Spécial Loïc Clément et Anne Montel : Le temps des mitaines (roman), Miss Charity et Chroniques de l’île perdue

Après un article consacré à quelques BD de Loïc Clément (avec ou sans Anne Montel), voici les petites chroniques de trois ouvrages de ce formidable duo dont il est impossible de se lasser.

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Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne (2020)

Le Temps des mitaines (couverture)C’est vraiment double malchance pour Céleste, Prosper, Angus et Nocte: non seulement ils sont collés pour toute la journée de ce samedi, mais en plus Caïus, la brute de l’école, est là également ! Et, comme si ça ne suffisait pas, les voilà coincés dans une bulle temporelle…

Vous connaissez peut-être Le Temps des Mitaines en BD, voici un premier roman dans ce même univers d’animaux anthropomorphes dotés de pouvoirs étranges. Sans surprise de la part de ce duo magique, ce fut une très chouette lecture !

C’est un texte très fin, drôle parfois et tendre surtout, mais toujours pertinent sur les traumatismes et les souffrances de chacun·e. Une histoire intelligente qui parle des secrets que l’on garde dans son cœur, des doutes, des peurs et des douleurs physiques et psychologiques.
Un roman qui est aussi très bien écrit. Parsemé de jeux de mots ou de clins d’œil (notamment dans les noms des personnages), la plume de Loïc Clément offre une voix unique à ces protagonistes très différents. Les attendrissantes erreurs de Prosper, les mots savants d’Angus, l’impatience de Caïus, la réserve de Nocte ou la confiance de Céleste se décèlent tout de suite et parachèvent leurs portraits.

En BD comme en roman, le talent de ce duo se confirme. Tout est réussi et efficace dans ce récit : de jeunes héroïnes et héros touchant·es, un texte futé sur les plus ou moins lourdes épreuves et injustices de la vie, des illustrations qui offrent un visage à ces personnages (puis-je dire que les douces couleurs aquarellées d’Anne Montel m’ont toutefois un peu manquées dans ce choix du noir et blanc ?).

« Le plus dur a été lorsqu’il a fini par comprendre que ce genre de relation père-fils n’est pas la norme. En observant les autres enfants et l’attitude de leurs parents, ce petit garçon a compris qu’il était mal tombé. Il a compris que les cris et les heurts n’étaient pas les mêmes dans chaque foyer, et que le sien était un avant-goût de l’enfer. Alors, il a peu à peu construit une carapace autour de son cœur et a commencé à mordre et à aboyer. Il s’est mis à moquer, agresser ou racketter autrui. Il est devenu dur comme un roc. Aussi âpre que son quotidien. »

Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Little Urban, 2020. 153 pages.

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Miss Charity, T1, L’enfance de l’art,
d’après le roman de Marie-Aude Murail (2020)

Miss Charity T1 (couverture)L’enfance de Charity Tiddler, entourée d’une petite ménagerie, d’une bonne portée sur les récits horrifiques et d’une gouvernante française qui révélera son talent pour l’aquarelle.

Évidemment (ça deviendrait presque lassant, non ?), l’adaptation du roman de Marie-Aude Murail par le duo magique Clément-Montel est une réussite.

On retrouve cet enthousiasmant mélange d’erreurs enfantines – écho aux romans comme Les malheurs de Sophie – et d’innocence, de passion et d’excitation. Si la froideur du monde des adultes est parfois brutale, les moments de complicité que Charity partage avec ses animaux ou les adultes qui s’occupent vraiment d’elle apportent de très beaux moments. C’est drôle, intelligent, vivant, dynamique. On ne s’ennuie pas un instant en la compagnie de cette petite artiste scientifique.

Anne Montel semble prêter son pinceau et son talent à la petite Charity qui raconte cette histoire et pratique également cette technique d’illustration. Les traits délicats et les couleurs douces de donnent vie à l’espièglerie et à la singularité de notre héroïne. Jamais avare en détails, l’illustratrice sublime les créatures, les champignons et autres plantes qui passionnent Charity, nous plongeant délicieusement dans la campagne anglaise.

