Le dernier tango de Kees Van Dongen, de François Bott (2014)

Le dernier tango de Kees Van Dongen (couverture)Ouvrage présenté par les éditions Cherche-Midi pour la rentrée littéraire de septembre 2014, Le dernier tango de Kees Van Dongen raconte les dernières heures du peintre, dernières heures pendant lesquelles il se remémore son passé. Sa vie défile sous ses yeux et il côtoie à nouveau, le temps d’une dernière fête, ses amis, poètes, boxeurs, peintres qui ont vécu dans ce Paris insouciant des années 1920. Autour du vieillard s’affairent trois jolies femmes. Trois infirmières. L’occasion pour l’ancien séducteur de retrouver les fantômes de ses trois épouses, de ses maîtresses ainsi que de ses innombrables modèles. Le récit devient alors une ode aux corps des femmes, à leur beauté et à leurs charmes. Une ultime déclaration d’amour à toutes celles qui ont traversé – ou qui auraient pu – sa vie. Malgré la vieillesse et la maladie, mourir devient difficile, terrifiant. Pourquoi faut-il mourir alors que la vie est si belle ? Van Dongen nous dit qu’il ne s’est jamais ennuyé, qu’il n’a jamais rien regretté ; pourquoi un tel amoureux de la vie devrait-il la quitter ?

La forme est celle d’un long monologue. Comme j’ai pu l’exprimer suite à la lecture de Sagan 1954, j’apprécie moyennement cette littérature où l’on attribue à un personnage réel des pensées et des sentiments imaginés, fantasmés. Littérature très à la mode actuellement, chaque personnage historique/artiste/penseur y ayant peu à peu droit (la rentrée littéraire nous dévoilera également l’intimité de Descartes sous la plume de Christian Carisey dans Le Testament de Descartes). Nous sommes dans de la pure fiction et François Bott nous donne une version de Kees Van Dongen, sa version. Un vieil homme, certes un peu prétentieux, mais attachant dans son amour de la vie et des personnes qui l’ont entouré.

En revanche, le contexte historique et artistique est vérifié. Ce livre est une machine à remonter le temps. En quelques pages, on revisite les années 1920-1930 et les années folles. On croise Picasso, Jean Cocteau, le boxeur Jack Johnson ; l’une des trois infirmières lui rappelle le dernier amour de Raymond Radiguet, le mannequin Bronia Perlmutter ; une autre, la comédienne Maria Ricotti. On déménage de Montparnasse au 16e arrondissement tout en saluant les surréalistes de la place Blanche ou la « bande à Cocteau » du côté de la Madeleine.

Un livre agréable à lire bien que cet exercice d’écriture ne me séduise pas.

« Le vieux type disait qu’une jeune femme qui se farde, se maquille, ce n’est pas de la frivolité, c’est de la peinture : un tableau qui commence ou recommence… »

« Et maintenant, moi, Kees Van Dongen, j’étais comme Violetta, l’héroïne de La Traviata. Dans les lointains du souvenir, j’entendais les derniers bruits de la fête. C’était dans mes rêves perdus que je dansais mon dernier tango. »

Le dernier tango de Kees Van Dongen, François Bott. Cherche-Midi, 201 pages

Carnaval, de Mireille Havet (1922)

Carnaval« La vie est un mensonge, la vie est une mascarade. Je voudrais pouvoir appeler tous mes livres « Carnaval ». Ce nom seul convient aux récits de la vie. » (Extrait du journal du 8 février 1923)

 Carnaval est le seul roman de Mireille Havet. Elle parle dans son journal d’un roman intitulé Jeunesse perdue, mais celui-ci n’a jamais été publié et nul manuscrit n’a été retrouvé.
C’est une plongée dans les années 1920, dans l’histoire de trois personnages : Daniel, un jeune homme naïf et passionnément amoureux de la séduisante Germaine, Germaine qui est marié à Jérôme. Le décor est posé. Germaine s’amuse avec l’amour de Daniel, ne venant pas aux rendez-vous, ne répondant pas aux lettres, partant avec son mari, tout en lui laissant croire, tout en s’abandonnant parfois à lui pour que jamais il ne l’oublie.

Mireille Havet raconte toutes les facettes de l’amour, tous les sentiments que celui-ci entraîne : la joie et la peine, la jouissance et la souffrance, la jalousie et l’indulgence, la tendresse et la violence.

