Nouvelles histoires extraordinaires de l’Isle Bourbon, « Ile de la Réunion », d’Enis Omar Rockel (2012)

Nouvelles histoires extraordinaires de l'Isle Bourbon (couverture)Après un premier tome intitulé Histoires extraordinaires de Bourbon (clin à Poe de toute évidence), l’auteur se replonge dans les histoires de son île. Dix-neuf chapitres pour aborder, à travers des histoires de vie – dont une bonne partie se déroule aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi au XIXe, voire même au XXe siècle –, l’histoire de la Réunion.

Le livre s’ouvre sur les pionniers de Bourbon pour une partie intéressante quoique parfois un peu fastidieuse à cause de la prolifération des noms, des dates, des navires cités, des allers-retours entre Bourbon, Madagascar et la France. Nous découvrons leur quotidien à cette époque – l’organisation de la société naissante, la nourriture, les cyclones… – avec, en parallèle, un suivi des déboires des Français à Madagascar.
Par la suite, les pages feront revivre les pirates Mary Read et John Bowen, le voleur d’épices qu’était Pierre Poivre, un petit pêcheur nommé Moïse Bègue qui a sauvé de nombreux naufragés au cours de sa vie, la chanteuse Célimène, etc. Plus proches de nous, au XXe siècle, nous (re)découvrons les vies de trois hommes : Roland Garros, aviateur, Volcenay Zitte, assassin, et Joseph Suacot, capitaine surnommé « La Panthère Noire » au cours de ces huit ans de mobilisation en Indochine.

J’ai particulièrement aimé le récit de la vie de Philibert Commerson, explorateur et naturaliste, et de la « femme polymorphe », à savoir sa compagne, Jeanne Baré qui, sous l’apparence d’un homme, l’a accompagné dans ses aventures avec Bougainville et fut ainsi la première femme à faire le tour du monde. J’ai également été indignée par l’histoire jamais racontée (et découverte peu avant au Musée Stella Matutina de Saint-Leu) des oubliés de l’île des Sables (appelée aujourd’hui l’île Tromelin) : des esclaves qui, suite à un naufrage, furent abandonnés pendant quinze ans sur une île battue par les vents et les cyclones.

Nouvelles histoires extraordinaires de l’Isle Bourbon est un livre très documenté (plusieurs références d’articles ou de livres ouvrent d’ailleurs les différents chapitres). Il y a des dates et des noms, mais sans surcharge (à l’exception du premier chapitre sur les pionniers). L’écriture est fluide, romancée juste ce qu’il faut.
Un petit point négatif que je peux citer concerne l’illustration. Les photographies, en noir et blanc, ne sont pas toujours très utiles (on se demande parfois pourquoi choisir une photo d’un élément que tout le monde connaît alors que, la ligne suivante, un fruit, une plante ou un outil peu connu sera cité). D’autres sont desservies par ce choix du noir et blanc qui gomme parfois des détails (je pense aux reproductions de tableaux et aux cartes notamment).

Portées par une écriture agréable, ces Nouvelles histoires extraordinaires de l’Isle Bourbon constituent un documentaire passionnant qui pioche parmi les anecdotes méconnues pour nous faire revivre un lieu et une époque.

« Lors de ces longues et fastidieuses expéditions, c’est le cas notamment dans les ténébreuses forêts de Bolivie, dans les hautes et froides montagnes du détroit de Magellan, le petit Jean, l’homme dont le paquetage était aussi grand que lui, étonne tout le monde. Depuis le départ de Rochefort, circule sur les ponts et dans les travées du navire la rumeur affirmant qu’il est en réalité une femme. Sa petite tête ronde, son visage lisse garni de taches de rousseur, sa voix fine et claire et ses larges fesses suscitent presque de l’envie chez ses compagnons de voyage. Jean est très prude, il ne se change jamais devant personne, et l’on ne l’a jamais vu torse nu, comme tous les autres. Mais son courage, sa force et son endurance dépassent de loin ceux d’une femme normale. Jean est étonnamment costaud ! »

Tiré du chapitre « Commerson et la femme polymorphe »

Nouvelles histoires extraordinaires de l’Isle Bourbon, « Ile de la Réunion », Enis Omar Rockel. Orphie, 2012. 256 pages.

