Une forêt obscure, de Fabio M. Mitchelli (2016)

Une forêt obscure (couverture)Pendant qu’à Montréal, Luka Ricci, désespéré d’accéder à la célébrité, assassine son amant d’un soir avant de poster la vidéo sur Internet, la police de Juneau, capitale de l’Etat de l’Alaska, découvre deux adolescentes en état de choc, mutiques et portant des traces de coups. Au milieu, le chasseur Daniel Singleton, violeur et tueur en série, s’amuse depuis sa cellule en dévoilant des informations au compte-goutte.

Ce roman est librement inspiré du meurtre commis par Luka Rocco Magnotta en 2012, ainsi que des crimes de Robert Christian Hansen, qui a violé et assassiné 17 femmes entre 1971 et 1983.

 

Dans Une forêt obscure, nous avons donc une double enquête. La première est menée à Montréal par Louise Beaulieu, une jeune flic pleine de fougue et de franchise, accro aux jeux en ligne ; la seconde par Carrie Callan, fille d’un policier assassiné par un criminel jamais identifié et mère de la petite Clara qui souffre de progeria. Les deux affaires se rejoindront et les deux policières exhumeront de terribles secrets.

Une forêt obscure n’est pas un policier où l’on cherche à identifier les coupables. On sait dès le début qui ils sont car les narrateurs sont alternés (et les coupables aussi peuvent être narrateurs). Le roman porte sur l’enquête, sur les fils que tirent les deux policières pour remonter jusqu’à eux. Et en même temps, on découvre d’autres secrets que certains espéraient voir enfouis à jamais.

Il utilise des faits réels (comme dans son roman La compassion du diable que je n’ai pas lu où il s’inspirait des crimes de Jeffrey Dahmer), mais ses personnages de fiction sont tout aussi forts que les personnages réels. Ses deux héroïnes forment un duo de choc qui est loin d’être parfait car toutes deux ont leurs faiblesses. L’auteur s’approprie totalement la vie et les crimes de Magnotta et d’Hansen et nous propose ainsi un mélange faits réels/fiction très réussi.

 

Fabio M. Mitchelli plante son décor avec finesse et a vraiment instillé une ambiance particulière à son livre. Une ambiance froide, pesante, avec ce soleil d’Alaska qui ne se couche jamais vraiment, cette luminosité quasi permanente qui engourdit, qui épuise. Il nous immerge dans cette région profondément traumatisée par la catastrophe de l’Exxon Valdez qui, s’échouant sur les côtes alaskiennes, provoqua une immense marée noire en 1989. « Une catastrophe écologique et psychologique qui avait marqué au fer rouge toute une population… » La forêt de Tongass est également très présente, elle est presque un personnage à part entière. Elle fascine et pèse en même temps.

De la même manière, il retranscrit cet accent québécois inimitable, ce qui donne vraiment plus de corps à Louise et au récit.

Une forêt obscure est un roman très noir, très sombre, marqué par le poids des secrets, des douleurs, des noirceurs de chacun. Il parle du déni, des failles de chacun, du fait que tout le monde peut, un jour, basculer. Il n’y a pas énormément de scènes de violence, de meurtres, alors que les crimes de chacun sont légions ; en revanche, c’est très pesant psychologiquement.

 

Les rencontres entre Daniel Singleton, alias Robert Hansen, et Louise sont un clin d’œil très appuyé à Hannibal Lecter et au Silence des Agneaux. C’est amusant au début, mais c’est un peu trop appuyé à mon goût peut-être.

Un thriller choral que j’ai trouvé très réussi, avec des personnages à la psychologie et au passé très fouillés, des révélations jusqu’au bout et un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort.

 « Elle savait que le soleil allait très bientôt illuminer Juneau presque vingt heures sur vingt-quatre. Des journées infinies, l’illusion d’un monde étincelant en permanence, un piège pour l’étranger qui débarquait en Alaska en cette saison pour la première fois. »

« L’enfance, c’est un miroir qui absorbe les images, les émotions, et qui les reflétera plus tard dans votre vie d’adulte. C’est un miroir derrière lequel il aurait fallu rester caché et ne pas grandir. L’enfance, c’est une blessure qui se referme et qui s’infecte à mesure que l’on devient adulte. »

« A Juneau, les secrets devaient demeurer des secrets. »

Une forêt obscure, Fabio M. Mitchelli. Robert Laffont, coll. La Bête Noire, 2016. 399 pages.

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Sukkwan Island, de David Vann (2008)

Sukkwan Island (couverture)Un père et son fils partent s’isoler sur une île pour une année. C’est l’idée de Jim, le père, qui pense ainsi oublier la femme qu’il aimait, qu’il trompait et qui l’a quitté. Roy, le fils, se demande rapidement ce qu’il fait là car leur séjour n’a rien d’une joyeuse robinsonnade. Il pleut, ils n’ont pas les outils nécessaires pour se préparer à passer l’hiver, et son père… Son père qui l’infantilise le jour et pleure la nuit, lui racontant ses erreurs, ses errances, son obsession des femmes…

 

Une île déserte, certes, mais une ambiance aux antipodes de celle de Robinson Crusoé ou du Mystère de l’île verte. La nature, bien qu’elle leur fournisse leur nourriture, n’y est pas toujours accueillante ; au contraire, elle est une terrible reine, belle et majestueuse, mais surtout incontrôlable.

Sur l’île, un homme au fond du gouffre. Jim est un homme lambda. Ses malheurs ne sont pas hors du commun, ils sont terriblement banals : amour, sexe, relation avec ses enfants, travail… Et c’est pour cela que l’on se sent encore plus proche de lui. Son état pourrait être celui de n’importe qui. Car son désespoir et sa détresse sont parfaitement humaines. Ainsi, on oscille entre compassion et dégoût envers eux. Transcripteur d’émotions complexes, David Vann trace un subtil portrait des âmes grises que sont les êtres humains.

 

Ce roman est terriblement sombre. Ou plutôt non, il est éclairé d’une froide lumière. Il est glaçant comme l’humidité qui s’infiltre dans la cabane de Jim et Roy. La couleur qui teinte mon esprit quand je pense à ce roman est le gris. Comme lorsque je songe à La Route de Cormac McCarthy. Il distille un malaise au fil des pages. Il suinte le malheur et la tragédie humaine.

Et il est en même temps haletant. La situation devenant de pire en pire, les ressources s’épuisant, la question « Comment cela va-t-il finir ? Pas sans doute… » devient de plus en plus forte, obsédante. On affronte les tourmentes, on ressent la faim et le froid… jusqu’à un twist magistral page 113. A cette page, j’ai lâché ce que j’avais dans les mains, ma mâchoire s’est décrochée, et j’ai fixé la ligne pendant dix bonnes secondes, les yeux écarquillés. J’ai relu. Et j’ai relu encore. Pour ce passage, je dis bravo à David Vann car cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait pas ainsi pétrifiée. Emportée, oui, mais pétrifiée, non.

Une éprouvante – pour les (anti)héros comme pour le lecteur – histoire de survie. Survie du corps et survie de l’esprit. Un récit légèrement asphyxiant…

 

« Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop temps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaitrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. »

Sukkwan Island, David Vann. Gallmeister, coll. Nature Writing, 2010 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 191 pages.