Autobiographie d’une courgette, de Gilles Paris (2002)

Autobiographie d'une courgette (couverture)Courgette, c’est Icare, 9 ans. Pour faire plaisir à sa maman qui boit trop de bières à cause de son père qui est parti avec une poule et du ciel qui est « grand pour nous rappeler qu’on n’est pas grand chose dessous », il décide de tuer le ciel. Il tire et le ciel est toujours là. Mais plus sa maman. Jugé « incapable mineur », il est placé aux Fontaines au milieu de bien d’autres enfances difficiles. Et là où l’on s’attendrait à de la tristesse, Courgette découvre l’amitié, le rire, la joie et l’amour.

Après avoir adoré l’adaptation en film d’animation (Ma vie de courgette par Claude Barras), j’ai enfin lu le livre. Et c’est un nouveau coup de cœur qui ne me fait pas déprécier le film pour un sou.

L’histoire de Courgette, c’est un drame abominable comme ceux qui ont bouleversé les enfances de chaque protégé des Fontaines. C’est l’inénarrable qui est narré ici. Ce sont des mots innocents qui racontent l’horreur. Ce sont des mots pleins d’images, de couleurs et de soleil.
Autobiographie d’une courgette, c’est une montagne de tendresse au cœur de l’indicible. C’est un roman lumineux, c’est la découverte de l’amour – l’amour des copains, l’amour des adultes, l’amour amoureux.
Un roman à hauteur d’enfant, un roman triste, un roman drôle, un roman dur, un roman profondément touchant.

En gros, je vous ai dit l’essentiel. Que pourrais-je raconter d’autre ?
Les personnages si attachants – chacun de ces enfants bousculés, cabossés, brisés évidemment, ainsi que certains adultes touchants par l’amour et le soutien qu’ils abordent aux enfants – et si réalistes qu’on a l’impression de les connaître depuis toujours.
Les sujets durs et crus qui contrastent avec la grâce incroyable, avec la pureté candide de la narration simple et enfantine.
L’humour qui transperce cette histoire.
L’amitié, la tendresse du gendarme et les bons moments qui nous font espérer le meilleur pour le futur de Courgette.

Je n’ai rien de dire de plus, ce livre est un bijou. Une perle que l’on referme bien trop vite, à regret.

« – Le ciel, ma Courgette, c’est grand pour nous rappeler qu’on n’est pas grand chose dessous. »

« Des fois, les grandes personnes faudrait les secouer pour faire tomber l’enfant qui dort à l’intérieur. »

« Et les grandes personnes c’est pareil.
C’est plein de points d’interrogation sans réponses parce que tout ça reste enfermé dans la tête sans jamais sortir par la bouche. Après, ça se lit sur les visages toutes ces questions jamais posées et c’est que du malheur ou de la tristesse.
Les rides, c’est rien qu’une boîte à questions pas posées qui s’est remplie avec le temps qui s’en va. »

Autobiographie d’une courgette, Gilles Paris. Editions France Loisirs, coll. Piment, 2003 (éditions Plon, 2002, pour la première édition). 281 pages.

Publicités

Oh, boy !, de Marie-Aude Murail (2000)

Oh, boy ! (couverture)Siméon, Morgane et Venise sont orphelins. Et leur trouver une nouvelle famille se révèle plutôt compliqué. Surtout quand les deux tuteurs potentiels se détestent et que tous ne portent pas un intérêt bien sincère aux jeunes Morlevent. Qui, de leur côté, ont fait un « jurement » de toujours rester ensemble : « Les Morlevent ou la mort ! ».

Alors que tout le monde semble avoir lu Marie-Aude Murail dans son enfance, ce n’est pas mon cas. Je l’ai découverte l’année dernière avec Miss Charity (gros coup de cœur) et je récidive cette année avec Oh, boy ! (gros coup de cœur bis).

On s’attache très fort à cette fratrie tout simplement irrésistible en dépit de quelques stéréotypes. Siméon, 14 ans, intelligent et sagace. Morgane, 8 ans, réservée et cultivée. Venise, 5 ans, douce et attendrissante. Et puis leur grand demi-frère, Barthélemy, 26 ans, lunaire, maladroit et généreux. Tous se complètent à merveille. Que serait Bart sans la perspicacité de Siméon ? Que serait Siméon sans la tendresse de ses sœurs ? Que serait Venise sans les explications de Morgane ?

