Journal 1931-1934, par Anaïs Nin

En novembre, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver l’inénarrable Alberte Bly, formidable copinaute, the best pour ce qui est des lectures communes. Après l’aventure Notre-Dame de Paris, nous nous sommes entre-motivées pour sortir le journal d’Anaïs Nin de nos PAL respectives (sachant qu’il était dans la mienne depuis cinq ou six ans minimum) et quelle bonne idée ce fut ! Outre le fait que ce sont parfois nos échanges qui m’ont persuadée de continuer cette lecture (nous y reviendrons), nos ressentis étaient incroyablement synchronisés (à l’image de notre rythme de lecture), ce qui était tout bonnement génial. Donc *instant remerciements* merci Alberte ! Encore une fois, c’était extrêmement chouette de partager ça avec toi ! Un tête-à-tête avec Anaïs uniquement n’aurait pas eu la même saveur DU TOUT.

>>> Sa chronique, à ne pas manquer ! <<<

A la base de cette envie, il y a eu la sortie de ce roman graphique de Léonie Bischoff, Anaïs Nin, sur la mer des mensonges. Contrairement à Alberte, je ne l’ai pas encore lu, mais les avis ayant croisés mon chemin m’ont donné très envie de découvrir la BD ainsi que ce fameux journal que j’ignorais depuis longtemps. Nous nous attendions à une lecture renversante et c’est donc enthousiaste au possible que je me suis lancée dans la vie d’Anaïs.

Journal 1931-1934 (couverture)

La première partie du journal relate ses relations avec l’auteur Henry Miller et June, la femme de ce dernier, tandis que la suite fait entrer d’autres personnes dont les psychanalystes Allendy et Rank, Antonin Artaud et le père d’Anaïs.
Avec June et Henry, deux rapports très différents se mettent en place. D’un côté, Henry, les discussions sur l’écriture, sur la vérité, sur June évidemment, ainsi que des sorties dans Paris. Une admiration réciproque qui naît aussi bien de leurs points communs que de leurs différences. De l’autre, June, troublante June. Leur amitié se fonde sur la fascination, toutes deux trouvant en l’autre un modèle. Les mensonges de June, sa vie flamboyante, sa passion, transportent Anaïs.
Et au bout de plusieurs dizaines pages, quand l’enthousiasme s’évapore, la lecture m’est devenue plus pénible. Impossible, entre ces trois-là, de cerner une vérité. June et Henry s’entre-déchirent tandis qu’Anaïs prend parti tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, sans parler du fait qu’on subodore qu’elle aussi nous raconte son lot de mensonges (« Embellir est chez moi un vice », nous dit-elle). Leurs disputes et leurs petits problèmes me sont apparus comme particulièrement vains et puérils. Tous et toutes inventent leurs réalités qui se contredisent, s’affrontent, s’accusent mutuellement de mensonges.
Sans parler qu’il est difficile de se prendre d’affection pour ces personnalités qui semblent en permanence dans la mise en scène. Au mieux June inspire-t-elle parfois la compassion mais le fait qu’elle surjoue en permanence finit par fatiguer malgré tout, et entre les jalousies mesquines et les vols d’idées littéraires d’Henry, les incessantes déclarations prétentieuses d’Anaïs, l’éthique discutable de son psychanalyste Allendy dans sa relation docteur-patiente…, tous sont globalement exaspérants. J’ai ainsi fini par me détacher de toute la clique et ai parfois eu du mal à rester concentrée sur ma lecture.

Une lecture qui a interrogé l’image qu’Anaïs Nin souhaitait donner d’elle-même au travers de ses journaux qu’elle faisait lire à des proches, qu’elle a retravaillés et publiés de son vivant. La démarche n’étant pas purement intime, on se questionne sur sa sincérité. Comment se raconte-t-elle ? Exagère-t-elle volontairement cette image de femme compatissante, douce et généreuse ? Qui des perpétuelles félicitations et témoignages d’admirations qu’elle reçoit tant pour son caractère que ses fameux journaux ? Au fil des pages, elle semble créer divers personnages réservés à telle ou telle fréquentation : pour June, pour Henry, pour Allendy, pour Otto Rank…
Les autres éléments qui contribuent à la particularité de cette lecture, c’est qu’Anaïs alimentait tellement ses journaux – rédigés pratiquement en même temps qu’elle vivait les événements, comme elle le dit à plusieurs reprises – que des coupes sévères ont dû être pratiquées, ce qui donne parfois un sentiment étrange de « cheveu sur la soupe » (je pense notamment à ce bébé dont je reparlerai qui apparaît et disparaît tout aussi brusquement). En outre, certaines personnes ont refusé d’y apparaître. Ainsi, Anaïs était mariée ces années-là, mais il n’y a absolument aucune allusion à son mari !

