Croc-Blanc, de Jack London (1906)

Croc-Blanc (couverture)Tout le monde connaît (ou croit connaître, comme s’était mon cas) cette histoire dans laquelle Croc-Blanc, un chien-loup né à l’état sauvage, se confronte à la nature et au monde des humains.

La première chose qui m’a enthousiasmée dans cette lecture, c’est la facilité avec laquelle elle m’a happée. Tout de suite dans l’action, tout de suite plongée dans les étendues glacées du Grand Nord. On ressent immédiatement le souffle puissant d’une lecture formidable – mais pourquoi ne l’ai-je pas lu plus tôt ? – et cela s’est confirmé au fil des pages : jusqu’à la fin, je n’ai pas pu le lâcher et je m’y replongeais avec délectation.
D’une chasse à l’homme haletante par une meute affamée à une louve fière et courtisée, nous voilà à la naissance de ce louveteau gris que l’on appellera Croc-Blanc. Dès le début, le ton est immersif, vivant, palpitant tandis que le frisson de l’aventure vibre d’une manière dévorante. Jack London nous offre une de ces expériences que seule la littérature permet : vivre dans la fourrure d’un loup, voir le monde par ses yeux.
Car c’est l’un des points forts de ce roman : à compter de sa naissance, tout est raconté du point de vue de Croc-Blanc. C’est par ses yeux que l’on découvre la nature sauvage et la civilisation humaine, par son corps que l’on expérimente la famine et l’exaltation de la chasse. Sans parler que l’empathie pour ce protagoniste hors du commun est immédiat et indéfectible, nonobstant le nombre de chiens (ou autres) égorgés qu’il laissera dans son sillage. Bref, un coup de génie pour passionner les lecteur·rices et faire entendre la voix de son héros.

Dès le début, le roman est placé sous le signe d’une vie âpre, d’une vie de combat pour manger et survivre. La vie sauvage est impitoyable et il faut lutter pour ne pas se retrouver en position de proie. La vision donnée de la vie dans la nature n’est pas idéalisée en dépit d’un esprit de liberté bien présent. Rapidement, Croc-Blanc rencontre les humains qui lui apportent la chaleur, la nourriture et une relative protection. Relative car, comme il en fera l’expérience, les humains ne sont pas avares en rudesse, voire en cruauté. C’est là que, tout en restant prenant, le roman est devenu vraiment terrible pour moi. Car Croc-Blanc devra attendre longtemps avant de connaître la douceur d’une main, d’une voix, d’un regard. Ses maîtres sont tout d’abord durs, sévères, violents, voire cruels. Certes, l’éducation bienveillante des chiens est une notion assez récente, mais cette violence conjuguée à la soumission de Croc-Blanc envers les « dieux » m’a révoltée. Car je me suis immédiatement attachée à cette créature exceptionnelle aux yeux de tous et terriblement émouvante pour nous qui partageons son cerveau et son cœur.

L’écriture est riche, visuelle et détaillée, que ce soit pour les descriptions de la nature ou la psychologie des protagonistes. Petite merveille, elle séduit mon goût des détails avec mon besoin actuel d’efficacité. J’ai été fascinée d’un bout à l’autre par Croc-Blanc, par ses comportements instinctifs, par ses expériences et les leçons qui en sont tirées, par ses relations avec les chiens depuis longtemps domestiques, par son regard sur les hommes, par la force de ses attachements ou de ses répulsions, par sa puissance et ses impuissances, par ses évolutions étonnantes et fascinantes. C’est le roman d’une évolution, de plusieurs évolutions, un roman darwiniste sur les influences du milieu, la mémoire d’une race et les apprentissages d’un individu. London nous donne à voir aussi bien la société des chercheurs d’or et des Indiens que le comportement – certes de manière romancée – d’un chien-loup.
Je m’attendais à une fin différente et, si une part de moi ne peut s’empêcher de ressentir une légère déception, j’ai été ravie de la douceur qu’elle annonce et qu’on espère pour Croc-Blanc.