Les personnages de ce roman trop bref – 80 pages dans l’édition de Claire Paulhan – sont peu attachants. Divisé en trois parties (« Connaissance », « Séparation » et « Définitive évasion »), la dernière est si courte qu’elle paraît bâclée. Il est trop condensé à mon goût pour que l’on ait le temps de les connaître. Ecrit à la troisième personne du singulier, il est agrémenté de notes de Daniel et de lettres envoyées par Germaine, Jérôme ou Thérèse, la femme de chambre de Germaine.
Nous avons connaissance des pensées de Daniel qui agace par sa naïveté et son aveuglement face aux manipulations de Germaine. Il devient plus intéressant lorsqu’il se transforme peu à peu sous l’influence de cette relation quelque peu morbide et qu’il s’endurcit ; cependant je n’ai jamais ressenti de proximité avec lui. Germaine aussi change radicalement : jouant avec Daniel lorsqu’il l’aimait trop, elle recherchait l’amour de son mari infidèle, elle désespère lorsque l’amour du premier meurt. Mireille exprime cela en une phrase : « Pour le premier qui ne l’aimait guère, elle sacrifie le second qui était la passion même. C’est l’éternelle histoire des amants. »

Toutefois, tous trois deviennent beaucoup plus attirants lorsque l’on pense qu’il s’agit d’un roman à clef, d’un roman autobiographique et que Mireille Havet nous raconte là un épisode marquant de sa vie. Daniel est Mireille Havet, Germaine est la comtesse Madeleine de Limur, et Jérôme est Jean de Limur. Pour se conformer à la morale, Mireille devint Daniel, bien que cela ne trompa personne parmi les personnes la connaissant, n’ayant jamais caché son « inversion » et sa relation avec Madeleine de Limur n’ayant pas été des plus discrètes. Madeleine, l’éternel amour, l’amour passionné, la relation qui ne finit pas. Madeleine de Limur.
Le 22 avril 1919, Mireille écrivait : « Je ne suis plus rien ! je renie tout mon passé… Je suis à elle ! sa chose, son jouet ! ». Puis le 8 juillet 1919, Madeleine était « celle qui me tue, celle qui me suicide ».
Cependant, Germaine m’a moins fascinée et m’a semblé plus vulgaire que Madeleine de Limur. Quant à Jérôme, à l’instar de Jean de Limur, il est finalement peu présent.

En mettant le roman en parallèle avec son journal – qu’il est, d’après moi, préférable de lire avant –, on constate qu’il y a peu de changement avec la réalité.

Mireille Havet donne une fin à l’histoire entre Daniel et Germaine alors que son histoire avec Madeleine n’a pas cessé et connaît encore des « rebondissements », du moins au moment de la rédaction et de la publication du livre. Elle termine sur une note de Daniel : « Adieu Germaine. Maintenant tu ressuscites, et je vais faire un beau livre avec notre amour. »

Anecdote : Mireille Havet pourvoit le petit salon de Germaine d’une peau d’ours blanc, accessoire absent de celui de Madeleine. Or, celle-ci, après avoir lu le roman, s’en procurera une pour « coller » au roman, se rapprochant ainsi de son personnage.

En dehors de cela, les évènements sont les mêmes : le dîner au Chatham, le détail des ongles rongés de Madeleine/Germaine au retour de Venise (détail que Mireille Havet avait remarqué et noté dans son journal), la drogue et les femmes pour oublier Madeleine/Germaine. Germaine offre à Daniel Forse che si forse che no de Gabriele D’Annunzio avec la dédicace « A Daniel, pour mieux brûler » comme Madeleine l’avait offert à Mireille avec la même dédicace.
Les lieux correspondent également : on retrouve le petit salon, le divan, le feu et les livres de Madeleine chez Germaine. Germaine/Madeleine se rend à Venise, Daniel/Mireille Havet tente de fuir Paris et les souvenirs qui s’y rattachent en Auvergne.

Ce sont les faits qu’elle raconte dans « ce roman fait en 15 jours, Carnaval, dont le titre est toute ma vie » (extrait du journal du 30 décembre 1922).

En comparant avec le journal de Mireille Havet (dont le Carnaval des éditions Claire Paulhan présente 37 extraits), on constate qu’elle y a puisé et recopié à l’identique certains passages des différentes « notes de Daniel ». Cela apporte des changements dans le style assez surprenants car le ton de la narration n’est pas celui de son journal.