J’ai également été stupéfiée par la dévalorisation des femmes présentes dans son journal. Elle qui se présente comme une artiste, une femme indépendante, a parfois des propos misogynes en complet désaccord. J’ai eu beaucoup de peine pour elle dans ces moments où l’intériorisation du sexisme ordinaire ressort. Elle écrit par exemple : « Quels efforts je fais pour comprendre. Lorsque Henry parle j’ai des moments de vraie fatigue, je sens que je suis une femme qui essaie d’atteindre un savoir au-delà de ses capacités. Je tire sur mon esprit afin de suivre la trajectoire d’un esprit d’homme. »
On se demande alors dans quelle proportion son rôle de femme protectrice des hommes, cette mère pour grands enfants, cette amie indispensable pourvoyeuse de conseils, d’argent et de machines à écrire, cette posture maternelle souvent mise en scène, est joué, même si elle y trouvait de toute évidence une grande satisfaction. Elle qui, adolescente, a assisté sa mère célibataire dans l’éducation de ses frères ; elle qui, naturellement, voit les femmes à la périphérie des hommes.
De même, la manière dont chaque homme de sa vie tente de la manipuler – et généralement de l’éloigner d’Henry Miller – et d’avoir l’ascendant sur elle est ahurissante. Son père retrouvé la veut aristocrate, jolie fille à exhiber, loin de l’influence d’Henry ; Allendy, la voyant comme quelqu’un de sincère et simple, souhaite l’éloigner d’Henry qui ne mériterait pas son amitié ; Artaud réclame sa présence et son approbation (dans un jeu de « je t’aime moi non plus » assommant). Ainsi, elle est déchirée entre la discipline de soi prônée par son paternel, par le chaos d’Henry, par l’attrait des drogues consommées par Artaud, par la psychanalyse, et finit par mentir sur le fait qu’elle reste toujours très proche d’Henry pour donner aux uns ou autres ce qu’ils veulent entendre, ne se laissant pas influencer dans le choix de ses fréquentations.

Quelques pages ont toutefois éclairé cette lecture. Des moments de franchise, de sincérité, où Anaïs apparaît plus « humaine », dans ses doutes et ses peurs. Il y a les passages avec son père, ces retrouvailles dans lesquelles elle place l’espoir d’une relation de confiance, cette désillusion progressive tandis que son regard sur son père, perdant le voile de l’espérance, devient plus objectif. Et ce presque final racontant sa grossesse d’un enfant qu’elle incite à ne pas naître, discours déchirant d’une femme qui apparaît pleine de doute envers elle-même et envers les géniteurs, ainsi que cet accouchement d’une violence incroyable, témoignage de violences obstétricales de la part d’un médecin qui ignore totalement sa peur et sa souffrance.
Si seulement le reste de journal avait eu cette même tonalité, je ne ressortirais pas de ce livre avec un si grand sentiment de vide.

La préface – en corrélation avec le peu d’informations que j’avais glanées auparavant – m’avait motivée et passionnée en abordant les sujets de l’image de soi, de la persona, du masque montré au monde (bref, des sujets qui me parlent), mais le texte en lui-même a eu du mal à me convaincre. Seuls les passages concernant sa vie très personnelle – son père et cette grossesse – ont résonné comme authentiques et ainsi intéressants.
En outre, tous ses lecteurs – les personnes à qui elle fait lire son journal – semblent trouver son écriture percutante et unique, mais je n’ai pas été marquée par sa prose. Ça se lit facilement, mais ce n’est pas renversant pour un sou. Ainsi, tous les compliments qu’elle rapporte dans son journal nous ont laissées, Alberte et moi, quelque peu perplexes et dubitatives.