Un roman graphique qui se dévore que l’on connaisse ou non le texte original.

Miss Charity, T1, L’enfance de l’art, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations), d’après le roman de Marie-Aude Murail. Rue de Sèvres, 2020. 117 pages.

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Chroniques de l’île perdue (2018)

Chroniques de l'île perdue (couverture)Contrairement aux autres titres signés Clément-Montel, je n’avais pas du tout entendu parler de celui-ci avant de tomber dessus en fouillant dans le catalogue de ma bibliothèque.

Deux frères – Sacha, l’aîné, et Charlie, le cadet – sont en croisière avec leurs parents quand le navire sur lequel ils ont embarqué fait naufrage. Tous deux échouent alors sur une île peuplée d’êtres étranges aux intentions parfois diaboliques.

Une fois n’est pas coutume, j’ai ici eu un peu plus de mal à rentrer dans cette histoire. Un peu déboussolée par le côté onirique – qui a parfaitement raison d’être –, je n’ai pas immédiatement vu le but de cette histoire apparemment très décalée.
Heureusement, les choses se sont remises en ordre dans ma tête et je me suis une nouvelle fois retrouvée face à un texte intéressant qui, un peu comme dans le petit roman du Temps des Mitaines, raconte les souffrances d’un enfant. Donne vie à ses terreurs, à sa tristesse, à ses angoisses, à sa solitude. Démultiplie les pires moments de sa jeune existence. Et ouvre les yeux d’un grand frère parfois si accaparé par sa propre vie qu’il en oublie un peu que son petit frère a besoin de lui.
Le tout reste parfois perturbant et un peu flou, d’où l’absence de coup de cœur pour cet ouvrage. Néanmoins, c’est une atmosphère qui correspond bien à cette histoire qui met en scène le cheminement intérieur des personnages.

Comme toujours, les planches soignées d’Anne Montel nous emmènent sur cette île fantastique. Ses couleurs marquées – qui m’ont toutefois un peu moins séduite que d’ordinaire – et la diversité fascinante des paysages proposés sont parfaitement contrebalancées par les faciès sombres et terrifiants des créatures qui peuplent l’île. Certaines cases se révèlent troublantes par la malveillance qui se dégage de certains antagonistes.

Sous cette apparente aventure, ce roman graphique dévoile une vision poétique et cauchemardesque des peurs enfantines et les relations conflictuelles entre frères (mais ça marche aussi entre sœurs…). Nous sommes un peu moins dans la mignonnerie irrésistible qu’à l’accoutumée, tant dans l’intrigue que dans les illustrations, mais c’est toujours du beau travail, très bien pensé.

Chroniques de l’île perdue, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Éditions Soleil, coll. Métamorphose, 2018. 110 pages.

La parenthèse 9ème art – Elma, Monsieur Blaireau et Madame Renard, Bichon

Je vous propose trois séries de BD jeunesse qui sont toutes beaucoup trop mignonnes ! Attention, la lecture de ces ouvrages risque de vous faire craquer devant des bouilles bien trop adorables.

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 Elma, une vie d’ours (2 tomes),
d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin)
(2018-2019)

Elma est une enfant joyeuse, espiègle et râleuse qui vit dans la forêt avec un ours qu’elle considère comme son père. Mais celui-ci cache un secret : la fillette est promise à un grand destin et elle devra un jour rejoindre le village des humains. Or, ce jour approche et il est temps de se mettre en route.

Ce sont les magnifiques dessins qui m’ont attirée vers cette bande-dessinée en deux volumes. Lumineux, chaleureux, colorés, avec un petit côté géométrique entre ces petits points, ces traits et ces courbes, je suis totalement admirative et enchantée par le trait de Léa Mazé. Le bleu éclatant de la fourrure de l’ours et de la crinière d’Elma tranche harmonieusement sur les couleurs de la forêt automnale. Il y a de la vie, il y a du mouvement, il y a de la grâce dans ces dessins-là. J’avoue en avoir pris plein les yeux et ne pas avoir été déçue de ce côté-là.