Cette édition propose également un dossier de presse (articles collectés par Mireille Havet) et 54 lettres que diverses personnes (amis, personnalités du monde des lettres, journalistes) ont écrit à Mireille Havet au sujet de Carnaval. Mireille l’avait fait lire avant la publication à Madeleine et Jean de Limur. Ce dernier remercie Mireille Havet de l’absence totale de pensées négatives de Daniel envers Jérôme – et donc de Mireille envers lui-même – et lui demande son amitié car ce roman « fera de mon passé une chose acceptable ».

Je n’ai pas ressenti l’enthousiasme que je connais avec son journal, lequel me parle tant que je ne sens pas le siècle qui nous sépare. Il y a toujours des bouffées poétiques, mais il manque la fougue de ses journaux.
C’est un petit roman parfois léger, parfois terriblement cynique et cruel, un roman – tout de même nominé pour le Prix Goncourt 1923 finalement obtenu par Lucien Fabre – qui aurait pu être la première tentative forte honorable d’une écrivaine talentueuse si la vie ne l’avait pas consumée si vite.

 «  Ce soir-là, il dînent au Chatham.
Germaine avait dit : «  Je vais mettre une petite robe rose ». En réalité sa robe est noire. La seule rose sans doute est ce visage penché à l’ombre du chapeau, les épaules nues, sous la dentelle ou scintillent et roulent, avec une fraicheur marine la rondeur d’admirables perles. »

 « Ses amis sont naturellement ravis de le revoir, cependant Daniel a beaucoup changé. Ce n’est plus le jeune homme fiévreux et romantique que retrouvent en lui les habitués du bar, mais un garçon dur, qui ne croit plus en l’amour ni à la sincérité. Il a trop souffert et la trahison avilit. Ce jeune homme, dans son cocon magique, s’est lentement transformé, lentement sous le cilice de la peine quotidienne son cœur s’est dévoyé. Germaine maintenant serait fière de lui, car il a compris son jeu et le trouve beaucoup moins impardonnable qu’autrefois.
Puisque la vie est telle, à quoi bon être en dessous. »

 « Autres notes de Daniel
La vie, non point la vie, le carnaval. L’enfance vous apprend mal à vivre découvert, mais bientôt la terrible humiliation des gifles a réveillé en nous le sens du mensonge. Mourir n’est rien si près de la naissance. Il faut vivre, mais sous une armure. »

Carnaval, Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2005 (1922 pour la première édition). 239 pages.

Les autres chroniques sur Mireille Havet

Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », de Mireille Havet (2005)

Journal 1919-1924Dans ce second tome de son journal, Mireille Havet parle beaucoup de l’état de poète, de la poésie, de l’écriture. Le poète est un être éclairé. Témoin du monde, il s’oppose aux autres, aveugles et routiniers.

Elle reste hantée par la Première Guerre mondiale : « Nous sommes une génération implacable, formée par la guerre et qui ne reconnaît plus aucune loi. Rebelles à la tradition, nous le sommes presque à la mort et ne lui reconnaissons plus sa pompe ni son prestige. Trop de jeunes gens de notre âge furent pris pendant la guerre, sans formalité, ni précaution, ni excuse. On leur disait adieu dans une gare, et on ne les revoyait jamais. » Elle parle d’une « jeunesse perdue ». C’est d’ailleurs le titre du roman qu’elle écrit en parallèle de son journal, roman malheureusement disparu.

Elle voyage beaucoup. Ne supporte pas Paris lorsqu’elle y est, regrette la ville lorsqu’elle n’y est plus. Elle se retourne à Villefranche, au Mont-Dore, mais surtout elle découvre Capri, dans la baie de Naples en Italie. Elle tombe amoureuse de l’île : « Les invertis et les poètes ont donc tout de même une Patrie. »

Elle perd sa mère. Elle se sent libre un instant : « J’étais libre, ayant tout perdu… Je ne parle pas du choix qu’on fait des amis, je ne parle pas du choix de l’amour. Ce sont là des entraves qu’on se crée soi-même et envers lesquelles on n’a aucune autre obligation que celles des sentiments les plus dégagés. Les véritables entraves sont celles de la famille et je n’en reconnais que de deux sortes : les parents et les enfants ! » avant de se sentir enfermée, entourée par un grand cimetière puisque ses parents, ses amis sont parmi les morts. Elle connaîtra d’autres pertes à la fin de l’année 1923, notamment celle de Raymond Radiguet, mort à vingt ans. La mort la frappe, l’entoure, elle se sent vieillir.