« Il y eut toujours en moi deux femmes, au moins, une femme perdue et désespérée qui sentait qu’elle se noyait, une autre qui entrait dans une situation comme elle serait montée sur scène, dissimulant ses vraies émotions parce qu’elles n’étaient que faiblesse, impuissance, désespoir, pour présenter au monde un sourire, de l’ardeur, de la curiosité, de l’enthousiasme, de l’intérêt. »

« Lorsque, de ma fenêtre, je regarde la grande grille de fer verte, je lui trouve une allure de porte de prison. Sentiment injustifié, car je sais bien que je peux quitter les lieux à ma guise, et je sais bien que les êtres humains attribuent à un objet, ou à une personne, la responsabilité d’être l’obstacle, alors que l’obstacle est en soi-même. »

« Devant chaque monde nouveau, chaque personne, chaque pays, je me tiens hésitante, mal assurée, haïssant les nouveaux obstacles, les nouveaux mystères, les nouvelles possibilités de souffrir, de me tromper par manque de courage. La peur, le manque de confiance en moi ont rétréci mon univers, limité le nombre de gens que j’ai pu connaître intimement. »

« Je n’avais pas de vie intermédiaire : l’envol, le mouvement, l’euphorie, ou alors le désespoir, la dépression, la désillusion, la paralysie, le choc et le miroir brisé. »

Journal 1931-1934, Anaïs Nin. Le Livre de Poche, 1981. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Van der Elst, revu et corrigé par l’autrice. 509 pages.

Et en complément, le roman graphique Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, par Léonie Bischoff.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)

De l’eau pour les éléphants, de Sara Gruen (2006)

De l'eau pour les éléphants (couverture)Après avoir abandonné Snobs de Julian Fellowes – j’ai pourtant hésité quelques temps avant d’accepter le fait que la suite ne m’intéresserait pas davantage que les premiers chapitres – je me suis jetée sur l’autre livre que j’avais emportée en vacances (oui, je cette chronique stagne dans mes brouillons depuis plusieurs semaines). Et là, tout de suite, j’ai été soulagée. Clairement, j’étais dans une bonne histoire et j’allais enfin arrêter de chipoter sur des pages qui m’ennuyaient mortellement.
J’avais vu le film mais il y a trop longtemps pour que je me rappelle l’histoire, je suis donc repartie à zéro sans trop savoir à quoi m’attendre. (Enfin, sauf que vu que la « fin » de l’histoire est racontée dans le prologue, cette affirmation n’est pas tout à fait exacte.)

Après cette trop longue introduction, de quoi ça parle ? De l’histoire de Jacob Jankowski, récemment devenu orphelin, qui saute un jour dans un train. Or il se trouve que c’est un cirque que transporte ce dernier. Ni une ni deux, le voici embauché comme vétérinaire. Sauf que l’envers du décor se révèle particulièrement cruel.

De l’eau pour les éléphants est très certainement un roman efficace. J’ai été embarquée dès les premières lignes. Les personnages sont globalement bien campés. Je me suis prise d’amitié pour Jacob, j’ai été révulsée par August qui est un personnage bien flippant – cette double personnalité, tantôt amicale et chaleureuse, tantôt possessive et violente, rend chaque moment passé en sa compagnie des instants de tension – et puis, je suis tombée sous le charme de Rosie et Bobo (oui, ce sont respectivement une éléphante et un chimpanzé, je ne vois pas le problème).
Cependant, sans que cela soit devenu un frein, je n’ai pas adhéré tant que ça à l’histoire d’amour de Jacob et Marlène. Peut-être parce que ces deux-là sont un peu trop lisses et, bien que sympathiques, ils n’ont pas réussi à réellement me toucher.

Le livre se construit autour de deux récits parallèles : celui du jeune Jacob des années 1930 et celui d’un Jacob nonagénaire. Ce dernier, en maison de retraite, revient sur sa vie passée et raconte celle du présent, son infantilisation par certains soignants, la gentillesse d’une autre, cette vieillesse de corps non acceptée par son esprit, ses enfants… et c’est un personnage qui m’a beaucoup émue. J’ai adoré ce vieux ronchon qui refuse de se laisser faire. La fin qu’il nous offre est juste magnifique, j’en ai été enchantée.

