Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton (2018)

Kaamelott, un livre d'histoire (couverture)Le Graal pourrait-il être un bocal à anchois ? Comment Perceval connaît-il la Poétique d’Aristote ? Merlin tient-il du démon ou de la pucelle ? Les règles du sloubi seraient-elles inspirées de celles du trut ? Les dragons étaient-ils des anguilles ? Recrutait-on les chevaliers à la taverne ? Pourquoi le casque du Viking est-il cornu ? S’est-on rendu compte à Kaamelott que l’empire romain avait pris fin ?
La série télévisée Kaamelott qui met en scène le roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde a marqué le public par son humour décapant, ses personnages loufoques et ses répliques devenues cultes. Mais faut-il prendre au sérieux la façon dont elle réécrit aussi bien la légende arthurienne qu’une période historique charnière, entre Antiquité tardive et Moyen Âge ? C’est le pari qu’a fait une équipe de jeunes chercheurs : montrer que, au-delà des anachronismes qui font toute la saveur de la série, Kaamelott produit un discours riche d’enseignement. Tant il est vrai que chaque génération réactualise ses mythes, les parodiant ou les réinventant pour mieux se les approprier.

Ce livre est né suite à un colloque en 2017. A l’intérieur, plusieurs spécialistes, maîtres de conférences, docteurs et doctorants, sociologues, historiens, musicologues, etc., abordent différents aspects – politique, culturel, artistique, historique… – de la série Kaamelott. Ils et elles se pencheront tour à tour sur Perceval, les moqueries amusées envers les chercheurs, les monstres et le merveilleux, la justice, Guenièvre, Merlin, la civilisation, l’armée et l’occupation romaines, la nourriture, les arts et les jeux…

J’adore Kaamelott (et ça y est, je suis à jour en ayant enfin vu le livre VI !) et j’ai été ravie d’avoir l’opportunité de découvrir cet essai grâce à Babelio et aux éditions Vendémiaire. C’est un ouvrage très éclairant et très agréable à lire – bien que le chapitre sur la musique avec ses histoires d’intervalles, de quintes et d’octaves me soit resté un peu hermétique (mais je dois reconnaître que je suis une quiche en affaires musicales).

Au fil des chapitres éclate le talent d’Alexandre Astier (au cas-où il y aurait encore quelques doutes) pour jouer avec le décalage entre le Moyen-Âge réel et le Moyen-Âge fantasmé tout en détournant des éléments attendus et en insérant des références à notre société actuelle et à ses problématiques. Il se détache des romans médiévaux et s’amuse avec le gouffre entre les attentes, les rêves des spectateurs et une réalité bien plus trivial : un Merlin plutôt mauvais, un rapport assez détaché et peu sacré au Graal – auquel on préfère des objectifs matérialistes et personnels –, des chevaliers bien loin d’avoir les qualités attendues, l’absence totale d’émerveillement de la part des chevaliers pourtant confrontés à des dragons, des gobelins et diverses manifestations magiques…
Ce livre fait le point sur ce que les chercheurs savent de cette époque, ce que le grand public en sait, ce que l’on croit savoir mais qui est faux (souvent des erreurs construites par les représentations des siècles suivants), ce que l’on ne sait pas, ce que l’on imagine ; il remet à plat la chronologie parfois malmenée par une série qui emprunte tant à l’Antiquité qu’au Bas ou au Haut Moyen-Âge ; il explique la construction de certains mythes comme le casque à corne du Viking. Les auteurs et autrices jonglent avec tous ces éléments avec souplesse et clarté.

Kaamelott : un livre d’histoire démontre que, en plus d’être extrêmement drôle, touchante, maligne et addictive, le secret de cette série tient aussi à son intelligence et à son habileté à jouer avec les codes et les connaissances des spectateurs.
Il intéressera les fans de Kaamelott désireux d’en savoir plus sur les ressorts historiques de la série comme les passionnés d’histoire.

« Ainsi, au-delà d’un registre comique nourri par un décalage constant entre la représentation traditionnelle du chevalier et ceux qu’elle tourne en ridicule, Kaamelott nous invite à travers sa lecture d’un motif typiquement médiéval à une réflexion sur la recherche de la gloire, sur les mécanismes de la fabrication des légendes et sur le rapport qui s’établit entre Arthur et ses chevaliers, ses élèves, ses amis, qui pourraient presque être considérés comme ses enfants. Des enfants qui, loin de tout idéalisation, ne récoltent que mésaventures et humiliations, entraînant la déception du roi qui, cependant, jamais ne les punit ou ne les renie. »

« En réinventant en profondeur la légende arthurienne, Alexandre Astier nous dit finalement que la quête compte plus que son accomplissement, le voyage plus que la destination, et qu’à la fierté de la trouvaille il faut préférer la maturation de la recherche. »

Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton. Vendémiaire, 2018. 330 pages.