Alors voilà : les 1001 vies des Urgences, de Baptiste Beaulieu, lu par Emmanuel Dekoninck (Audiolib, 2015)

Alors voilà (couverture)Comme je le disais au début de ma critique de La déesse des petites victoires, mon second coup de cœur de ces derniers jours a été Alors voilà : les 1001 vies des Urgences de Baptiste Beaulieu.
Baptiste Beaulieu, diplômé en médecine, tient depuis 2012 un blog également intitulé « Alors voilà » que je ne peux que vous conseiller. Son but : réconcilier les patients et ceux qui les soignent, ne pas oublier que les corps malades ont un cœur, un esprit, des sentiments et qu’il ne s’agit pas uniquement de viande.
Pendant sept jours, le lecteur suit les journées d’un jeune interne d’une vingtaine d’années qui raconte d’autres souvenirs mémorables à une patiente en fin de vie de la chambre 7, la « femme-oiseau », qui veut entendre ses histoires. Les cas sont évidemment multiples, variés et on touche à toutes les parties du corps.

A travers ces tranches de vie en milieu hospitalier, il trace également le portrait de ses chefs, des autres internes, leur donne la parole pour qu’ils puissent évoquer leurs propres anecdotes. Il évoque des sujets tabous comme l’argent et ce qu’il apporte. Il évoque enfin, dans une moindre mesure, la vie en dehors de l’hôpital.

Les histoires sont tour à tour tendres, drôles, tristes. C’est ce qui m’a touchée dans ce roman : cette profusion de sentiments que l’auteur transmet à son lecteur. Les personnages ont tous leurs forces et leurs faiblesses, des qualités et des défauts, comme tout humain. On suit un médecin (un futur médecin) qui a la vocation chevillée au corps et qui aime ce qu’il fait, mais qui parfois ne supporte plus ses patients parce que lui aussi est humain. Un médecin qui ressent de la joie, de la tristesse quand un patient décède, mais aussi parfois de l’impuissance. De l’impuissance notamment face à certains cas tragiques qui reviennent trop souvent aux Urgences : les tentatives de suicide à répétition, les femmes battues qui refusent de porter plainte, de quitter leur conjoint violent… Ces récits sont écrits avec une grande sensibilité, avec énormément de respect, mais sans apitoiement.

La lecture est superbe, j’ai découvert ce lecteur avec bonheur. Il a une voix simple et douce, très agréable à écouter. Il rend le texte vivant, notamment en modifiant son timbre avec subtilité pour incarner les différents personnages, qu’ils soient masculins ou féminins
Le livre audio a par ailleurs remporté le prix Lire dans le Noir, catégorie Document, en 2015.

Ce récit du quotidien, basé sur des faits bien réels, vécus par l’auteur ou d’autres internes ou médecins, constitue un roman très émouvant sur l’humain et sur cette fourmilière que sont les Urgences.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Audiolib : le début du roman.

Pour en savoir plus sur ce titre, voilà l’explication sur le site de Baptiste Beaulieu : « Le secret de pourquoi « Alors voilà » ».

« Les femmes battues sont comme la mer. Il y a le flux et le reflux. Elles viennent, repartent, reviendront encore, la plupart échouent à couper les liens qui les retiennent prisonnières de leur tortionnaire.
Pourquoi?
Par amour, oui, on peut aimer un monstre quand il s’embusque sous le masque banal du quotidien. Par peur, très souvent. Par dévotion : « Il y a les enfants et ils vivent encore à la maison. » Par espoir : « Il changera, il reviendra celui dont je suis tombée amoureuse. » Par empathie : « Il est malheureux. » Par dévalorisation : « Je ne suis rien. »
Les femmes battues sont comme des vagues : elles se brisent chez nous et repartent avalées par le ressac des conventions et des obligations. Parfois, elles ne reviennent pas :
1 – elles ont, enfin, brisé leurs digues et pris le large. C’est bien ;
2 – ou elles se sont échouées sur les rochers et sont devenues écume de mer, comme la sirène du conte. »

Alors voilà : les 1001 vies des Urgences, Baptiste Beaulieu, lu par Emmanuel Dekoninck. Audiolib, 2015 (Fayard, 2013, pour l’édition papier). 6h44, texte intégral.