En revanche, le gros point fort de ce livre, c’est la plongée dans l’univers du cirque. On découvre plein de choses sur l’envers du décor et l’autrice a injecté dans son récit de nombreuses anecdotes bien réelles. Ces grands cirques qui voyageaient par le train, les « freaks », les animaux… il y a indubitablement un côté fascinant à tout cela. Dans De l’eau pour les éléphants, nous sommes pendant la Grande Dépression des années 1930 et, clairement, les temps sont rudes. Non pas que la vie devait être plus douce avant pour celles et ceux, humains et animaux, qui y étaient exploités, mais en cette période de chômage massif, le cirque n’est vraiment pas synonyme de paradis pour ceux qui y travaillent. La magie, l’incroyable et les paillettes pour le public ; la souffrance, la maltraitance et la misère pour les autres. On balance des « tchécos » du train (en marche) (au-dessus d’un pont de préférence) quand on ne peut plus les payer, on exploite les manuels, on rachète pour une bouchée de pain les humains, les ménageries et le matériel des cirques qui font faillite… et on bat comme plâtre les animaux qui ne donnent pas satisfaction. Le prologue tempère l’angoisse que l’on peut éprouver pour la pauvre Rosie, mais j’ai quand même eu le cœur serré face aux violences qui lui sont infligées.
Je dois avouer que cette atmosphère captive et crée un cadre parfait pour un roman : la noirceur sous les lumières fait frémir et la façon dont sont traités humains et animaux rend ce décor aux apparences enchanteresses particulièrement sordide.

Adieu la magie du cirque ! Malgré ses faiblesses – le personnage de Marlène, l’écriture très banale et certains rebondissements beaucoup trop prévisibles – De l’eau pour les éléphants reste de la première à la dernière page un roman diablement efficace. Cette histoire dans les coulisses impitoyables du cirque de l’entre-deux-guerres s’est révélée vivante, captivante et enrichissante, troublante aussi parfois à cause des horreurs qu’elle met en lumière. Un excellent moment de lecture !

« Il n’y a pas de solution. Je ne peux qu’attendre l’inévitable dénouement, tandis que les fantômes du passé s’agitent dans le vide de mon présent. Ils font du vacarme, se mettent à l’aise d’autant plus facilement que rien ne s’oppose à leur intrusion. Je ne lutte plus. »

« Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. »

De l’eau pour les éléphants, Sara Gruen. Le Livre de poche, 2011 (2006 pour l’édition originale. Albin Michel, 2007, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy. 471 pages.

Et le film alors ?

De l'eau pour les éléphants (affiche du film)En effet, j’ai revu le film après avoir terminé ma lecture. Et je dois dire que j’ai été un peu déçue même si je pouvais m’y attendre. Outre les habituels raccourcis, on apprend moins de choses sur le cirque – il est toujours plus facile d’écrire des informations que de les expliquer dans un film –, ce qui était, comme je le disais l’une des forces du roman. En outre, tout va trop vite, les éléments se précipitent et l’on a le temps de ne s’imprégner de rien.
Encore une fois, Marlène (Reese Witherspoon) m’a laissée de marbre ; Jacob (Robert Pattinson) m’a quant à lui agacée ; et je trouve qu’August n’a pas le temps d’être aussi glaçant dans le film que dans le livre malgré la très bonne prestation de Christoph Waltz dont l’immense sourire peut se révéler aussi chaleureux que terrifiant.

Néanmoins, cela reste un film sympathique à regarder, les décors et les tenues sont superbes, on retrouve ce contraste paillettes/pauvreté du roman et il y a matière à se laisser embarquer sans problème. J’ai été profondément remuée (euphémisme pour « j’avais envie de vomir ») par les scènes de maltraitance, heureusement peu nombreuses : même si c’est du cinéma, ça me glace toujours de savoir que cela existait et existe encore aujourd’hui (il n’y a pas deux heures, j’ai vu un chien se prendre un coup de pied par son maître parce qu’il avait osé venir vers la mienne, j’en suis encore choquée).

Je n’ai pas tellement été convaincue par ce film qui se laisse voir et oublier tout aussi rapidement. Je pense néanmoins que cela est essentiellement dû au fait que je l’ai trouvé très pauvre et fade comparé au roman. Sans ma lecture, j’aurais sans doute pensé différemment (il me semble d’ailleurs que j’avais davantage apprécié mon lointain premier visionnage).