Difficile de ne pas songer à Quatre sœurs avec ce récit qui propose une vision de la vie parfois loufoque, mais néanmoins pas dépourvu de justesse et de réalisme. C’est très drôle certes, mais c’est également très dur par moments, une tristesse que je ne soupçonnais pas le moins du monde. Je tairai les sujets abordés car j’ai pris tellement de plaisir à découvrir ce livre sans rien savoir de plus que ce que le résumé survolé m’avait appris que je vous recommande de faire de même. Sachez toutefois que leur nouvelle condition d’orphelins et les difficiles questions de tutelle et d’adoption ne sont pas les sujets les plus pénibles.

Enfin, si vous n’êtes pas encore convaincu.es, sachez que Oh, boy ! est porté par une écriture absolument fantastique. C’est extrêmement bien écrit, on se régale des remarques de Venise, on se délecte des échanges entre ces personnalités si diverses, on savoure les mots de la première à la dernière page que l’on tourne à regret. C’est fin, c’est sensible et délicat, c’est une réussite dans le rire et dans les larmes.

Un livre qui se croque, se déguste ou se dévore comme un carré de chocolat !

« Depuis la veille, ils étaient des enfants-qui-n’ont-pas-de-parents. Venise l’admettait parfaitement. Les gens n’avaient pas de raison de lui mentir. En même temps, ça n’avait aucun sens. Maman était peut-être morte, mais elle devrait la conduire à la danse, lundi, parce que la dame du cours de danse, elle n’aime pas qu’on manque. »

« C’était drôle, ce cadeau que la vie lui avait fait, cette fratrie un instant offerte sur un plateau et qui, maintenant, lui passait sous le nez. Depuis le début, avant même d’être né, il avait déjà tout perdu. »

« Morgane avait profité d’un temps de silence pour parler. Elle, la petite qu’on oubliait, coincée entre son frère surdoué et sa sœur si facile à aimer. »

Oh, boy !, Marie-Aude Murail. L’Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2000. 207 pages.

Challenge Voix d’autrices : un livre qu’on m’a conseillé 

Le Grand Méchant Renard, de Benjamin Renner (2015) et son adaptation en film d’animation (2016)

Le Grand Méchant Renard (couverture)Le renard est un habitué de la ferme. Il entre, salue le chien, le cochon et le lapin, tente de manger la poule, se prend une raclée par cette dernière et repart avec des navets faute de poulet pour son repas. Inspiré par le loup, il met au point un plan : voler des œufs pour élever les poussins jusqu’à ce qu’ils soient prêts à être mangés.
Mais évidemment, on se doute bien que son plan va tomber à l’eau comme tous les autres. Sinon, pas d’histoire et, surtout, pas d’humour.

Car l’humour est bien le point fort de cette bande dessinée. Elle est hilarante par les situations, les dialogues parfois caustiques, les personnages… avec en tête ce pauvre renard que l’on ne peut s’empêcher de prendre un peu en pitié tant il échoue dans toutes ses entreprises. La pauvre bête en voit de toutes les couleurs, humilié par tous les animaux, martyrisé par trois poussins trop aimants et trop dynamiques.
Mais son cœur de papa poule fond malgré tout devant ses trois terreurs et, avouons-le, nous aussi. Leur relation est touchante, pleine de taquineries et d’amour. Le renard se montrera prêt à tout pour les protéger du loup (qui, lui, est un vrai Grand Méchant). Sans oublier de se protéger lui-même de la poule et de son club d’extermination des renards ! Ce qui nous donnera de nouvelles occasions de rire de ses déboires.

Les aquarelles sont toutes douces et toutes jolies. Les protagonistes sont tous très expressifs, ce qui contribue à l’excellence de la BD. J’ai beaucoup apprécié le trait de Benjamin Renner. Les délicates petites vignettes, sans aucun détail superflu, donnent un aspect très léger et aéré à la bande dessinée. Le résultat : les pages tournent toutes seules et l’on dévore l’ouvrage sans s’en rendre compte.

Le Grand Méchant Renard est un véritable coup de cœur tant pour son scénario que pour son dessin. Oscillant entre humour et tendresse, c’est une bande dessinée originale et adorable, à mettre entre toutes les mains.