Une lecture saisissante, d’une immense efficacité que ce soit dans l’effroi, dans la violence, dans l’injustice ou l’hostilité de la vie, mais aussi dans la douceur, l’espoir et la beauté. Une formidable découverte qui dormait à portée de main depuis des années.

Me voilà à présent boostée pour la relecture d’un livre de mon enfance dont j’ai tout oublié (mais dont je ne doute plus qu’il me plaira à nouveau), L’appel de la forêt du même auteur, qui raconte, cette fois, l’histoire inverse d’un chien domestique qui retourne à l’état sauvage.

« Car le Grand Nord est hostile à toute forme de vie, le moindre mouvement lui fait injure : il lui faut donc l’éliminer. Il gèle les eaux pour les empêcher d’atteindre la mer. Il fige la sève des arbres jusqu’à ce qu’ils en crèvent. Mais c’est à l’homme qu’il s’en prend avec le plus d’acharnement et de férocité afin de le réduire à sa merci. Parce que l’homme est un être infatigable, en perpétuelle révolte à la seule idée que tout mouvement puisse être inexorablement condamné. »

« L’eau n’était pas vivante. Pourtant, elle bougeait. De plus, si elle avait l’air solide comme la terre, elle était dépourvue de consistance réelle. Il en conclut que les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles paraissaient être. Sa crainte de l’inconnu découlait d’une expérience congénitale qui se trouvait maintenant renforcée par l’expérience acquise… Désormais, il aurait un doute permanent sur l’exacte nature des choses quelle que fût leur apparence. Il devrait en déterminer par lui-même la véritable réalité avant de pouvoir s’y fier. »

« Partout on entendait parler du « Loup de combat », comme on l’appelait, et sur le pont du bateau, la cage où on l’avait enfermé attira de nombreux curieux. Il grondait furieusement à l’adresse de ces visiteurs, ou restait couché  à les observer froidement, d’un regard chargé de haine. Car qu’eût-il pu éprouver d’autre à leur égard ? Il ne se posait jamais la question. Il ne connaissait plus que la haine et s’y livrait avec passion. La vie était devenue pour lui un enfer. Il n’était pas fait pour cette étroite réclusion que les hommes font subir aux bêtes fauves. Pourtant, c’était exactement de cette façon qu’on le traitait. Les passagers le regardaient, pointaient des bâtons entre les barreaux pour le faire grogner, et se moquaient de lui.
Ces hommes-là représentaient tout son environnement. Et à cause d’eux, sa férocité naturelle s’accrut encore davantage. Heureusement toutefois que la nature l’avait également doté d’une grande faculté d’adaptation. Là où beaucoup d’autres animaux auraient perdu la vie ou la raison, lui était capable de s’accommoder à de nouvelles conditions et de survivre sans que son équilibre mental eût à en souffrir. »

Croc-Blanc, Jack London. Le Livre de Poche, 1985 (1906 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Alibert-Kouraguine. 312 pages.

Elyon (tomes 1 à 3), de Patrick Carman (2005)

Avec Elyon, je me suis replongée dans une trilogie de mon adolescence. Des livres dont je n’avais absolument aucun souvenir. Par ailleurs, Livraddict m’a appris qu’il existait deux tomes supplémentaires dont je n’avais jamais eu connaissance et que je n’avais même jamais recherché la mention « trilogie » figurant sur les trois premiers volumes.

Alexa, 12 ans, se rend avec son père, comme tous les étés, à Bridewell, la principale cité de leur petit royaume. Sauf que, cette fois, elle est bien décidée à franchir les murailles qui les isolent de l’extérieur pour partir à l’aventure. Elle ne se doutait que cela l’amènerait à parler avec des animaux et surtout à prendre conscience qu’un terrible danger menace sa ville. Son destin vient de se mettre en marche.

