’impression d’atterrir quelque part sans savoir comment j’y suis venue. De me réveiller sans m’être endormie. Je suis en train de devenir quelqu’un d’autre. Et… je crois bien que je m’en fous. C’est ça qui me fait peur. »
(Tome 1, Tueurs d’anges)

« Une fois seul, le jeune homme sent une force nouvelle le parcourir, mais aussi un nuage de ténèbres tel qu’il n’en a jamais vu. Il tombe du banc et s’effondre au sol sous la douleur. Il a tellement mal… le vent s’engouffre dans son esprit, balaie tout sur son passage.
Le prénom de sa mère s’envole. Ses souvenirs d’enfance auprès d’Élias. La découverte de ses pouvoirs, le regard bienveillant de Dossou. Tout disparaît, s’efface, s’estompe. Son nom s’en va, et il n’a pas le temps de le rattraper. La peine aussi, et la colère. La solitude. Est-ce si grave ?
 »

(Tome 2, Oracles)

« – Ce n’est pas juste que tu doives réparer tes erreurs de cette façon, dit-elle.
– L’univers considère que ça l’est. Ce n’est qu’une façon de me remettre à ma place : on ne peut pas laisser autant de magie entre les mains d’une seule personne.
– Pourtant, tu auras beau posséder tous les pouvoirs possibles, toute la puissance qui existe sur cette Terre, tu resteras ce clairvoyant paumé qui se débat dans des sables mouvants.
Je souris. C’est parfaitement vrai. »

(Tome 3, Passeurs)

« Souvent, les départs s’accompagnent d’une petite mélodie grinçante, un pressentiment me chuchotant que ceux qui partent ne reviendront pas, que le malheur les frappera. »
(Tome 4, Clairvoyants)

Town (4 tomes), Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017-2018.
– Tome 1, Tueurs d’anges, 245 pages ;
– Tome 2, Oracles, 243 pages ;
– Tome 3, Passeurs, 230 pages ;
– Tome 4, Clairvoyants, 238 pages.

Mini-critiques : Ce qu’il reste de nous, La fortune des Rougon, De bons présages

Je vous propose là trois petites critiques qui n’ont absolument aucun rapport entre elles. Un polar, un classique, un livre de fantasy. Un livre tout récent, un du XIXe siècle, un des années 1990. Une autrice, trois auteurs. Deux de nationalités françaises, deux Anglais.
C’est bien, la diversité, non ?

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Ce qu’il reste de nous, de Justine Huart (2018)

Ce qu'il reste de nous (couverture)Ce roman parle du Dr Timmers, alias Timmy, alias « la folle au bout de la rue » qui cherche son compagnon depuis cinq ans, s’enfonçant dans la dépression, la solitude et la crasse qui imprègne sa maison délaissée. Alors que tout le monde s’accorde à dire que Daniel a filé avec une petite jeune histoire de refaire sa vie à l’étranger, Timmy n’a jamais cru à cette version de l’histoire, à cette version de Daniel. Et pour la première fois en cinq ans, un nouvel élément semble abonder dans son sens. Accompagné de sa « persistante sociale », l’optimiste et inébranlable Sandrine, et du fiancé de celle-ci, jeune flic peut-être pas aussi benêt qu’il n’en a l’air, Timmy reprend son enquête de plus belle, bien déterminée à déterrer la vérité une bonne fois pour toute.

Je pensais vraiment écrire une critique de ce livre, mais j’ai un peu de mal à m’y atteler, donc tant pis, ce ne seront que quelques mots.
J’ai découvert ce roman édité par une petite maison d’éditions bretonne à la bibliothèque. J’ai tout de suite été prise par l’histoire et par le personnage de Timmy qui nous fait une petite place dans sa tête déjà bien encombrée le temps du récit. C’est un roman psychologique captivant qui nous plonge dans les souvenirs, les cauchemars, les doutes, les craintes et les espoirs de Timmy. Dès le début, j’ai ressenti énormément d’empathie avec ce personnage fracassé, Cassandre tragique qui, à force d’être ignorée, finit par ne vivre plus que dans sa tête.

Cependant, petit bémol, la fin était trop prévisible à mon goût. Je m’attendais à être surprise – on me l’avait vendu ainsi – sauf que pas du tout. J’ai trop rapidement deviné qui était responsable de ce qui était arrivé à Daniel, dans quelles circonstances, ainsi que ce qui allait arriver à Timmy. Ça fait un peu beaucoup. Disons que savoir que j’étais censée être prise au dépourvue par la révélation finale ainsi qu’un autre livre lu ce mois-ci présentant un cas similaire m’ont, je pense, aidé à voir assez facilement dans le jeu de l’autrice.

Toutefois, ce n’est pas une gros point négatif tant la plume de l’autrice, sa narration et son héroïne m’ont séduite. (A vrai dire, j’ai été plus dérangée par la mise en page parfois imparfaite, comme les majuscules après un point d’interrogation dans les dialogues (du style : « – Ils ne te l’ont jamais dit ? Demande Sandrine, incrédule. », un ou deux signes de ponctuation rejetés en début de ligne, ce genre de détails (oui, je suis une maniaque névrosée).) Si vous avez l’occasion de découvrir ce texte peu connu, je vous invite donc vivement à lui laisser une chance !