Ce qui n’est pas entièrement le cas côté scénario. Ce périple met en lumière la relation tendre et taquine des membres de cette famille atypique et leur affection mutuelle est vraiment touchante tandis que la petite fille se révèle aussi adorable que son « père » est fascinant.
Cependant, j’ai trouvé l’intrigue un peu rapide et un peu creuse. Tout va si vide, et presque si facilement, que l’enjeu paraît assez élémentaire (en plus de l’aspect vu et revu du truc : la prophétie, la destinée salvatrice, le secret, l’adoption…).

Une version quelque peu revisitée du Livre de la jungle qui s’est révélée une très chouette lecture pour ses personnages sympathiques à la complicité attendrissante et surtout ses dessins sublimes. Dommage donc que la simplicité d’un scénario trop peu développé et la brièveté de ces deux tomes viennent contrebalancer cet enchantement.

Elma, une vie d’ours, Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin). Dargaud.
– Tome 1, Le grand voyage, 2018, 40 pages ;
– Tome 2, Derrière la montagne, 2019, 44 pages.

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Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes),
de Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin)
(2006-2016)

Quand Madame Renarde et sa fille Roussette débarquent chez Monsieur Blaireau et ses trois enfants – Glouton, Carcajou et Cassis –, ce n’est pas la guerre à laquelle on pourrait s’attendre. Pourtant, quels points communs entre renardes et blaireaux ? Qu’importe, les enfants s’adoptent et les parents décident de vivre ensemble, ce qui annonce un quotidien plutôt mouvementé !

J’avais lu les deux ou trois premiers tomes de cette BD il y a fort longtemps et, quand je les ai vu à la bibliothèque, je me suis dit qu’il était temps, premièrement, de les relire et, deuxièmement, de lire la suite. Parce que j’avais beaucoup aimé à l’époque.
Et vous savez quoi ?
C’est toujours le cas.

Les six tomes de Monsieur Blaireau et Madame Renarde peuvent être conseillés pour de jeunes lecteurs. Peu de pages, grandes cases, bulles aérées, péripéties tendres et amusantes, amitié, famille… des thématiques qui ne sont pas sans rappeler les albums. C’est donc une bonne série pour mettre un premier pied dans le monde de la bande dessinée.

« Adorable » est un terme très approprié pour décrire ces histoires du quotidien. La fraternité, la famille recomposée, les différences, les concessions nécessaires à une cohabitation agréable, la solidarité, les rires et petits bonheurs, les dissensions, le partage, le respect… des thématiques tendres qui parleront à bon nombre d’enfants (et de grands aussi !). Si les intrigues restent toujours plutôt positives (les disputes ne durent jamais bien longtemps et il n’arrive rien de véritablement dramatique), il n’y a rien de niais ou de ridicule dans ces histoires. Les autrices ont su capter des moments très réalistes et touchants qui font peu à peu grandir nos jeunes protagonistes.

Les enfants sont vraiment attachants, chacun ayant leur caractère bien trempé. Roussette, énergique et courageuse ; Glouton, tranquille, manuel et gourmand ; Carcajou, intelligent, vif, parfois autoritaire ; et Cassis, le bébé qui grandit peu à peu (et qui est bien mignonne dans son attachement à ses frères et sa sœur adoptive). Ce joyeux mélange fait parfois des étincelles, mais leurs différences ne font que souligner leur affection réciproque tout en leur permettant de réaliser qu’elles font aussi leur force, leur permettant de s’adapter à bon nombre de situations.

Les illustrations sont particulièrement agréables et fournissent également une bonne dose de tendresse. Les dessins sont doux, bucoliques et joliment colorés. Aisément identifiable grâce à des caractéristiques propres, les personnages sont expressifs et leurs couleurs réciproques sont magnifiques (je n’y peux rien, j’ai adoré ce noir et blanc côtoyant ce roux si lumineux). Les aquarelles d’Eve Tharlet nous emmènent dans cette forêt idyllique avec ses clairières et ses cours d’eau que sublime le passage des saisons.