Le premier tome, Le mystère des Monts Obscurs, peut se lire seul. Il y a un début et une fin bien propre et presque aucune question n’est laissée en suspens. Seuls les mystères entourant certains protagonistes – tels Thomas et Renny Warvold ou encore Elyon, le créateur de cette Terre – trouveront des réponses dans les deux volumes suivants.
Cette première lecture m’a été agréable. La Terre d’Elyon est un monde original, intrigant et onirique (quoique étonnement restreint en terme de géographie) sur lequel planent les reliquats d’une ancienne magie presque évaporée, oubliée. Ce récit recèle de très belles trouvailles, comme les Jocastes, ces pierres dont les gravures subtiles recèlent des motifs cachés ou ces récits poignants de famille (d’animaux mais cela importe peu) séparées par les murailles érigées par les humains. Bien qu’ayant démasqué « le méchant de l’histoire » bien avant Alexa, le jeu d’énigmes et d’enquête s’est révélé sympathique et plaisant à suivre.

Avec le second tome, La Vallée des Épines, mon enthousiasme a commencé à décroître. Un an après les événements du premier volume, les aventures d’Alexa continuent et celui qu’elle doit défaire est presque l’égal d’Elyon lui-même. Une histoire de toute évidence inspirée de la Chute, Elyon étant Dieu, Abaddon Lucifer et les Séraphins les anges déchus (Séraphins étant un terme désignant dans la Bible des créatures célestes dotées de trois paires d’ailes et présentes autour du trône de Dieu.
En premier lieu, j’ai trouvé ce tome très lent. C’est avant tout un voyage qui s’embrouille parfois dans des indications pas toujours claires et pendant lequel l’action se fait moins régulière. Ensuite, en dépit de cette lenteur, les nouveaux personnages traversent l’histoire sans susciter la moindre émotion puisque qu’ils restent méconnus et peu caractérisés.

Le troisième tome, La Dixième Cité, a tout d’abord souligné une étrange erreur qui me questionnait depuis le premier lorsque j’étudiais la carte de la Terre d’Elyon. Voici le passage en question :
« – Je connais l’existence de neuf cités sur la Terre d’Elyon.
(…)

– Neuf cités que j’ai vues de mes yeux, poursuivit Warvold.
Et il les énuméra, trop bas pour que j’entende ces noms familiers : Bridewell, Turlock, Lathbury, Lunenburg, Ainsworth, le Royaume de l’Ouest, Castalia et le Royaume du Nord.
– Il en est cependant une autre, reprit-il plus fort. Une autre dont je pensais que nul ne pouvait l’atteindre…
Il s’interrompit, se retint aux poutres tandis qu’une nouvelle vague cognait contre la coque.
– … La Dixième Cité, par-delà le Traître-Champ et les brumes éternelles, située en un lieu que personne n’a jamais découvert. »
Sauf que nous sommes bien d’accord qu’il n’énumère que huit cités (qui apparaissent sur la carte) : du coup, où est passée la neuvième ? Ou est-ce que l’auteur trouvait simplement que la Dixième Cité sonnait mieux que la Neuvième Cité ? Quoi qu’il en soit, c’est le genre de détail qui m’agace…

Ensuite, ce troisième opus a confirmé ce qui m’était déjà apparu dans le second : les personnages sont beaucoup trop lisses. Sujets à aucune évolution, ils représentent un caractère inébranlable tout au long de la trilogie. Les méchants sont atrocement caricaturaux : même le traître du premier tome, qui a tout de même connu l’héroïne depuis sa naissance, n’apparaît finalement que comme un homme cruel et violent sans la moindre nuance une fois dévoilée sa véritable identité. Dans les tomes 2 et 3, les apparitions de Victor Grindall, l’âme damnée d’Abaddon, sont risibles tant elles sont exagérées. Finalement, le seul personnage avec une psychologie un tant soit peu intéressante est Pervis Kotcher, le chef de la garde qui, malgré l’aversion mutuelle entre Alexa et lui, se révèlera d’une aide précieuse ; il possède un caractère plus complexe que les autres personnages. Bien entendu, tout cela est terminé dans le tome 2 puisque Pervis devient alors irrémédiablement « un gentil ».
Sans surprise, c’est la même chose du côté de l’histoire. On en devine la plupart des rebondissements, notamment grâce à des indices aussi discrets qu’un troupeau d’éléphants. Sans compter que tout semble trop facile puisqu’Elyon parle directement Alexa, la guidant dans sa quête et annihilant, pour le lecteur, le moindre sentiment de danger. Ses incertitudes apparaissent presque factices car elle ne semble finalement prendre aucune décision, se laissant guider par les autres et son ami omniscient. De plus, le discours « Elyon nous aime et veille sur nous, je ressentis alors tout l’amour qu’Elyon avait pour moi, etc. » était un peu exagéré pour moi, avec une connotation religieuse trop marquée.

