Le Bois dormait, de Rébecca Dautremer (2016)

Deux personnages se promènent en bavardant et pénètrent dans une ville. Ils croisent un lièvre, un cavalier, des boxeurs… endormis. Pas de doute,  nous sommes dans le royaume ensorcelé de la Belle au bois dormant.

Le Bois dormait (couverture

Dans ce nouvel album, Rébecca Dautremer revisite le célèbre conte sans le raconter. Tout le monde connaît l’histoire après tout. On rentre dans cet univers grâce aux discussions des deux personnages, ou plutôt grâce au monologue du plus âgé des deux car il n’obtient guère de réponse de son jeune compagnon. J’ai beaucoup apprécié l’humour des commentaires pragmatiques du personnage qui interroge (ça ne fait pas un peu long, cent ans ?), doute (et s’ils faisaient tous exprès ?), ronchonne un peu (« Entre nous, si on invoque un sort à chaque fois qu’on a envie de faire un petit somme… »). Mais son ami partage-t-il son point de vue ? La fin semble nous dire que non…

Le Bois dormait 2

Tous deux sont en noir et blanc, à peine esquissés sur la grande feuille blanche, et, par contraste, attention, les pages qui leur font face sont tout simplement extraordinaires ! Les images en couleur sont grandioses comme Rébecca Dautremer sait le faire. Elle transforme le château entouré de ronces en ville contemporaine bien que les vêtements des habitants évoquent aussi bien le Moyen-Âge que les années folles. Explosions de couleurs et de détails. Courbes arrondies, grâce des corps, douceur des visages. Finesse et délicatesse du trait. Vie malgré l’immobilité des sujets.

Le Bois dormait

Tout ce qu’on a à faire, c’est se laisser immerger lentement dans cet univers fait de poésie, de magie, de calme et de couleurs chatoyantes. Parce que cet album est juste sublime et qu’il faut prendre son temps pour en savourer tous les détails.

« C’est bien tranquille, évidemment.
Et c’est beau, c’est vrai.
Mais ça manque peut-être un peu… un peu de…
Tu vois ce que je veux dire ? »

Le Bois dormait, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2016. 64 pages.

Le Bois dormait

Les albums de Bernard Villiot et Thibault Prugne

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler, dans cette courte critique, de deux albums que j’aime beaucoup. Écrits par Bernard Villiot et illustrés par Thibault Prugne, il s’agit des titres suivants :

  • Le Souffleur de rêves (2015)
  • Le Dompteur de vent (2016)

Dans le premier, un jeune homme boiteux qui rêve de devenir souffleur de verre à Murano, mais qui, raillé par tous les maîtres du lieu, se voit contraint de s’entraîner dans le secret de la nuit. Son talent devient si grand et ses bulles de verre si fines et délicates que ses bulles de verre se transforment en rêves d’enfants. Mais évidemment, son don fait des envieux…

Dans le second, un jeune garçon qui découvre dans une grange toute une collection de cerfs-volants. Emerveillé, il décide de faire voler un grand serpent écarlate au grand rassemblement de cerfs-volants de Fort Collins, mais dompter le vent n’est pas toujours une chose aisée.

Le Souffleur de rêves

A travers les textes et les images, on voyage à Venise pour l’un – lagunes, gondoles, Campanile et souffleurs de verre – et dans l’Ouest américain pour l’autre – grandes étendues désertiques, moulin à vent, aigle planant haut dans le ciel et Indien. On voyage physiquement et on grandit intérieurement. Les héros apprennent la patience et la persévérance. Comme dans tous les contes, ils connaîtront des épreuves tout en pouvant compter sur le soutien d’amis bienveillants.

Le Dompteur de vent

Mais surtout, ces deux histoires sont pleines de poésie. Les rêves, le vent… l’immatériel y est sublimé. Comme rythmées d’une petite mélopée, elles sont douces, gracieuses et délicates. Et cette douceur, cette grâce et cette délicatesse se retrouvent dans les très belles illustrations de Thibault Prugne. Les traits sont arrondis, les couleurs sont chaudes et lumineuses : cela me donne l’envie de me plonger dans ces illustrations sublimées par la grande taille de l’album.

Attirée par le travail de Thibault Prugne que j’admire beaucoup, j’ai découvert deux albums magnifiques, tendres et oniriques.

