Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, de Marine Carteron (2015)

Les Autodafeurs, tome 3  (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Réfugiés sur l’île de Redonda, Auguste et Césarine font connaissance des autres enfants de la Confrérie, ceux qui sont appelés à prendre le flambeau à la suite de leurs parents. Mais ce n’est pas le moment de se relâcher car l’ennemi met en place son plan, l’opération XIe plaie d’Egypte. Heureusement, les Mars peuvent compter sur Néné, mais aussi sur leurs nouveaux amis : Inès, Shé et Rama.

Ce dernier tome est marqué par la rencontre avec d’autres enfants de la Confrérie, d’autres jeunes qui ont dû fuir pour échapper à la traque lancée par les Autodafeurs, des adolescents qui ont parfois perdu leurs parents, mais qui ont les ressources nécessaires pour les secourir.
C’est l’occasion de découvrir trois personnages atypiques et sympathiques (bien que parfois très agaçants) qui viennent se greffer au trio Auguste-Césarine-Néné : Rama, le Philippin polydactyle, une tête comme Césarine,  Shé, la geekette iranienne et Inès, l’Espagnole féministe et combative, arrière-arrière-…-arrière-petite-fille d’un personnage très célèbre… Une ribambelle de personnages très réussie !
Je m’attendais à ce qu’ils deviennent des héros, plus entraînés, plus puissants après une formation rapide et efficace – un schéma que j’ai eu l’impression de rencontrer plusieurs fois – mais non, j’ai été agréablement surprise sur ce point : ils restent toujours des ados qui doutent, hésitent (sauf Césarine et Rama évidemment) ou encore disent des bêtises (surtout en ce qui concerne Gus).

Coachée par ses deux maîtres à penser, Sun Tzu et Descartes (pour la méthode !), Césarine se révèle souvent, comme dans les deux premiers tomes, un personnage clé. Sous-estimée à tort (sans doute à cause de son gabarit crevette, de ses couettes et ses socquettes), elle fait progresser l’histoire à grands pas. Comme le dit Néné, avec « des yeux de chat, la précision d’un laser, la froideur d’Hannibal Lecter et la mémoire d’un ordi », Césarine est un adversaire redoutable qui m’aura beaucoup fait rire et énormément touchée. Pas de doute, Césarine est mon personnage préféré et je ne l’oublierai pas de sitôt !

Marine Carteron sait tenir son lectorat car on ne peut pas dire qu’elle nous laisse beaucoup d’espoir. Jusqu’à la fin, tout va de mal en pis. La Confrérie, rassemblée sur cette petite île, terrée dans les profondeurs, ne semble plus vraiment en mesure de lutter tandis que les Autodafeurs ont le soutien des gouvernements, ce qui leur permet de prendre le contrôle de l’information. Le suspense est donc toujours bien présent avec une action qui se déchaîne dans la deuxième moitié du roman.
Mais encore une fois, combattre ne fera pas tout. Dans ce volume, nos six amis doivent résoudre les énigmes contenues dans un très vieux Carnet de Bord dérobé par Césarine et déjouer les pièges et embûches sur le chemin du trésor auquel il mène. Leurs six cerveaux ne seront pas de trop.

L’écriture est toujours aussi agréable. On alterne entre la précision diabolique de Césarine et la décontraction d’Auguste, mais chaque page nous donne envie de découvrir la suivante. Au programme : des rebondissements, des révélations, une fin stupéfiante et une petite ouverture dans la dernière phrase de Gus qui laissera à chaque lecteur le plaisir d’imaginer sa suite.

Avec ce troisième tome qui tient toutes ses promesses, Les Autodafeurs est une trilogie addictive que j’ai vraiment adoré (sitôt dévorée, sitôt conseillée !). Intelligente, diablement bien écrite, elle constitue un cocktail parfait et détonnant entre action et humour, réflexion et émotions. Je me souviendrai longtemps de tous ces personnages bien campés, captivants et tout simplement uniques, avec, à leur tête, l’incroyable Césarine.

C’est avec plaisir que je découvrirai (au retour de mes vacances) le nouveau roman de Marine Carteron, Génération K.

« Il a bien fait parce que, même si les nouvelles ne sont pas bonnes, le plan des adultes, lui, est vraiment stupide : ils ont décidé de se cacher et de ne rien faire en attendant de « trouver une solution ».
Quand Rama m’a dit ça, je me suis demandé si c’était vraiment raisonnable de donner autant de responsabilités aux gens sous prétexte que ce sont « des adultes » et j’ai pensé que la définition de ce mot ne devrait pas être établie sur des critères d’âge mais de raison. »

« Je flottais, les yeux grands ouverts sous mes paupières fermées, et je pensais aux milliers d’enfants en train de naître, aux gens qui se souriaient, qui s’embrassaient, qui s’aimaient.
Je les voyais TOUS ; (…)
Ils étaient tous uniques.
Chacun d’eux, à lui seul, était une histoire.
Tous ensemble, nous étions les milliers de phrases d’un grand livre.
Ce que voulaient faire les Autodafeurs, c’était nous réduire à une unique page, un seule et grande page vierge pour imprimer leur toute petite, rachitique et misérable histoire, un conte où l’Homme, en perdant son droit à l’erreur, perdrait la possibilité de se racheter, d’évoluer, de s’améliorer… et serait réduit à rien.
Ils voulaient effacer nos plus grandes richesses, celles qui nous permettaient de grandir, d’avancer, de devenir meilleurs. Ils voulaient gommer nos imperfections, ils voulaient effacer nos différences ; ils refusaient d’attendre que l’Homme devienne lui-même, ils voulaient que nous soyons tous pareils… tous comme EUX ! »

Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2015. 360 pages.