Je ne vais pas faire que critiquer cependant. Côté personnages, la relation entre Alexa et Murphy, un écureuil surexcité, s’est révélé plutôt touchante dans la manière dont ces deux-là se réconfortent et s’encouragent mutuellement.
C’est aussi une histoire sympathique sur le fait de grandir, la vie qui se complique, les jeux qui n’en sont plus, les pertes qui ponctuent le chemin de l’existence, les regrets lorsqu’on regarde en arrière et l’impossibilité de redonner vie au passé. Si je pense être devenue trop âgée – et surtout trop exigeante – pour ces livres, je vois ce qui m’avait plu à l’époque et ce qui peut encore plaire à des adolescent·es.

Je sais que ma chronique n’est guère positive, cependant je pense que cela est dû à mon âge et à des romans trop enfantins à mon goût. Le premier tome fut une bonne redécouverte (et puis une héroïne qui adore lire et passe des heures à la bibliothèque, c’est toujours agréable !), mais la suite un peu trop monotone m’a moins emballée. J’aurais aimé quelque chose de plus creusé, avec des développements et dénouements moins évidents.

« Murphy en profita pour grimper encore plus haut et s’installer sur l’épaule de Yipes. Murphy sur Yipes, Yipes sur Armon : cela ressemblait à un numéro de cirque qui soulignait la nature unique de notre groupe. A présent, nos faiblesses me semblaient moins apparentes, et ce qui faisait notre force, plus évident. Les événements de la journée avaient prouvé que chacun de nous était doté de capacités que les autres n’avaient pas. Comme si nous étions les parties d’un même corps, nous dépendions les uns des autres et fonctionnions au mieux lorsque nous agissions ensemble. Ne sachant quelle partie de ce corps j’étais, je me sentis soudain inadaptée. »

Elyon (tomes 1 à 3), Patrick Carman. Bayard jeunesse.
– Tome 1, Le mystère des Monts Obscurs, 2006 (2005 pour l’édition originale), 327 pages ;
– Tome 2, La Vallée des Épines, 2007 (2005 pour l’édition originale), 279 pages ;
– Tome 3, La Dixième Cité, 2008 (2005 pour l’édition originale), 327 pages.

Spécial Albums – Top Car, Mister Black et Jusqu’en haut

Les albums ne sont clairement pas ma spécialité et sont très rares par ici. J’ai néanmoins fait de très chouettes découvertes cet été et j’ai eu envie de les partager avec vous dans ces courtes chroniques. Aujourd’hui (ce qui laisse entendre que d’autres articles dédiés aux albums devraient pointer le bout de leur nez si je ne procrastine pas trop), je vous parle de trois albums aux thématiques très contemporaines.

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Top Car, de Davide Cali (texte) et Sébastien Mourrain (illustrations) (2018)

Top Car (couverture)Un petit album qui raconte l’histoire d’un homme dévoré par le désir d’acheter la nouvelle voiture à la mode, plus belle, plus rapide, plus parfaite. Pourtant, il a déjà une voiture. Elle n’est pas aussi tendance, elle n’est pas aussi spacieuse, mais elle roule bien et, avec son petit gabarit, pas de problème de parking. Mais cette voiture l’obsède, il lui faut trouver un moyen de l’acheter.