J’ai été une nouvelle fois sous le charme de cette série. Tant pour les histoires que pour les dessins, tant pour ces renardes que pour ces blaireaux. Ces BD, sous couvert d’anthropomorphisme, font écho à des situations tout à fait courantes dans lesquelles se reconnaîtront les jeunes lecteurs·rices. C’est tendre, c’est doux, c’est familial, c’est un joli coup de cœur !

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes), Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin). Dargaud. 32 pages
– Tome 1, La rencontre, 2006 ;
– Tome 2, Remue-ménage, 2007 ;
– Tome 3, Quelle équipe !, 2009 ;
– Tome 4, Jamais tranquille !, 2010 ;
– Tome 5, Le carnaval, 2012 ;
– Tome 6, Le chat sauvage, 2016.

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Bichon (3 tomes),
de David Gilson
(2013-2017)

Ce n’est qu’avec sept ans de retard que je découvre enfin Bichon, un garçon qui se fout de ce que pense les autres, qui se déguise en princesse, voue une admiration sans limite à Princesse Ploum, aux dessins animés et à Jean-Marc du CM2 et passe son temps à jouer et discuter avec les filles.

A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore lu le troisième tome des aventures de Bichon (de toute évidence bloqué chez quelqu’un qui ne s’est pas encore remis des fêtes et qui a oublié de le ramener à la bibliothèque), mais j’ai déjà fondu et refondu devant les deux premiers.

Bichon est ultra attachant. Il est ultra touchant. Il est attendrissant, joyeux, candide et naturel. Tellement lui-même, absolument unique et détaché du regard des autres qu’on ne peut que l’adorer dès le premier instant. Il ne se formalise pas de ce que les adultes et enfants autour de lui pense tant il est obnubilé par ce qui le passionne : un nouveau cartable rose (« En fait, c’est un rose plutôt mauve… ») l’enthousiasme tant qu’il ne prête pas attention à pourquoi sa mère est soudain en train de se battre avec une rabat-joie. Il ne comprend pas pourquoi certaines personnes voient ses goûts et ses passions comme un problème et il a bien raison. Voilà un petit bonhomme de huit ans dont on ferait bien d’écouter le message !

Autour de lui gravitent plein de personnages : sa mère bien décidée à laisser son Bichon s’épanouir, Mimine sa turbulente petite sœur turbulente, le fameux Jean-Marc, ses copines de classe, son chat Pilipili… Mais le monde est aussi peuplé de gens fermés à la différence, à l’instar de cette fameuse casse-pieds qui, de toute évidence, hante les supermarchés pour vérifier que filles et garçons vont bien dans leurs rayons ou la mère d’une de ses copines qui voit d’un mauvais œil ce petit garçon qui joue à la poupée. (Pour revenir sur une touche plus guillerette, il y a aussi de nombreuses héroïnes et héros de dessins animés que je me suis fait une joie de traquer au fil des pages ! Car notre ami Bichon n’est pas le seul à être féru d’animation.)

Portraits de la maman de Bichon, de ses amies Myriam et Agnès
et de son héroïne fétiche, Princesse Ploum.
(source : page Facebook de 
Bichon)

Bref, voilà des BD sensibles, drôles, pétillantes, aussi douces et lumineuses que le dessin de David Gilson ! Cependant, il ne faut pas oublier leur intelligence qui permet d’aborder des sujets actuels et importants : le respect des choix de chacun (que ce soit pour les jouets, les vêtements ou les amoureux), les stéréotypes de genre, la sexualisation des objets destinés aux enfants…

Bichon (3 tomes), David Gilson. Glénat, coll. Tchô !. 48 pages.
– Tome 1, Magie d’amour…, 2013 ;
– Tome 2, Sea, Sweet and Sun…, 2015 ;
– Tome 3, L’année des secrets, 2017.

Voilà, c’est déjà/enfin (barrez la mention superflue) fini !
Bonnes lectures à vous !