« Je sens que je suis à nouveau sur le point de m’endormir dans le canapé du salon. Cette fois, je ne lutte plus. A quoi bon. Pour quoi ? Pour qui ? Plus personne ne m’accorde la moindre importance, plus personne ne croit en ce que je raconte. Je ne retrouverai plus Daniel, il est trop tard. Je me remets à tourner en rond. Je suis à nouveau happée par un tourbillon de noirceur. Comme au moment de la disparition, lorsque tout le monde disait qu’il m’avait fuie. Comme avant que les journaux et les cahiers ne m’en sortent en m’apportant un nouveau but. Je ne crois plus aux journaux ni aux cahiers désormais, ils ne servent à rien. Je me remets à tourner en rond mais cette fois, comme de l’eau dans un évier sans bouchon. Je tourne en rond vers le vide. Lentement mais sûrement. »

Ce qu’il reste de nous, Justine Huart. Noir’éditions, 2018. 232 pages.

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Les Rougon-Macquart, tome 1, La fortune des Rougon, d’Emile Zola (1871)

La fortune des Rougon (couverture)Lire l’intégralité des Rougon-Macquart au rythme de deux tomes par an minimum est l’un de mes souhaits depuis longtemps. Je me suis donc attaquée dans cette relecture du premier volume – découvert pour la première fois il y a un bon moment, il va sans dire que je n’en avais aucun souvenir… – avec plaisir. Et je confirme, c’était TRES BIEN !
(Petit aparté : le plaisir tenait déjà simplement dans le fait d’ouvrir le livre. J’adore mes livres de Zola. L’épaisseur des pages, leur texture un peu gaufrée. Les creux des caractères d’imprimerie puissamment pressés contre la page. Les découpes inégales des pages en question. Leur odeur de vieux livres. Des éditions de 1927 dont le charme tactile vient s’ajouter au bonheur de la lecture. Bref, je les aime beaucoup. (Voilà, ça n’a rien à voir avec l’œuvre elle-même, mais c’est un aspect si intimement lié à ma lecture que je ne pouvais en faire abstraction.))

Mais surtout, les quelques romans de Zola que j’ai pu lire (sachant qu’ils se comptent sur les doigts d’une main) m’ont toujours séduite. Je n’ai rien contre les longues descriptions, précises à l’extrême, et je suis fascinée par ses portraits. Portraits pas toujours flatteurs en réalité. Disons que ses personnages, du moins dans La fortune des Rougon, sont à la fois fascinants et repoussants. Je suppose que c’est simplement parce qu’ils sont parfaitement humains… Difficile par conséquent de les apprécier purement et simplement.

Premier épisode d’un récit à la fois social et historique, ce tome raconte les origines de la dynastie des Rougon-Macquart, la genèse de cette « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », les racines de l’arbre généalogique de cette famille. Bâties sur une histoire de frères, tels des Abel et Caïn du XIXe siècle, elle présente déjà plusieurs personnages que l’on retrouvera – eux ou leurs descendant·es – dans les dix-neuf volumes suivants. Je suis particulièrement intriguée par le docteur Pascal qui donne son titre au dernier tome de cette grande fresque (autant dire que je vais devoir prendre mon mal en patience).
Au fil des pages – tantôt bucoliques, tragiques, grandioses ou bouleversantes –, Zola raconte les appétits insatiables des membres de cette famille. Leurs lâchetés, leurs infamies aussi. Leurs caractères parfois si différents malgré leur sang commun. Coups bas, arnaques, appétit de s’en mettre plein les fouilles, zeste de folie arrosé par chez certains par un peu d’alcoolisme, jalousie fraternelle… pas moyen de s’ennuyer avec les Rougon-Macquart, rassurez-vous. A l’avidité et à la trahison, se mêle toutefois l’amour de Silvère et Miette qui donne lieu à de jolies scènes – celle du puits ou celle de la tante Dide se remémorant tous ses souvenirs à la vue d’une porte ouverte par exemple – même si je dois dire qu’ils ne sont pas mes personnages favoris – du coup, en monstre que je suis, j’ai aimé la fin… –.
Mais La fortune des Rougon retrace également, vus de Plassans – ville fictive du sud de la France –, les événements de 1851 : le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, les insurgés qui tentèrent vainement de défendre la République, le massacre qui suivit la répression de cette rébellion… Bon, je ne vais pas faire semblant de prétendre que je connais tout ça sur le bout des doigts – c’est quand même une période que l’on n’étudie pas vraiment et que l’on ne croise pas forcément souvent dans les bouquins – mais ça ne m’a pas ralenti. Surtout qu’entre les idéalistes, les opportunistes, les conservateurs, les indécis, les peureux, c’est encore une fois toute une galerie de façon de vivre des temps politiquement agités qui se dessine sous les mots de Zola.