J’ai également lu son second livre, Alors vous ne serez plus jamais triste… sans le même enthousiasme malheureusement.

Au travail : les écrivains au quotidien, de Géraldine Kosiak (2013)

Au travailCe livre m’a été conseillé par quelqu’un qui avait beaucoup aimé. Avec cet avis, le résumé qu’elle m’en avait fait et celui de la quatrième de couverture, j’avais l’impression qu’il allait me plaire. Finalement, je suis plutôt partagée.

On me l’avait présenté comme un recueil d’anecdotes sur plusieurs écrivains de tous pays et toutes époques confondus. Sur leur manière d’écrire, les lieux qu’ils fréquentaient, les évènements qui les inspiraient, leurs rêves, leur vie quotidienne, etc.

Oui, il y en a. Le livre est constitué de courts chapitres d’une page, deux maximum. A chaque fois, on parle d’un auteur différent. Mais surtout, à chaque fois, on parle d’une écrivaine : Géraldine Kosiak. Arrivée à la fin de l’ouvrage (où il y a beaucoup de « je »), j’ai l’impression d’en savoir plus sur elle que sur les autres. Après, pourquoi pas ? C’est l’idée du livre, je suppose : se dessiner à travers les portraits de différents auteurs. Mais ce n’est pas ce à quoi je m’attendais et j’ai été déçue.

Ce sentiment de déception s’est atténué vers la fin. Et ce n’est pas seulement parce que j’en voyais le bout. Non, j’ai eu l’impression que les petites histoires sur les écrivains prenaient le pas sur sa vie et son travail à elle. J’ai beaucoup aimé les chapitres sur Proust (et la Datura – classée dans les hallucinogènes délirants – présente dans les fumées qui envahissaient sa chambre), sur Pessoa (et la malle en bois contenant 25 426 documents écrits de sa main retrouvée à sa mort), sur Nabokov (et la naissance de Lolita, inspirée par un gorille dessinant les barreaux de sa cage), etc.

Chaque chapitre est accompagné d’un dessin également de la main de Géraldine Kosiak. Certains sont amusants, d’autres intéressants, mais le style ne me plaît guère. De plus certains me sont restés totalement incompréhensibles. Incompréhensible n’est sans doute pas le bon mot, un dessin n’a pas forcément à l’être ; je devrais plutôt dire que j’y suis restée imperméable. Ces dessins-là ne me parlaient ni ne m’évoquaient quoi que ce soit.

En conclusion, je dirai que c’est là un livre guère mémorable à mon goût. Heureusement que certains chapitres de la seconde moitié raniment un vague souffle d’intérêt.

« Mais comment font les autres ? Géraldine, comment font-ils ? Crayons de bois, stylo à encre ou clavier ? Dans l’angoisse ou l’euphorie ? A quoi ressemblait leur vie ? Et leurs amours ? Et qu’en disent-ils, de tout cet entre-temps qui sépare le désir de l’objet ? J’ai lu, avec l’avidité qu’on a pour les romans, des quantités de biographies, de journaux, de traités et de méthode. Sophie de Ségur, George Sand, Rilke, Fitzgerald, Anaïs Nin, Gertrude Stein, Proust, Malaparte, Patricia Highsmith, Stephen King, Annie Dillard… Rien n’est vraiment pareil, mais quelque chose se ressemble toujours : cette tension installée au centre de l’existence, dont il est impossible de s’affranchir une fois qu’elle est là. Tout le reste, tout ce qui se passe par ailleurs, le bon et le mauvais, le doux et le dur, le remarquable et l’insignifiant est aspiré pour finir et s’engouffre dans le vortex. »

(Préface de Marie Desplechin)

Au travail : les écrivains au quotidien, Géraldine Kosiak. Les cahiers dessinés, 2013. 128 pages.