Le Souffleur de rêves

« Puis une fois la nuit tombée, Zorzi s’en allait souffler les rêves que les vents et les courants d’air dispersaient dans les chambres des enfants.

 Des rêves colorés selon le vœu de chacun.
Des rêves bleus, que l’on voulait précieux,
des rêves roses ou des rêves vermeils qui,
paraît-il, étaient de pures merveilles ! »

Le Souffleur de rêves

« « Ecoute son murmure. Il t’invite à jouer. »
Sam tendit l’oreille et entendit un bruissement.
« Mais prends garde, poursuivit l’Indien. Le vent est fier, espiègle et capricieux. » »

Le Dompteur de vent

Le Souffleur de rêves, Bernard Villiot (textes) et Thibault Prugne (illustrations). Gautier-Languereau, 2015. 40 pages.

Le Dompteur de vent, Bernard Villiot (textes) et Thibault Prugne (illustrations). Gautier-Languereau, 2016. 40 pages.

Le Dompteur de vent

Monsieur Moustache, de Charlotte Bégard (textes) et Agnès Doney (illustrations) (2009)

Un coup de cœur (Je n’ai pas toujours été un vieux con, d’Alexandre Feraga) et une déception aujourd’hui.

Monsieur Moustache (couverture)Monsieur M. aime ses moustaches, il en prend soin, mais celles-ci sont très capricieuses. Il a beau les lisser soigneusement, elles frisent aussitôt dehors. Mais ce n’est pas tout car, la nuit, lorsque leur propriétaire dort, elles se transforment et matérialisent dans la chambre tous les rêves les plus fous.

L’idée de base aurait pu être bonne. Elle est poétique et aurait pu être le début d’un voyage onirique. Mais au final… non. L’histoire ne m’a absolument pas séduite. Peu étoffée, elle manquait de péripéties plus intéressantes.

Ce n’est guère mieux pour ce qui touche aux illustrations. Elles ne me touchent pas, elles ne me parlent pas. Je ne les trouve ni magnifiques, ni particulièrement originales, mais finalement un peu ternes.

Quant à la mise en page… Ecriture très classique, mauvaise disposition (le texte sur les images m’a dérangée dans ce petit format). Et je ne l’imagine pas entre les mains d’un enfant avec sa couverture souple et peu maniable.

Une grosse déception qui m’a laissée de marbre et qui se retrouvera malheureusement reléguée au fond de mon étagère jeunesse.

« Comme toutes les nuits, ses moustaches s’éveillèrent. Elles se tortillèrent et prirent la forme de mammouths miniatures traqués par des chats géants, de machines à fabriquer les crêpes fourrées, de voitures volantes à hyperpropulsion, de… »

Monsieur Moustache, Charlotte Bégard (textes) et Agnès Doney (illustrations). Editions Thot, 2009. 34 pages.

Félicien et son orchestre, de Sébastien Perez (texte) et Etienne Friess (illustrations) (2015)

Félicien et son orchestre (couverture)Chez les Chevalier, la musique est une histoire de famille. Ses grands-parents xylophoniste et tromboniste et leurs douze enfants mélomanes (et éventuellement leur conjoint) avaient même fondé un orchestre. Mais celui-ci avait été dissous peu après la naissance de Lucien et la famille s’était dispersée.

Mais quand sa tante Micheline appelle à l’aide pour soigner sa fille Paulette, Lucien a une idée : reprendre les représentations ! Mais tout n’est pas si simple au sein de la famille…

Nouvelle création des éditions Margot, cet album brille comme toujours chez eux par sa grande taille, son attractivité et le soin dont il a été l’objet. Cette couverture rouge et ses rideaux écarlates par lesquels un petit garçon à l’air timide et étonné jette un œil ont attiré mon attention dans toutes les librairies où il était présenté.

Tout en esquissant les portraits des membres tous différents d’une même famille (avec tous ces faciès incroyablement variés et truculents), ce récit évoque les difficultés à revenir sur le passé, laisse deviner de vieilles rancunes, bref, rend parfaitement compte de la difficulté des relations qui sont le lot de bon nombre de familles. Mais c’est aussi une jolie histoire de persévérance et de courage. Face au défaitisme et à la fuite des adultes, Félicien sauve l’orchestre (d’une certaine manière), le concert et, par la même occasion, sa cousine Paulette. A lui tout seul, il fait ce que les adultes ont trop peur de faire.