C’était là un album qui ne pouvait que m’interpeller. Derrière un trait fin et épuré, Top Car dénonce la société de consommation. Ce pouvoir des publicités qui passe la barrière de la raison et touche aux sentiments pour faire naître des besoins inexistants. Travailler jusqu’à l’abrutissement pour s’offrir un petit plaisir passager qui sera caduque dès que le nouveau modèle encore plus attractif sortira. La fin, au choix, fait sourire ou désespère tant cet album raconte notre société.

Un album malin et bien construit qui peut-être fera écho dans quelques consciences.

Top Car, Davide Cali (texte) et Sébastien Mourrain (illustrations). Editions des éléphants, 2018. 40 pages.

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Mister Black, de Catalina Gonzalez Vilar (texte) et Miguel Pang (illustrations) (2018)

Mister Black (couverture)Mister Black est un vampire qui vit sur une île de monstres. Autant dire qu’il a une image à tenir. Un vampire, c’est effrayant, ce n’est pas joyeux et ça s’habille en noir. Sauf que Mister Black aime passionnément… la couleur rose.

Encore un album très actuel avec cette ode à la différence. L’histoire de Mister Black nous invite à dépasser nos préjugés et à s’ouvrir à des personnalités riches, surprenantes et uniques. Elle nous raconte aussi la difficulté à vivre sous le regard de nos pairs, ce regard si pesant car parfois terriblement jugeant. Comment s’épanouir lorsque l’on nous dit que nos goûts et nos envies ne sont pas acceptables, qu’il faut les enfermer dans un coffre et balancer le coffre à la mer ?
L’histoire, si vous me permettez le jeu de mots, ne sera pas rose tous les jours : elle menace même de prendre une tournure très noire et désespérée, heureusement redressée par une fin qui souligne l’hypocrisie de la société. La méchanceté, la monstruosité, se cache décidément sous tous les corps.
J’ai moins adhéré aux dessins, je dois l’avouer. Cependant, les couleurs très franches ont le mérite de faire ressortir ce rose éclatant et détonnant dans un monde de monstres ou, au contraire, de faire ressortir la tristesse d’un monde en noir, gris et autres marrons ternes, bref, de souligner les (très) différentes facettes de ce vampire atypique.

Un second album tout aussi actuel qui tord le cou à quelques stéréotypes en appelant à un peu plus de bienveillance.

Mister Black, Catalina Gonzalez Vilar (texte) et Miguel Pang (illustrations). Editions Les Fourmis rouges, 2018. 36 pages.

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Jusqu’en haut, d’Emilie Vast (2019)

Jusqu'en haut (couverture)Semblable aux contes de randonnée, cet album nous emmène toujours plus haut dans un arbre de la forêt amazonienne. Pourquoi Ocelot est-il tombé sur le dos de Coati ? Pour cela, il faut découvrir la réaction en chaîne qui a conduit à cet événement. Intrigant… Qui a bien pu déclencher tout ce remue-ménage ? De maillon en maillon, du sol vers la canopée, le mystère s’éclaircit jusqu’à cette fin qui pourrait illustrer l’effet papillon : un petit quelque chose anodin qui bouscule la jungle.
Au fil de cet album tout en verticalité, une petite dizaine d’animaux exotiques se dévoile : Tamandua, Toucan, Paresseux, Singe hurleur… Tous ces êtres plus ou moins connus, plus ou moins étonnants, sont mis en valeur par leurs couleurs qui contrastent sur les feuilles noires de la végétation. Le dessin est tout en finesse, avec une petite touche géométrique, tandis que le texte sur la page de gauche s’élève avec nous, montant d’un degré à chaque étape de notre accession.
(La thématique contemporaine et dénonciatrice est moins marquée dans ce troisième album qui possède toutefois une certaine dimension écologique.)