Le Grand Méchant Renard (extrait)

Et le film d’animation alors ?

Le grand méchant renard (affiche)Après avoir relu et adoré la BD, je suis allée découvrir l’adaptation cinématographique par Benjamin Renner et Patrick Imbert. Et autant vous le dire tout de suite, je suis déçue. Dans ce film d’animation, le rideau du théâtre de la ferme s’ouvre trois fois pour nous raconter trois histoires : « Un bébé à livrer », « Le Grand Méchant Renard » et « Il faut sauver Noël » (un choix peut-être étrange vu la saison, mais pourquoi pas…).

Parlons tout d’abord de la seconde qui reprend le scénario de la bande dessinée et sur laquelle se focalisait toutes mes attentes. Si les éléments et les rebondissements principaux sont bien là, je n’ai pu que constater que certaines coupes avaient été effectuées dans les dialogues notamment. Logique, allez-vous me dire, on pouvait s’y attendre. Certes, mais je ne m’attendais pas à ce que tous les passages les plus drôles à mon goût disparaissent. Le résultat est bien moins humoristique et moins fin que la bande dessinée. Idem pour certaines scènes trop mignonnes entre les poussins et leur mère adoptive. Dommage…
Quant aux deux autres histoires qui tournent autour des personnages du cochon, du lapin et du canard, elles sont assez bateau et je dois reconnaître ne pas avoir été touchée du tout. Disons que je pense que le public visé est quand même un public très jeune.

En revanche, l’animation est plutôt jolie surtout pour les paysages en aquarelle que j’ai adorés et d’ailleurs préférés aux personnages. Une remarque à ce propos sur l’apparence des poussins, bien moins mignons que dans la BD (mais peut-être plus facile à animer avec leur nouveau physique lorsqu’ils sont plus grands ?).

Voilà, une déception donc. Il est peut-être préférable de le découvrir lorsque l’on a aucune attente grâce à la BD.

Le grand méchant renard 2

Le Grand Méchant Renard, Benjamin Renner. Editions Delcourt, collection Shampooing, 2015. 189 pages.

Salle des pas perdus, de Julia Billet, lu par Kriss Goupil (CdL, 2015)

Salle des pas perdus (couverture, livre audio)Voilà trois ans que la vieille vit dans ma gare de Lyon. Elle y a ses habitudes, son coin pour dormir, ses copains de galère, les dames-pipi avec qui elle partage papotages légers et confidences… C’est son quotidien. Un quotidien bouleversé le jour où elle croise, dans la salle des pas perdus, une jeune fille qui semble différente de tous les autres gens. Elle la prend sous son aile et la renomme « Salomé ».

Au milieu du mouvement perpétuel de la gare et de tous ces voyageurs pressés qui ne s’arrêtent un instant uniquement pour mieux repartir, la vieille prend son temps. Elle capte des « bribes de mots, bribes de vies, juxtaposées ». La description de la vie des sans-abris est sans mélo. Elle paraît peut-être même un peu trop facile, un peu trop joyeuse parfois, même si les difficultés et les dangers sont parfois évoqués. Je me suis interrogée à plusieurs reprises sur le réalisme de cette image donnée du quotidien des SDF, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un livre également destiné à des jeunes ados, ce qui peut expliquer le ton choisi.

La souffrance des deux femmes est évoquée avec beaucoup de pudeur. Leurs dialogues sont simples, mais les silences en disent parfois davantage. Le passage où Salomé se confie enfin, au bout de plusieurs jours, est très émouvant. Elles ont deux générations d’écart, mais elles se comprennent parfaitement car toutes deux souffrent de la même solitude.

En revanche, la voix de Kriss Goupil ne me correspond absolument pas. Son timbre n’est pas de ceux que j’apprécierais écouter pendant des heures. Si douce qu’elle semble fausse, affectant un attendrissement démesuré pour les personnages, elle a fini par m’exaspérer.

Un roman tendre sur deux personnages en marge qui, cependant, ne m’a pas émue plus que ça peut-être à cause de la lecture qui en a été faite.