Les illustrations sont magnifiques. Un peu désuètes, douces, toutes en rondeur… De plus, Etienne Friess introduit dans son monde des machines abracadabrantes, des plaques de tôle, des boulons. Une chouette touche steampunk dans un univers quotidien et plutôt banal !

La mise en page est vraiment variée : une grande illustration sur une page, un bandeau qui utilise la largeur des deux pages, le texte au-dessus ou au-dessous, des petits dessins par-ci, par-là… jusqu’à la géniale double page finale. Une seule critique (souvent faite à cet album à ce que j’ai pu voir) : le texte est écrit en tout petit. Pas de problème pour moi, mais pour un enfant, ça ne facilite peut-être pas la lecture.

Un merveilleux album, superbement illustré, qui met sur le devant de la scène la famille et la musique. On sort de cette lecture en rêvant de pratiquer un instrument de musique !

Avec en prime, un très joli poster qui donne envie de se rendre illico presto à ce drôle de concert !

A tout hasard, ce corbeau à l’air fort rigide que l’on voit au début de l’album ne serait-il pas un clin d’œil aux oiseaux de bric et de broc dessinés par Etienne Friess dans  Ici reposent tous les oiseaux ? C’est en tout cas ce qu’il m’a immédiatement évoqué.

« La famille Chevalier était une grande famille de musiciens Tout avait commencé avec grand-mère Huguette et son xylophone. A six ans, elle savait déjà faire danser les baguettes sur les lames en acier avec virtuosité. Lucien, son « homme », avait été un tromboniste émérite. Un soir, à la nuit tombée, il lui avait joué un menuet sous sa fenêtre. Huguette était immédiatement tombée sous son charme et toute sa vie était restée accrochée à lui comme une clé à sa portée. »

Félicien et son orchestre (orchestre familial)

Félicien et son orchestre, Sébastien Pérez (textes) et Etienne Friess (illustrations). Editions Margot, 2015. 40 pages.

Benjamin, un gars bien, de Karine Laurent (textes) et Stéphanie Alastra (illustrations) (2015)

Benjamin, un gars bien (couverture)

Un mini album sur un petit garçon, sorte de mini Samson, qui découvre, le jour où son rêve devient réalité, que la vie de héros n’est pas si idyllique que ça.

 

Le texte se veut poétique, mais je le qualifierais seulement de rimé et, éventuellement, de rythmé. Il est sympathique, mais pas bouleversant de poésie. En outre, j’ai été parfois surprise par le découpage (et il y a un espace inutile dans le résumé, c’est un détail, je sais, mais un détail qui me choque immédiatement).

L’histoire est vendue comme le récit d’une amitié entre, découvre-t-on dans les ultimes pages, se nouerait Benjamin et un pou. Or, c’est loin d’être le cas : le pou permet simplement à Benjamin de retrouver son innocence de petit garçon, mais il reste un pou : pas de conscience, pas de volonté, pas d’échanges avec Benjamin. Bref, je ne vois pas d’amitié, mais ce serait éventuellement plutôt une histoire sur la célébrité : parfois ardemment souhaitée par les enfants (et les adultes), elle n’apporte pas forcément le bonheur dans ses bagages.

Les illustrations sont, en revanche, amusantes par certains détails : le « censuré » de la douche, le chat apeuré par l’arrivée planante de Benjamin, certaines expressions de ce dernier… Et j’adore la chevelure sauvage et bien peuplée du petit garçon.

En outre, j’avoue être déçue par l’apparence de l’ouvrage. Pas de cartonnage donc une grande fragilité, une petite taille : il ressemble plutôt à une réédition dans une collection moins chère qu’à une réelle nouveauté.

En bref, la découverte mitigée de deux auteurs et d’une maison d’édition.

« Mais Benjamin le sait bien, il ne fait rien.

Rien de ses mains.

Le secret de Benjamin, c’est de voler dans navettes machin.

Mettre une cape en satin

Et sauver le monde… ou au moins un lapin. »

Benjamin, un gars bien, Karine Laurent (textes) et Stéphanie Alastra (illustrations). Nats éditions, 2015. 32 pages