Un très bel album à la découverte du poumon vert de la Terre et des espèces menacées qui le peuplent.

Jusqu’en haut, Emilie Vast. Editions Memo, 2019. 48 pages.

La parenthèse 9ème art – Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Rat & les animaux moches, L’homme-montagne

Trois jolis coups de cœur aux éditions Delcourt !

 

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Jean Doux et le mystère de la disquette molle, de Philippe Valette (2017)

Jean Doux et le mystère de la disquette molle (couverture)Au cours d’une journée de boulot qui s’annonce mouvementée, Jean Doux découvre dans le faux-plafond d’un débarras une disquette molle. S’ouvre alors une enquête folle, menée tambour battant par notre héros et ses deux acolytes, Jeanne-France et Jean-Yves.

Je me souvenais avoir vu cette BD sur le blog de Victoria (Un point c’est tout), mais je ne me souvenais absolument pas de son avis quand je l’ai empruntée à la bibliothèque et commencé à la lire. Honnêtement, les premières pages m’ont laissée très mitigée. Je n’aime absolument pas le dessin – réalisé à l’ordi, évoquant un vieux jeu vidéo, avec un découpage rigide (une ou quatre cases, pas de variations) je l’ai trouvé très froid et peu expressif – et je me demandais pour quelle aventure je m’étais embarquée. Mais, presque imperceptiblement, page après page, j’ai de plus en plus apprécié ma lecture et j’ai fini totalement captivée et capable de faire abstraction du dessin.

 

Un peu d’Histoire (et attention, pas n’importe laquelle : la grande Histoire des broyeuses à papiers !), un employé disparu, un code indéfrichable, une chasse au trésor, de l’action, un méchant, un zeste de science-fiction, de l’amitié… bref, tout ce qu’il faut pour une aventure trépidante !
Et elle l’est. Mais il faut préciser qu’elle est aussi parfaitement improbable, voire ridicule.
En effet – ce titre mystérieux peut en être un indice – l’humour est assez barré et protéiforme. Personnages à la fois clichés et réalistes (tous et toutes doté·es de prénoms en Jean/Jeanne-Bidule, du héros au patron en passant par le chien Jean-Iench), relations entre collègues souvent parlantes, langage fleuri (non, ce n’est pas toujours très fin), etc., ce sera surtout pour les regards amusés sur les années 1990 et la critique parodique de l’univers bureaucratique que l’on retiendra cette bande dessinée originale. Il y a des stéréotypes dans les personnages, dans l’histoire, mais c’est assumé, c’est efficace, c’est moqué, bref, ça passe comme une lettre à la poste. En revanche, si vous n’appréciez pas l’absurde, Jean Doux n’est probablement pas pour vous.

 

Malgré un nombre de pages qui peut impressionner, grandes cases et dialogues brefs sont synonymes de lecture très rapide (croyez-le ou non, je pense que j’ai mis plus de temps pour écrire ses lignes que pour lire la BD). C’est décalé, c’est vintage, c’est n’importe quoi, mais c’est très drôle et j’ai passé un excellent moment !

Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Philippe Valette. Delcourt, collection Tapas, 2017. 250 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Rat & les animaux moches, de Sibylline, Jérôme d’Aviau et Capucine

Rat et les animaux moches (couverture)Accusé à tort d’être répugnant par sa colocataire humaine, Rat décide de partir de cette maison de fou. C’est alors qu’il découvre le « Village des animaux moches qui font un petit peu peur », un lieu où les créatures rejetées peuvent vivre en paix, loin des regards, des insultes et des violences. Sauf que vivre caché n’est pas toujours synonyme de vivre heureux et, si la vie y est paisible, il n’est guère plaisant de se savoir détesté. Rat se donne alors une grande mission : offrir à chacun de ses nouveaux amis une demeure sur mesure. Un lieu où leurs talents et leurs particularités, loin de terroriser, seront appréciés à leur juste valeur.