Colorado, de Frédérique Toudoire-Surlapierre (2015)

Colorado (couverture)Frédérique Toudoire-Surlapierre, professeure de littérature en université, nous emmène pour un voyage, non pas au Colorado comme pourrait le laisser présager le titre de cet ouvrage, mais au pays des couleurs. Quelles sont les symboliques des couleurs dans la littérature, dans le cinéma ? Le rôle des impressionnistes ou de la religion ? Les représentations traditionnelles, les images, les concepts associés à telle ou telle couleur ?

Bleu, noir, blanc, rouge, vert, jaune. Romans, contes, photographies, films, peintures. Imiter le réel, s’en détacher. Quatre chapitres pour parler… de beaucoup de choses.

J’ai été par moment très intéressée, lorsqu’elle se penchait sur un livre, sur un film, voire sur un tableau pour l’examiner plus en profondeur. Les analyses des romans Moby Dick d’Herman Melville ou Le dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, du film La Ricotta de Pier Paolo Pasolini ou encore de l’impact du « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch sur la littérature (bien que je sois plutôt réfractaire à l’art moderne…) sont des moments où j’ai été davantage absorbée par l’ouvrage.

Malheureusement, ces passages n’étaient pas majoritaires et la « théorie », c’est-à-dire des enchaînements de phrases abstraites et tarabiscotées tant dans leur forme que dans leur fond, faisait retomber l’intérêt périodiquement suscité.

Le sujet traité – les représentations, significations des couleurs – était trop vaste pour être ainsi traité dans un ouvrage de 170 pages. Peut-être un focus sur l’une des facettes abordées ici aurait-il été plus pertinent et surtout plus intéressant. Le rôle du cinéma dans la codification des couleurs et les conceptions divergentes du 7e art apparues parallèlement à la couleur, par exemple. Ou son rôle dans la littérature et les contes. Ou tout autre aspect puisque l’auteure nous a montré dans cet ouvrage qu’ils sont multiples.

Ce que je retire de positif de ma lecture, c’est une envie de lire les romans mentionnés ou de voir les films cités. Je dois au moins à Colorado, faute d’un voyage véritablement agréable, un élargissement de mon horizon culturel !

« Quand vous sortez pour peindre, déclare Claude Monet, essayez d’oublier quels objets  vous avez devant vous, un arbre, une maison, un champ ou  quoi que ce soit. Pensez simplement que là, se trouve un petit carré de bleu, ici un rectangle de rose, ou encore un trait de jaune, et peignez-les, juste comme vous apparaissent leur couleur exacte et leur forme, jusqu’à ce que vous obteniez votre propre impression naïve de la scène devant vous. »

 « Les couleurs sont des parures du monde. » Ionesco

Colorado, Frédérique Toudoire-Surlapierre. Les éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2015. 174 pages.

The Rocky Horror Picture Show (livre), de Jeffrey Weinstock (2007)

The RHPS (couverture)Le résumé de la quatrième de couverture (en anglais) :

« Within just a few years, The Rocky Horror Picture Show grew from an oddball musical to a celebrated cinematic experience of midnight features and outrageous audience participation. This study tells the extraordinary story of the film from initial reception to eventual cult status, indeed becoming the classic cult film par excellence. Uncovering the film’s non-conformist sexual politics and glam-rock attitude, the books explores its emphasis on the theatrical body (tattooed, cross-gendered, flamboyant), and its defiant queering of cinema history. »

Il y a neuf mois, j’avais parlé du Rocky Horror Picture Show, mon film culte par excellence que je regarde, que j’écoute en boucle sans me lasser. J’évoquais également mon rêve d’assister à une séance interactive à Paris : c’est maintenant chose faite. Et, merveilleuse folie dont je n’aurais jamais osé rêver, j’ai même fait partie d’un des cast se produisant chaque semaine au Studio Galande (5e) !

Je ne pouvais donc pas rater ce livre lorsqu’il m’est passé sous le nez. Ce n’est pas un livre contenant énormément de photographies ou d’anecdotes sur le film, le tournage ou les acteurs ; il s’agit d’une analyse sérieuse menée par un professeur d’anglais de l’université Central Michigan.

 

Après une introduction présentant sa propre relation avec le Rocky, une première partie rappelle le sujet et l’histoire du film de la comédie musicale créée en 1973 par Richard O’Brien à sa situation dans les années 2000 aux États-Unis en passant évidemment par son adaptation pour le cinéma par Jim Sharman en 1975. Il situe également le film dans un contexte historique et sociologique en se basant sur quatre éléments que sont le discours de résignation de Richard Nixon, les tatouages et le triangle rose sur la blouse de Frank ainsi que la veste en cuir d’Eddie.

(Notons au passage l’une des nombreuses erreurs du film : l’histoire est censée se dérouler « a late November evening » alors que Nixon démissionna le 9 août 1974.)