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 2 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Tout va mal pour la famille Mars ! Entre de nouvelles pertes dans leurs rangs et un Auguste assigné à résidence, il devient urgent pour eux de fuir. Mais en attendant, nos trois Mousquetaires, Auguste, Néné et Bart, décident de percer le secret des laboratoires Godeyes Scan.

Dans ce second tome, la menace se précise : Gus, Cés et le lecteur avec eux en apprennent davantage sur le plan des Autodafeurs (et en découvrant l’identité de leur Grand Chef) tandis que Gus découvre l’héritage de son père, son carnet de Bord.

Auguste et Césarine changent. Chacun déteint un peu sur l’autre et tous deux évoluent énormément psychologiquement parlant.
Gus prend conscience de ses responsabilités, de l’inéluctabilité du combat à venir. Il abandonne son image de beau gosse, ne se soucie plus de son allure. Il mûrit et se met à réfléchir un peu plus. Il doit accepter qu’une vie d’ado banal est désormais impossible pour lui et surtout, il doit faire son deuil de tous ceux qu’il a perdu. Plein de colère et de peine, il a à présent un côté très touchant qu’il possédait moins auparavant.
Pendant ce temps, Césarine dévore L’art de la guerre du stratège chinois Sun Tzu et se met aux arts martiaux. Et se révèle être un adversaire redoutable. Ainsi, elle participe réellement (et avec efficacité) à la lutte, en appliquant à la lettre les conseils de Sun Tzu. Césarine est devenue une artiste de guerre à la logique implacable.
Les autres personnages ne sont pas oubliés. Les talents de hackers de Néné sont à nouveau indispensables et vont d’ailleurs lui permettre de se venger de ceux qui l’ont persécuté pendant des années. Bart sera lui aussi plus présent, faisant preuve d’un courage impressionnant. De plus, on en apprend davantage sur la grand-mère maternelle de nos deux héros, absente du premier opus.

Marine Carteron arrive à entremêler des problèmes d’adolescents (concernant l’amour d’une jolie fille, le bal de fin d’année… des soucis parfaitement idiots aux dires de Césarine) à ceux de la Confrérie concernant le devenir des bibliothèques mondiales. Tout est lié et chacun a un rôle à jouer.

Je suis décidément totalement conquise par les chapitres narrés par Césarine. Sa façon de voir le monde, sa méthodologie, ses découvertes avec son amie Sara… Elle transmet beaucoup d’émotions, ce qui est plutôt fort pour quelqu’un qui les enfouit au plus profond de son cœur ! Elle est vraiment là où on ne l’attend pas et a souvent une longueur d’avance sur son grand frère. Un personnage à la fois attendrissant et stupéfiant : unique !

A la fin de ce tome, on se demande vraiment comment ils vont s’en sortir car leur situation n’est pas glorieuse et les forces en présence semblent très inégales. Les Autodafeurs semblent progresser à grand pas vers leur objectif de contrôler l’information à travers le monde. Marine Carteron nous attrape à chaque chapitre et à chaque final, nous laissant en haleine, avides d’en savoir davantage !

Avec une menace qui se précise, un futur qui s’assombrit et des personnages qui, malgré tout, ne perdent pas leur sens de l’humour (Césarine étant involontairement la plus hilarante de tous), Ma sœur est une artiste de guerre est à la hauteur du premier volet des aventures d’Auguste et Césarine.

« Celui qui a le contrôle du passé contrôle le futur. Celui qui a le contrôle du présent contrôle le passé. » George Orwell, 1984

« Je ne sais pas ce qui se passa dans ma tête à ce moment-là.
Probablement l’allusion à mon père, un ras-le-bol général pour tout ce qui m’était arrivé ces derniers mois, une frustration monstrueuse de me sentir nul, bête et inutile.
A moins que ce soit un trop-plein de rage contre les Autodafeurs qui l’avaient volé ma famille, contre ma famille qui me volait mon enfance et contre moi-même qui n’étais pas à la hauteur de ce que l’on attendait de moi.
D’un seul coup, cette rage et cette peine que je gardais enfouies au fond de mon cœur entrèrent en fusion avec la moindre cellule de mon cerveau et transformèrent mon corps en une machine de guerre implacable et violente.
Je n’étais plus Auguste Mars mais une boule de haine vibrante contre laquelle les cent cinquante kilos de maître Akitori ne pesaient pas plus qu’une plume. »