Elle est amoureuse de Marcelle Garros, s’installe avec elle, puis l’amour s’effiloche. Marcelle semble trop sage, trop douce. L’ombre de Madeleine de Limur plane encore sur elle, Madeleine qui s’approprie le personnage qui la représente dans Carnaval et qui recontacte Mireille. Elle rencontre d’autres femmes, aventures fugitives dans un train, amours le temps d’un voyage. Mireille se fait la voix du plaisir, de la jouissance, de la séduction. « A toutes ces jeunes filles, à toutes les autres, inconnues, futures, ignorées, je souris. » Mais il y a aussi l’ennui de l’amour, la lassitude, la rupture. Elle écrit la fin de l’amour sans tenter de se cacher sous des faux-semblants.

Les femmes, mais les drogues aussi. Sa consommation augmente. Opium, cocaïne. Parfois joyeuse de fumer, parfois dégoutée. « Il m’est affreux de me dire que je ne dois aujourd’hui qu’à l’opium cette lucidité qui me permet d’écrire et que j’avais autrefois à l’état naturel. L’absurdité de cette impasse me rend mécontente de l’univers. »

Lire Mireille Havet, c’est être frappée par une charge d’émotions brutes, d’amour, de colère, de désespoir, d’abandon. C’est beau, c’est dur, c’est toujours aussi vrai, quel que soit le siècle…

« La vie est ce qu’elle est, courte et d’un trajet unique. Ceci exclut cela. Vivre est un sacrifice perpétuel. […] La vie est un mensonge, la vie est une mascarade. Je voudrais pouvoir appeler tous mes livres « Carnaval ». Ce nom seul convient aux récits de la vie. »

« Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls. Il faut compter que l’incohérence de notre époque vient de ce vide accidentel des talents, des intelligences supprimées par la mort. Notre génération n’est plus une génération, mais ce qui reste, le rebut et le coupon d’une génération qui promettait, hélas, plus qu’aucune autre. Tout au monde est désaxé, tout. Rien n’échappe à cette loi de folie, à ce malaise qui précède une aube que nous ne verrons même point. […] Et nous, enfants gâtés nés pour le plaisir du soir, la douceur des lampes, le crépuscule qui fond les contours, nous voici en pleine apocalypse. Nous n’aimons pas fonder, construire, résoudre. Nous aimons tout ce qui finit et tout ce qui meurt. Voilà pourquoi, sans doute, tous nos amis sont morts. Notre faute est d’y survivre. »

Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2005. 533 pages.

Les autres chroniques sur Mireille Havet

Journal 1918-1919 : « Le monde entier vous tire par le milieu du ventre. », de Mireille Havet (2003)


Journal 1918-1919 (couverture)Elle parle de l’attente d’autre chose, d’une autre vie, de son ennui, mais aussi de l’ivresse du monde, de la ville, de la vie qu’elle mène.
Elle parle de ses amours violentes, douloureuses. Elle parle de son amour pour les drogues : dans ce tome, ce n’est qu’évoqué, mais elle décrira par la suite sa descente aux enfers avec une lucidité incroyable. 

L’écriture est magnifique. Totalement irréfléchie. Mais elle raconte sa vie avec un lyrisme, une poésie incroyable, notamment lorsqu’elle parle des femmes. Elle est envoûtante, totalement à son image, je pense, elle qui ensorcelait les femmes qu’elle croisait.

Ensuite, l’auteure elle-même est captivante. Elle est passionnée, fantasque et sensuelle. Fragile en même temps. Elle a vécu comme une étoile filante. Elle a préféré aimer plutôt que travailler. Elle pose un regard impitoyable sur le monde et sur elle-même : elle est totalement consciente de ses défauts. Se décrit sans concession. Elle écrit comme elle vit.

Elle traverse les années folles, décrit la vie qu’elle mène, mais reste toujours actuelle. Ce qu’elle dit dans son journal est parlant, cent ans après. Le pouvoir de séduction de Mireille est toujours intact, même un siècle plus tard.

 « Nous sommes impénétrables les uns aux autres par le fait même que nous ne nous intéressons profondément qu’à nous seuls et que nous ne cherchons dans l’amour que l’intérêt, l’étonnement, l’admiration d’un autre, un spectateur intime dans les yeux duquel nous nous imaginons reconnaître nos défauts et nos goûts. »

« Personne hélas ne pense à m’aimer, et je suis si malade, si hantée de tendresse, que j’arrive à redouter le moindre geste amical, de crainte de m’y perdre et d’y laisser tomber mon âme et ma fierté. »

Journal 1918-1919 : « Le monde entier vous tire par le milieu du ventre. », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Tiré à part, 2011. 300 pages.

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