Dans ce village hors du commun se côtoient en parfaite entente tous les mal-aimés du règne animal. Les insectes, sans grande surprise, grouillent en masse : scutigère, scolopendre, bousier, etc. Et puis, les araignées, les vers en tous genres, les chauves-souris, les limaces, les serpents. Et aussi les taupes au nez étoilé, les ibijaux, les ornithorynques, les ayes-ayes, les rats-taupes nus. Et puis les créatures marines : poulpes, crocodiles, méduses, lamproies, baudroies et autres poissons à la gueule remplie de dents… Je m’arrête là, mais c’est tout un bestiaire parfois familier, parfois étonnant que l’on rencontre ici. Cela était déjà un bon point de départ pour me plaire…

… et l’histoire n’a rien gâché. Tout d’abord, mettre à l’honneur des bestioles souvent dépréciées, qu’elles effrayent ou répugnent, est une très belle idée. Ensuite, j’ai beaucoup aimé la mission que Rat s’est donné à lui-même tout comme ses idées surprenantes, mais apparemment efficaces, pour apporter une joie nouvelle à ses ami·es. Un éloge de l’amitié et de la générosité qui fait chaud au cœur. Des efforts pourtant mis à rude épreuve par un arrogant caniche royal, convaincu de sa beauté. Un personnage insupportable (qui ne me réconcilie pas avec les caniches).

 

Autrement, textes et dessins m’ont régalée. Entre les mots rythmés et la poésie du texte de Sibylline, le gracieux lettrage de Capucine et les dessins noirs tout en finesse de Jérôme d’Aviau, il dégage de cet ouvrage une élégance sobre et soignée qui m’a émerveillée. Le texte ne prend pas place dans des bulles mais sous l’image : cela lui confère une dimension un peu vieillie qui n’est pas sans rappeler un livre de fables.

Deux bonus sont offerts avec le livre : la possibilité de télécharger la version audio (mais quel dommage de se priver des magnifiques dessins de la version papier !) et des ajouts en réalité augmentée sur certaines pages. Il peut s’agir soit d’une version légèrement animée de la planche en question, soit d’un petit descriptif de l’un des animaux moches (et une petite vidéo de Capucine en train d’écrire à la plume). Je les ai regardés en feuilletant une nouvelle fois la BD après ma lecture pour ne pas interrompre celle-ci lors de ma découverte. Si les informations succinctes sur les animaux étaient intéressantes, les autres bonus ne m’ont pas passionnée plus que ça.

 

Un très beau roman graphique, un conte empli de bienveillance sur le rejet, l’intolérance, les préjugés, les bienfaits de la gentillesse. Un joli message qui ne tombe jamais dans le niais.

Rat & les animaux moches, de Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage). Delcourt, 2018. 193 pages.

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L’homme-montagne, de Séverine Gauthier et Amélie Fléchais (2015)

L'homme montagne 1Le grand-père et l’enfant ont toujours voyagé côte à côte, mais le jour où le grand-père, immobilisé par les montagnes qui ont poussé sur son dos, ne peut plus avancer, l’enfant se donne pour mission d’aller chercher le vent. Ce vent qui, dit-on, peut soulever les montagnes. Lui seul pourra soutenir son grand-mère et lui permettre de l’accompagner à nouveau.

Cette très jolie BD propose un voyage initiatique au cours duquel l’enfant rencontrera des sages très étranges et variés, tantôt amusants, tantôt majestueux. L’arbre, solidement ancré dans la terre ; les cailloux un peu fous, lancés dans une course éperdue vers le bas de la montagne ; le roi majestueux des bouquetins qui règnent en maîtres sur les hauteurs glacées de la montagne ; et enfin, le vent, puissant, capable de se rendre n’importe où.

 

Une bande dessinée très intime, susceptible de toucher chacun·e d’entre nous. Un conte sur la famille, les racines, l’identité, la transmission. La vie, la mort, la vieillesse, le deuil. L’indépendance, la maturité. Un périple qui verra notre héros grandir, apprendre, s’étonner et poser des tas de questions.