« La fille ne regarde pas, elle ne voit pas, elle a pourtant les yeux ouverts, mais sur l’intérieur. Elle ne perçoit rien de ce qui se passe autour d’elle. La vieille en est sûre, elle connaît ce regard du dedans, un regard qui a mal. »

Salle des pas perdus, Julia Billet, lu par Kriss Goupil. CdL, 2015 (L’Ecole des loisirs, 2003, pour l’édition papier). 2h05, texte intégral.

Poussière rouge, de Jackie Kay (2013)

Poussière rouge (couverture)Incroyable, la phrase qui permit au frère de Jackie Kay d’être adopté – et par conséquent, à Jackie elle-même deux ans plus tard – par cette famille qui fait rêver par son humanisme et son ouverture d’esprit : « Au fait, la couleur de l’enfant nous est égale. » Ce qui me semble évident ne l’était pas alors, mais cette phrase m’a scotchée. Tout tient à peu de chose finalement et les chemins sont infinis.

Comme Jung dans Couleur de peau : miel (roman graphique et film chaudement recommandés !), Jackie Kay questionne l’adoption bien que de manière moins sombre. Peut-on vivre cette « double vie » ? Être partagée entre deux familles, deux pays et même deux prénoms (puisque la mère biologique de Jackie et ses tantes la connaissent sous le prénom de Joy). Rechercher ses origines ou se satisfaire de l’amour des personnes qui ont choisi d’adopter. Reconnaissance ou ignorance. Quelle est l’importance des liens biologiques par rapport à celle des liens affectifs ?

Jackie Kay choisit en vieillissant de se lancer dans une véritable enquête à la recherche de ses racines. Racines écossaises du côté maternel, nigériennes du côté paternel. Elle porte un regard très tendre sur sa famille. Sur ses familles. Y compris sur ceux qui veulent taire son existence. Elle tente de trouver des réponses, de comprendre les choix de ceux qui lui ont donné la vie.

Une pointe de frustration lorsque j’ai tourné la dernière page. J’aurais voulu en savoir plus sur la venue de Sidney, l’un de ses frères nigériens, et sa rencontre avec sa « famille écossaise ». Sur l’évolution – ou non – des sentiments de son géniteur qui ne m’inspire pourtant que très peu de sympathie (et plutôt cette crainte que génère chez moi tous les fanatismes religieux). Sur ces autres frères et sœurs.

Je ne connaissais pas Jackie Kay et j’avoue que je me suis attachée à elle au fil des pages. Pour son courage, pour sa gentillesse. Parce qu’elle se confie sans tabou et ne partage pas que les moments de joie. Et elle m’a fait voyager. Grand désir de découvrir son travail de poétesse à présent !

Une quête identitaire à la fois drôle et touchante entre deux terres de contes et de légendes qui poussent à l’errance sur les chemins de poussière rouge et dans les Highlands.

« Pour certains, retrouver ses parents biologiques se révèlent une expérience merveilleuse, un peu comme une histoire d’amour grisante. Certains décrivent la première rencontre comme une sensation proche de l’état amoureux. Pour d’autres, c’est quasiment catastrophique. Mais peu importe que l’expérience soit positive ou négative… elle nous met sens dessus dessous. Elle bouleverse notre vie. C’est une chose qu’il ne faut pas faire à la légère. On n’imagine pas à quel point une activité aussi innocente que chercher, retracer ce qui a déjà été tracé par le passé, peut transformer une vie. »

 « Le territoire de l’adoption est un terreau fertile pour le secret ; il y fleurit et s’y épanouit ; où qu’on gratte, on trouve toujours une racine noueuse toute fraîche. »

Poussière rouge, Jackie Kay. Métailié, coll. Bibliothèque écossaise, 2013 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. 257 pages.

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, d’Hubert, dessins de Cyril Pedrosa, Audrey Spiry, Alexis Dormal, Jeromeuh… (2013)

Les gens normauxQu’est-ce que la normalité ? Existe-t-elle vraiment ? La société n’est pas normale, mais normée : elle classe, met des étiquettes, range dans des boîtes. Et ceux qui ne rentrent pas dans les bonnes boîtes en font les frais. Les gens normaux aborde la question du genre, de l’homosexualité et de la transidentité à travers dix témoignages recueillis à l’aide du centre LGBT de Touraine.