De l’eau pour les éléphants (VO : Water for Elephants), réalisé par Francis Lawrence, avec Christoph Waltz, Robert Pattinson, Reese Witherspoon… Film américain, 2011. 2h.

Les Morts, de Christian Kracht (2016)

Les Morts (couverture)Vraiment, me voilà bien embêtée. Je dois faire une critique de ce livre reçu grâce à Babelio, c’est le deal, mais je n’ai rien à en dire. Tout simplement parce que je me suis mortellement ennuyée. A l’exception de brefs passages d’intérêt aussi inattendus que surprenants, je me suis battue – j’ai vraiment lutté – pour finir ce livre. J’ai essayé de ne pas trop lire en diagonale dans la seconde moitié bien que j’avais l’impression de ne pas progresser d’un iota, mais je m’aperçois à présent, deux jours après la fin de ma lecture, qu’il ne me reste pas grand-chose de plus que si je l’avais fait.

Nous sommes dans les années 1930 et, voyageant entre la Suisse, l’Allemagne et le Japon, nous suivons deux personnages : Emil Nägeli, réalisateur suisse missionné pour réaliser un film collaboratif entre Allemagne et Japon (et impatient de retrouver sa maîtresse Ida von Üxküll), et Masahiko Amakasu, agent ministériel responsable de la venue de ce dernier au Pays du Soleil Levant.
Si les personnages principaux sont nés de l’imagination de l’auteur, on croise également toute une galerie de personnages non fictionnels qui ont fait l’histoire cinématographique et politique de cette époque : Charlie Chaplin, Lotte Eisner, historienne et critique de cinéma, et d’autres que je ne connaissais pas comme Alfred Hugenberg, homme politique et soutien d’Adolf Hitler (merci Wiki !)…

Pour m’avoir laissée dans une telle indifférence, je me dis que ce n’était tout simplement pas le moment, pas le livre dont j’avais envie. Non ? Il a été primé, il est traduit en plusieurs langues, j’ai forcément raté quelque chose ! J’aurais aimé l’aimer, ce livre suisse – nationalité rarement rencontrée – publiée par une maison d’édition dont je n’avais encore rien lu (à ma connaissance).

Je suis sortie de ce livre… désabusée. Pas seulement parce qu’il n’a pas fonctionné avec moi – pourtant, je veux bien croire au potentiel du rythme d’écriture, des touches d’humour subtilement distillées, de la plume même de Christian Kracht –, mais aussi parce que les personnages ne m’ont inspiré aucune compassion, aucune sympathie. Egocentriques, pathétiques, se méprisant les uns les autres derrière les sourires et les courbettes, Emil remâchant sa relation avec son père encore et encore, et ne pensez pas que des personnages comme Chaplin remonteront la barre. Finalement, les seuls passages que j’ai lus avec intérêt sont ceux concernant l’enfance d’Amakasu, ses parents, ses obsessions, ce pensionnat qu’il a tant haï. Il me laisse en bouche un vague goût de déchéance et de déception.

Je ne dirai rien de plus car, si je sais parler d’un livre que j’ai adoré, que j’ai détesté, qui m’a un peu déçue, qui m’a agacée, je peine à le faire pour un livre qui n’a rien éveillé chez moi si ce n’est l’ennui et l’incommensurable envie de passer à autre chose. Je trouve cette position très inconfortable, mais sincèrement, je ne sais pas quoi dire de plus.

« Les secrets inébranlables de son pays, cette taciturnité qui laisse tout entendre et ne dit rien, lui répugnaient mais, comme tout Japonais, il trouvait les étrangers profondément suspects en raison de leur insensibilité – cependant si l’on pouvait se servir d’eux et de leur opportune insignifiance pour accomplir son devoir d’airain à l’égard de l’empereur et de la nation, alors il fallait le faire. »

Les Morts, Christian Kracht. Editions Phébus, coll. Littérature étrangère, 2018 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’allemand (Suisse) par  Corinna Gepner. 184 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 5e année
Filet du diable (Botanique) : un livre que vous pensiez aimer mais qui est une déception

Albert sur la banquette arrière, d’Homer Hickam (2016)