 

Cette BD propose une histoire à la fois tendre et poétique. Un peu triste aussi, mais non pas dénuée d’optimisme et de joie de vivre. Les illustrations pleines de douceur et de lumière instaurent une ambiance paisible et propice à la réflexion.

L’homme-montagne, Séverine Gauthier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Delcourt jeunesse, 2015. 40 pages.

Le koala tueur et autres histoires du bush, de Kenneth Cook (1986)

Le koala tueur et autres histoires du bush (couverture)Quinze nouvelles à la rencontre des Aborigènes et des mineurs, des koalas et des crocodiles, des chameaux et des serpents. Si les crocodiles et les serpents vous terrifient, sachez que les koalas et les chameaux ne sont pas plus inoffensifs… Kenneth Cook témoigne ici qu’il en a souvent fait les frais.

Je ne suis pas une adepte des nouvelles, je l’avoue. A l’exception des œuvres de Stefan Zweig et d’Edgar Allan Poe, je ne suis pas friande de ce genre qui ne parvient que rarement à me rassasier. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Je ne sais quel souvenir j’en garderai, mais je dois dire que Kenneth Cook maîtrise l’art de la nouvelle et parvient en quelques mots à dépeindre les personnages ubuesques rencontrés au fil de ses voyages. La fin de la nouvelle arrive toujours trop vite – d’où la légère frustration – mais la chute arrive toujours à point nommé sans qu’il n’y ait rien à ajouter. Des historiettes pittoresques, farfelues, irréelles, cocasses.

Kenneth Cook trace un portrait hostile et pourtant désopilant de cet arrière-pays australien. Entre les animaux fous et la désinvolture, voire l’inconscience – parfois doublée d’un alcoolisme latent – des locaux, la vie du narrateur y est souvent mise en danger. L’auteur raconte ces anecdotes, présentées comme 100% authentiques bien que parfois complètement improbables, avec beaucoup d’amusement, une perpétuelle curiosité et une pincée de résignation.
Cook pose un regard plein d’autodérision aussi bien sur son physique peu adapté aux situations périlleuses réclamant agilité, vélocité et/ou endurance que sur sa soi-disant lâcheté (que j’associerais souvent à un simple esprit de conservation). Un ton humoristique très agréablement maîtrisé. Sa prose efficace regorge de phrases bien tournées, bien trouvées, de remarques drôles, pertinentes et malignes.

Finalement, mon seul petit reproche tient à la manière dont est constitué le recueil. Peut-être les textes ont-ils été écrits à différentes époques et simplement regroupés ensemble, mais je trouve que l’unité de l’ouvrage aurait pu être pensée différemment. On a des explications qui reviennent dans plusieurs histoires, des répétitions qui auraient pu être évitées pour plus de fluidité. Un point négatif qui disparaît si vous préférez picorer les histoires de temps à autre au lieu de dévorer tout le recueil comme je l’ai fait.

Une lecture très plaisante en somme à la découverte d’une faune australienne complètement loufoque. Démêler le vrai du faux ? Pourquoi faire alors qu’on peut se laisser embarquer pour un voyage aussi dépaysant ?

 Cook a publié deux autres recueils d’« histoires du bush », La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou. Il ne me déplairait pas de connaître ses mésaventures avec la boule de poil qu’est le wombat…

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

« Dans toute l’Australie à l’ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. Individuellement, ils sont redoutables. Ensemble, ils sont quasi mortels. »

« Si des pensées parvenaient à traverser mon cerveau terrorisé, elles consistaient à me demander si j’allais chuter et mourir, me faire entraîner dans l’immensité désertique et mourir, ou affronter l’haleine du chameau une nouvelle fois et mourir. »

Le koala tueur et autres histoires du bush, Kenneth Cook. Le Livre de Poche, 2011 (1986 pour l’édition originale. Editions Autrement, 2009, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol. 218 pages.