Ce livre est né dans une année tumultueuse pour les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans. Car si 2013, c’est l’adoption du mariage pour tous et la Palme d’or de La vie d’Adèle, c’est aussi la haine des « Manif’ pour tous », les dangereux amalgames entre homosexualité et pédophilie, la prise de parole en public de l’Église dans des affaires de l’État, les tabassages de jeunes gays, la loi russe interdisant « la propagande homosexuelle »…

C’est un ouvrage assez complet qui parle du SIDA dans les années 1980 et de nos jours, de l’homoparentalité, de la transidentité, des opinions politiques et religieuses (comment être gay et soutenir des partis de droite ? comment conjuguer son homosexualité et sa foi en Dieu ?), des relations avec les parents (notamment avec la mère pour une fille), de l’homophobie dans des pays africains, mais aussi au travail. On découvre le parcours d’un homme ayant perdu son conjoint, d’une mère, d’une Guinéen qui a émigré en France, d’un chrétien et d’un musulman croyants, etc.

Le parti qui a été adopté est d’illustrer à la fois l’entretien (en mettant face à face Hubert et son interlocuteur en train d’échanger) et les témoignages. Les dessins sont réalistes, mais évoluent évidemment selon le trait des onze dessinateurs différents ayant contribué à ce livre. Cela lui confère une richesse et une diversité intéressantes qui m’ont permis de découvrir de nombreux artistes.

Entre les témoignages se glissent cinq textes de chercheurs, spécialistes, conférenciers, sociologues comme Eric Fassin ou Michelle Perrot qui traitent de l’homosexualité selon différentes approches : la législation française, le lesbianisme, l’homophobie religieuse, les normes de l’hétérosexualité et la transidentité. La préface est rédigée par Robert Badinter, l’ancien Garde des Sceaux qui a soutenu activement la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et la création du Pacs en 1999, et porte sur les discriminations et les violences subies par les LGBT. Enfin, une carte et une annexe présente le statut légal de l’homosexualité pays par pays.

C’est donc une bande dessinée extrêmement riche et documentée qui apporte plusieurs éclairages sur des sujets parfois complexes, que ce soit par le biais des histoires personnelles ou des textes théoriques parfois compliqués bien que passionnant.

A lire pour se défaire de tous préjugés.

« A cet égard, l’ouvrage réalisé par bd BOUM et Les Rendez-vous de l’Histoire témoigne de cette difficulté d’être reconnu et accepté comme homosexuel par tous, avec la simplicité et le respect qu’on doit à tout être humain dans une société libéré de ses préjugés et de ses pulsions à l’encontre de ceux que certains ressentent encore comme différents et donc comme menaçants. »

(Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel)

« Il n’y a vraiment pas de modèle de vie contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire. »

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, ouvrage collectif. Casterman et BD Boum, 2013. 229 pages.

Couleur de peau : miel, par Jung (2007-2013)

Couleur de peau miel (coffret)Couleur de peau : miel est un roman graphique et une autobiographie d’un Coréen adopté. Un parmi les 200 000 dispersés en Europe et aux Etats-Unis. Jun Jung-Sik, lui, est arrivé dans une famille belge. Cette bande dessinée, ces trois volumes, c’est sa vie, son expérience, son histoire, son parcours.

Cinq frères et sœurs, un nouveau père et une mère pas toujours facile… et sa vraie mère, inconnue et mille fois imaginée. Une nouvelle culture à laquelle il faut s’adapter, à laquelle il faut trouver une place à côté de celle de ses origines.

Comment se construire en se sentant différent de ceux qui nous entourent ? Comment vivre alors que nos racines ont été coupées ?

Couleur de peau miel (t1)Le premier tome se concentre essentiellement sur son enfance. Du petit garçon errant dans les rues de Séoul recueilli par des « longs-nez », Jung devient un jeune adolescent qui fait des bêtises seul ou avec ses frères et sœurs, qui se passionne pour le Japon, qui découvre la sexualité, qui commence à dessiner, qui recherche ses origines et sa place en Europe.

Couleur de peau miel (t2)Le second est plus sombre, un peu moins drôle. Jung se penche alors sur son adolescence, l’éloignement avec sa famille qu’il n’aime pas moins pour autant, ses amitiés, ses amours, et toujours ses interrogations qui parfois trouvent des réponses.