Albert sur la banquette arrière (couverture)En 1935, pendant la Grande Dépression, Homer et Elsie Hickman se lancent dans un périple de la Virginie à la Floride pour ramener Albert chez lui. Albert est un alligator, cadeau de mariage de Buddy Ebsen, l’amour de jeunesse qu’Elsie n’a jamais pu oublier.
Pendant ce voyage – qui dépassera allègrement les deux semaines accordées par le patron de Homer, mineur –, le couple vivra mille aventures. Ils sont mêlés à un braquage de banque et à l’explosion d’une usine, ils jouent dans un film de Tarzan, ils rencontrent John Steinbeck et Ernest Hemingway, Elsie devient infirmière, puis gérante et cuisinière d’une pension de famille pendant qu’Homer joue au base-ball ou apprend le métier de garde-côtes. Toujours en étant suivi par le fidèle Albert ainsi que par un coq qui semble s’être pris d’affection pour Homer.

Primo, c’est censé être un récit plein d’humour. « Réellement cocasse », nous dit même la quatrième de couverture. Ça n’a pas fonctionné avec moi. Mais alors, pas du tout. Les situations sont souvent absurdes, certes, et les personnages sont embrigadés malgré eux, mais pas une seule fois, je n’ai eu la moindre esquisse de sourire.

Secundo, c’est censé être une histoire touchante sur le couple. Raté. Homer et Elsie ne m’ont pas touchée. Ils m’ont, au mieux, ennuyée et, au pire, agacée. Le premier par sa mollesse et sa manière de subir (les événements, son épouse, la vie…) ; la seconde par son égoïsme, sa manie de dénigrer sans cesse Homer, sa façon de vivre dans un passé fantasmé. Bref, ils sont fades. Les quitter fut un réel soulagement.

Mais quel dommage quand même. J’aurais aimé apprécié cette histoire improbable. D’autant plus que l’auteur est parti d’histoires vraies que ses parents lui ont racontées. Comment a-t-il pu en faire quelque chose d’aussi barbant ?… Le côté désuet au premier abord semblait plutôt sympathique. J’ai aimé la présentation des différentes étapes du voyage, avec ces parties en « Comment… » et ces sous-parties en « Où… », une mise en forme que l’on retrouve dans des vieux romans. (Par exemple, « Comment Elsie apprend à aimer la mer, et Homer et Albert deviennent gardes-côtes » : « Où Elsie découvre l’endroit de ses rêves ; où Homer et Albert livrent une bataille sanglante et sans merci contre des trafiquants et autres voyous des mers. ») C’est un peu léger si le seul point positif concerne le sommaire…

Albert sur la banquette arrière suit le filon de ces romans au titre original et à la loufoquerie affichée (comme par exemple, les livres de Romain Puértolas, auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, cité sur le bandeau qui va avec le livre et que je n’ai pas lu). Si c’était bien fait, je dirais pourquoi pas. Mais quand c’est aussi ennuyant, plat, vide, non, ce n’est pas possible.

Je remercie malgré tout Babelio et les éditions Mosaïc pour ce roman dont la lecture fut malheureusement exceptionnellement laborieuse. Je suis allée jusqu’au bout dans un espoir désespéré de trouver quelque chose de réussi (ou du moins, de pas raté) dans ce récit. En vain.

« – Il est difficile d’aller à l’encontre de ses rêves. Et sans doute plus difficile encore de devoir y renoncer.
– Et vous, Homer ? Avez-vous un rêve ?
– Je veux juste vivre à Coalwood, travailler à la mine et fonder une famille.
– Cela m’a l’air plutôt simple à réaliser.
– Rien n’est simple avec Elsie. »

« Elsie se rappela alors le jour où elle avait vu Homer pour la première fois, au match de basket. Dès le début, elle l’avait trouvé beau. Et, beau, il l’était encore. Intelligent, aussi. Le capitaine Laird le pensait, en tout cas, et le capitaine Laird n’était-il pas le plus éclairé des hommes ? Pleine d’une nouvelle admiration pour son époux, Elsie se dit que, finalement, elle avait peut-être un peu précipité sa décision concernant Homer. Peut-être méritait-il une seconde chance ? Peut-être. »

Albert sur la banquette arrière, Homer Hickam. Mosaïc, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Arnold Petit. 428 pages.