Une peinture historique et sociale qui jamais n’ennuie mais au contraire, passionnant par la force de ses portraits. Comment dire, si le côté classique est du genre à vous effrayer, tentez le coup tout de même : passée la description initiale, ce livre devient une sorte de page-turner indémodable. Vivement ma lecture du suivant.

« La révolution de 1848 trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s’ils la rencontraient jamais au détour d’un sentier. C’était une famille de bandits à l’affût, prêts à détrousser les événements. Eugène surveillait Paris ; Aristide rêvait d’égorger Plassans ; le père et la mère, les plus âpres peut-être, comptaient travailler pour leur compte et profiter en outre de la besogne de leurs fils ; Pascal seul, cet amant discret de la science, menait la belle vie indifférente d’un amoureux, dans sa petite maison claire de la ville neuve. »

Les Rougon-Macquart, tome 1, La fortune des Rougon, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1871 pour la première édition). 381 pages.

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De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman (1990)

L’Apocalypse aura lieu samedi prochain, après le thé ! C’est ce qui est prévu depuis des milliers d’années par le Ciel et l’Enfer. Sauf qu’un grain de sable s’introduit dans la machine, l’Antéchrist n’est pas celui que l’on croit, et un ange, Aziraphale, et un démon, Rampa, unissent leurs forces pour protéger cette Terre dont ils ont fini par apprécier les plaisirs.

Jouissant d’une adaptation en mini-série qui a un peu fait parler d’elle (sous le titre original, Good Omens), ce titre est sans doute connu de bon nombre d’entre vous, d’où cette chronique réduite. S’il était dans ma wish-list depuis longtemps, il a fallu des mois (voire des années) de procrastination, la mini-série susmentionnée et un Noël pour qu’il rejoigne enfin ma PAL.

Ce livre écrit à quatre mains par deux auteurs que j’aime beaucoup – même si j’ai lu plus de Gaiman que de Pratchett – ne m’a pas déçue (même si je crois que je préfère malgré tout les œuvres individuelles des deux écrivains).
J’y ai particulièrement retrouvé la patte de Terry Pratchett et le ton des Annales du Disque-monde (que j’avais commencé à lire il y a quelques années, que j’ai interrompu parce les tomes que je voulais étaient toujours empruntés à la bibliothèque, puis parce que j’ai déménagé, mais que je reprendrais un jour, quand ma PAL m’autorisera la plongée dans une série de dizaines de titres). L’humour y est terriblement savoureux. Ironique, absurde, grinçant. Il donne naissance à des descriptions, des comparaisons et des images tout simplement irrésistibles. Sans compter les piques par-ci par-là à l’encontre de la religion, du genre humain, de l’Angleterre, etc.
Et puis, il y a le duo Aziraphale-Rampa que j’ai eu plaisir à retrouver : il est si superbement interprété dans la série par Michael Sheen et David Tennant que les quitter avait été un crève-cœur. J’adore cet ange et ce démon qui, chacun, déteignent un peu sur l’autre à force de se fréquenter plus entre eux que leurs supérieurs respectifs. D’ailleurs, côté personnages, parmi les Cavaliers – ou plutôt les Motards – de l’Apocalypse se trouve un protagoniste plutôt marquant dans l’œuvre de Pratchett !
Quant à l’histoire, ça part parfois dans un n’importe nawak qui ne m’a pas refroidie. C’est farfelu d’un bout à l’autre. Mais cela n’empêche pas quelques réflexions sur l’humanité, notre comportement, ce genre de choses qui n’ont pas changées – qui ont même empiré – depuis les années 1990. Il n’y a que la fin qui a commencé à me lasser un tantinet : peut-être parce que j’avais l’impression d’avoir fait le tour, peut-être parce que ça devenait plus brouillon, je ne sais pas, mais plus aurait pu me laisser un goût un peu agacé en bouche. (En revanche, j’ai été surprise de ne pas retrouver certaines scènes de la série qui, pour le coup, se sont révélé de bonnes idées.)

C’est caustique, c’est barré, c’est original, c’est prenant, bref, c’est plutôt bon. Merci messieurs Gaiman et (feu) Pratchett !

 « En règle générale, les humains ne sont pas vraiment mauvais. Ils se laissent séduire par les idées nouvelles, c’est tout : on enfile de grandes bottes et on se met à fusiller les gens, on s’habille en blanc et on se met à lyncher les gens, on s’affuble de jeans à fleurs et on se met à jouer de la guitare aux gens. Offrez à un humain de nouvelles idées et un costume : il ne tardera pas à vous suivre, cœur et âme. »

« On grandit en lisant des histoires de pirates et de cowboys et d’astronautes et tout ça, et au moment où tu crois que le monde est plein de trucs géniaux, on te dit qu’en fait y a que des baleines crevées et des forêts abattues et des déchets radioactifs qui durent des millions d’années. Ça vaut pas la peine de grandir, si vous voulez mon avis. »

De bons présages, Terry Pratchett et Neil Gaiman. Editions J’ai Lu, coll. J’ai Lu Passeur d’imaginaires, 2019 (1990 pour l’édition originale. Editions J’ai Lu, 1995, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 444 pages.