Couleur de peau miel (t3)Et enfin, dans le troisième et dernier tome, sorti en 2013, Jung est devenu un homme qui, pour la première fois depuis quarante ans, retourne en Corée à l’occasion du tournage du film adapté de la BD. Ayant oublié sa langue et la culture de ses ancêtres, c’est un univers à réapprendre. On ouvre avec lui le mince dossier archivé par la Holt, l’orphelinat qui l’a recueilli. Des photographies émaillent le récit.

Je ne suis pas adoptée et je n’ai jamais été confrontée à l’adoption. Grâce à Jung, j’ai aperçu ses conséquences : les bonnes, les heureuses, mais aussi les mauvaises, les interrogations sur qui l’on est et d’où l’on vient, sur sa différence d’avec les personnes qui nous entoure. Il nous montre les ravages que de telles zones d’ombre ont causés sur d’autres Coréens adoptés de sa connaissance et notamment sur sa petite sœur.
On dit souvent que les livres sont des portes vers d’autres cultures, d’autres personnes, qu’ils nous permettent de découvrir ce dont nous n’aurions pas idée autrement. Ce roman graphique le prouve encore une fois en faisant découvrir ce qu’est l’adoption, du point de vue d’un adopté.

A travers une histoire individuelle, on rentre également dans la grande Histoire alors que le film ne l’effleure que très superficiellement. On redécouvre la guerre de Corée, on apprend la condition des femmes, on entrevoit les raisons dans ce gigantesque et terrible abandon de milliers d’enfants. Ce n’est pas un cours d’histoire, ce n’est qu’une évocation des événements historiques qui ont conduit à un bouleversement de sa vie.

J’avais adoré le film, j’ai – sans grande surprise – encore plus aimé la bande dessinée. Le ton est parfois sombre, parfois léger quelle que soit la gravité du sujet, le regard acéré. Des passages durs sont suivis de moments de tendresse. A tout moment, une question surgit ; simples ou plus complexes, elles ne sont jamais loin, toujours flottantes en arrière-plan.

Si la langue et les mots sont beaux, les dessins sont sublimes. Fins, facétieux, obscurs, précis. Je suis tout simplement en admiration devant certaines planches.

 

Tome 1

« Le doute s’était installé. Des questions sans réponses se bousculaient dans ma tête.
Je suis qui, moi ? Pourquoi la Corée m’a abandonné ? Pourquoi ne suis-je pas blanc ? »

  « Depuis 1958, la Corée a délivré plus de 200 000 enfants. 50 000 pour la consommation locale et 150 000 pour l’exportation.
Il y a une pointe d’ironie dans ce que je viens d’écrire, je ne devrais pas. Après tout, ça nous a sorti de la misère. »

Tome 2

« J’étais à la recherche d’une maman, mais je ne me rendais pas compte que j’en avais deux. Tout aurait été tellement plus simple si je n’en avais eu qu’une… Alors pourquoi devoir choisir ?
Je garderai les deux, chacune avec ses qualités et ses défauts. J’aurai une partie occidentale, et l’autre orientale. Je serai européen, mais aussi asiatique. Et quand quelqu’un me demandera de quelle origine je suis, je lui répondrai que je viens d’une contrée où on y cultive du miel au goût sucré, mais aussi au goût salé.
En fin de compte, j’ai eu deux mamans, deux pays… j’avais découvert que j’étais le chaud et le froid, le blanc et le noir. »

Tome 3

« Mon dossier est resté fermé pendant presque quarante ans. Les quelques documents jaunis par le temps et l’humidité parlent d’eux-mêmes. Mis à part mon bulletin de santé et le rapport de l’orphelinat, absolument rien sur mes parents biologiques. »

« Quand j’étais petit, je me disais souvent que j’avais dû être drôlement mauvais puisqu’on m’avait abandonné. A l’adolescence, perdant l’insouciance de l’enfance, ce sentiment de disgrâce, de rejet, celui de ne pas avoir été désiré, s’est transformé en colère. Je suis devenu un démon pour moi-même, entamant un processus d’autodestruction. Guérir le mal par le mal, jusqu’à disparaître, ne plus exister. » 

Couleur de peau miel

Couleur de peau : miel, Jung. Soleil, coll. Quadrants, 2007, 2008 et 2013. 144, 144 et 142 pages.

A découvrir : Couleur de peau : miel, le film de Jung et Laurent Boileau