La seconde partie traite du phénomène du film interactif en se penchant sur les différents publics, leur comportement dans la salle ainsi que les différentes interactions possibles. J. Weinstock en identifie trois sortes : « predictive » qui, presque entièrement verbales, montrent la connaissance de ce qui vient et permet d’ajouter des dialogues détournant le texte original, « reactive » qui sont des réponses et des réactions à ce qui vient d’être dit ou fait par les personnages, et enfin « simultaneous » qui sont toutes les actions, commentaires ou mouvements réalisés en copiant ceux du film.

Dans une troisième partie, il met en évidence le caractère revendicateur et provocateur du Rocky et son inscription dans les évolutions de la société. Le Rocky, c’est à la fois une critique du mariage et un plaidoyer pour l’amour libre qu’il soit hétéro-, homosexuel ou à plusieurs ; c’est une libération des femmes à travers Janet qui s’épanouit au fil du film ; c’est évidemment un film pour la libération des homosexuels, des travestis et de tous les queers. De plus, le Rocky emprunte beaucoup à des cultures musicales que sont celles de la comédie musicale et du théâtre, mais aussi au rock’n’roll et au glitter rock.

Enfin, la dernière partie traite du bricolage et de l’hommage cinématographique qu’est le Rocky : multiples références aux classiques et aux films de série B de science-fiction, films musicaux avec notamment ceux présentant des scènes de ballets aquatiques, films d’horreur… Ce méli-mélo en fait un film unique et inclassable si ce n’est dans la catégorie des films cultes.

 

Il est plutôt complet que ce soit au niveau de l’analyse du cadre historique ou des enjeux sociaux. J. Weinstock se penche longtemps sur la question de cette incroyable interaction qui existe entre le film, les comédiens et le public qui sont une manière unique de rentrer dans le film : n’est-ce pas l’un des objectifs du cinéma ? Cependant, il répète plusieurs fois – cela en devient un peu lassant – que la présence d’acteurs qui peuvent toucher l’écran et sont « condamnés » à répéter les mêmes gestes puisqu’ils ne peuvent, malgré leurs tentatives de pervertir le discours initial, influencer le cours du film empêche l’identification des spectateurs aux personnages. Je ne suis pas totalement d’accord. On ne vient pas au Rocky pour se laisser bercer, mais pour être enfin actif. Et ma question est la suivante : y a-t-il quelqu’un qui pense être réellement dans le film ?)

Rien n’est laissé de côté (du moins, je n’ai pas décelé d’oublis impardonnables). Lorsqu’il étudie les personnages, il traite le caractère et l’évolution de chacun d’entre eux. Cela permet de les rattacher avec une des réalités sociales évoquées plus tôt : Brad et Janet sont l’occasion d’une critique du mariage et du conformisme, Janet représente la libération des femmes, etc. De même chaque scène (ou presque) et chaque chanson est étudiée.

Même si cela peut être un peu rapide parfois, cela permet de dresser un panorama assez large de ce que l’on trouve dans le film.

 

En revanche, on reste bien sur The Rocky Horror Picture Show et sa suite, Shock Treatment (1981), n’est pas évoquée.

Ce livre est en anglais et n’est, à ma connaissance, pas traduit, mais il est très clair et facile à lire. Si certains essais ou autres analyses peuvent être abscons et incompréhensibles même en français, ce n’est assurément pas le cas de celui-ci (même si quelques nuances ont pu m’échapper). Si vous avez quelques connaissances en anglais et que vous souhaitez en savoir plus sur le Rocky, lancez-vous !

Le livre est sérieux et les photographies également. Rares, en noir et blanc, elles possèdent vraiment un rôle d’illustration du propos et servent à montrer un détail qui aurait pu échapper au spectateur qui, non-accro, ne connaîtrait pas les moindres détails du film (les tatouages, le triangle rose…).

J’avoue être surprise par le peu d’ouvrages qui ont été écrit – et a fortiori traduit – sur le Rocky, film interactif unique.

 

Pour conclure, si vous êtes fan du Rocky (ou même si vous voulez simplement en savoir davantage), allez-y, ce livre vous intéressera sûrement même si évidemment il répétera certaines choses que vous savez déjà.

Et n’oubliez pas d’aller voir les shows au Studio Galande !

« My prediction is that The Rocky Horror Picture Show and its cult will remain a glorious anomaly within the world of cinema – and will retain its popularity precisely for this reason. It is an experience unlikely to be duplicated because its originality constitutes its appeal. Although any transgressive edge the film’s depictions of sexuality or the audience’s behaviour once possessed has been effectively contained by a political economy that now sells to the viewer his or her trangressiveness – along with a bag of rice, toilet paper and a squirt gun – the uniqueness of the event, the enjoyment associated with participating in it, and the canonised place the film now occupies in cinematic history suggest that viewers will continue to give themselves over to absolute pleasure for some time to come. »

The Rocky Horror Picture Show, Jeffrey Weinstock. Wallflower Press, coll. Cultographies, 2007. 144 pages.

Le Studio Galande à Paris