Auguste

« Je leur ai dit que je savais ce que ça faisait d’avoir plein de choses qui bouillonnaient à l’intérieur sans qu’on puisse mettre des mots dessus. Que je savais à quel point ça faisait mal, ça rongeait et ça faisait monter la colère, et que je voyais bien qu’elles en étaient à ce stade toutes les deux. Je leur ai dit que je voyais ça à leurs yeux qui s’évitaient, à leurs mots qui hésitaient, à leurs mains qui se cachaient pour ne pas se frôler. Je leur ai parlé de la mouche qui se cognait dans les parois de verre du bocal de mamie et comment elle s’était envolée, légère, quand j’avais brisé sa prison. Je leur ai parlé des mots qu’on garde et qui paralysent, des mots qu’on avale et qui étouffent, des mots qu’elles avaient la chance de pouvoir utiliser alors que moi je ne pouvais pas. Je leur ai dit que soit elles étaient autistes, soit elles étaient idiotes… mais qu’elles ne pouvaient pas être les deux en même temps.
Pour moi c’était un très long discours. Ça m’a fatiguée, alors quand j’ai eu fini je les ai laissées se débrouiller toutes les deux et je suis allée compter les carreaux du carrelage de l’entrée pour me reposer. »

Césarine

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 380 pages.

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 1 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

A la mort de leur père, Auguste et Césarine Mars voient leur vie basculer. Ils apprennent que leur famille est engagée dans un conflit séculaire qui oppose la Confrérie et les Autodafeurs. Les premiers luttent pour le triomphe de la vérité et de la connaissance tandis que les seconds tentent de manipuler les consciences par le biais de l’obscurantisme. Au centre de ce combat : les livres.

On pourrait dire que ce premier tome pose l’histoire, le contexte. On découvre La Confrérie et leurs ennemis de toujours : les Autodafeurs. Pendant ce temps, Auguste se fait des ennemis personnels : les BCG (alias Bernard-Gui, Conrad et Guillaume Montagues). Toutefois, on est également immédiatement plongé dans l’action et il y a beaucoup de suspense tandis que les révélations se succèdent à un rythme fou. Les pages se tournent toutes seules.
Un livre d’aventures, certes, mais qui est également bourré d’humour. Entre les remarques (idiotes, dirait Césarine) de Gus et celles totalement décalées de sa sœur, on ne s’ennuie pas.

Car Marine Carteron nous présente ici des personnages merveilleux. A commencer par Césarine. Cette jeune autiste, pardon, artiste Asperger de sept ans, est futée, maligne et complètement essentielle à cette histoire qu’elle fait souvent avancer. Avec ses yeux noirs emplis d’une sagesse infinie, sa logique diabolique et sa franchise déroutante, elle est, je crois, le personnage auquel je me suis le plus attachée depuis un certain temps. Elle donne beaucoup à la narration un caractère unique.
Gus, narrateur principal de cette histoire, est, quant à lui, un adolescent de quatorze ans. Il soigne son look, cherche le regard des filles, bref, un ado banal qui tombe de haut en découvrant l’héritage qui est le sien ! Il est davantage dans l’action que sa petite sœur et ses réactions sont souvent impulsives.
Néné est également impayable. Avec son allure dépareillée (un comble pour Gus qui soigne la sienne), il débarque un peu comme un ovni, mais cet écolo va être un allié indispensable pour les Mars, notamment grâce à des talents insoupçonnés par son nouvel ami.
Pour compléter le trio des Mousquetaires, je demande Bart et son admirable loyauté vis-à-vis une vieille amitié d’enfance. Car Bart est le quatrième fils Montagues… Son rôle se joue donc dans l’ombre de sa famille qu’il espionne pour le compte de la Confrérie.
Et n’oublions pas la petite Sara qui, atteinte de trisomie, est la première à faire ressentir des émotions à Césarine : apprendre à sourire, découvrir le manque de quelqu’un… L’émotion est très forte lorsque Cés parle de son amie.
Enfin, quel plaisir de lire un livre avec autant de personnages de femmes fortes : entre la mère de Gus et Cés, leur grand-mère paternelle, Cés (plus d’autres personnages féminins à découvrir dans les deux tomes suivants !), les femmes sont bien représentées et n’ont rien à envier aux hommes en terme de combat ou de logistique de guerre.

J’adore la manière dont l’auteure s’est approprié l’Histoire. Elle remonte à Alexandre le Grand et glisse l’aura de la Confrérie ou l’ombre des Autodafeurs derrière bon nombre d’épisodes de notre histoire. L’Inquisition et les dictatures sont des périodes dominées par les Autodafeurs tandis que la Confrérie se cache derrière les grandes découvertes, le siècle des Lumières, etc. Ça aurait pu être un peu gros, mais non, on y croit, tout fonctionne parfaitement !

Ce qui m’a également fait adorer ces livres, c’est le discours sur les livres et le savoir. Sur leur importance, sur sa place dans la société, sur la liberté que donne la connaissance… Le projet des Autodafeurs de les faire disparaître n’en apparaît que plus glaçant. Il y un très beau chapitre, très profond au début du roman, notamment ponctué par des écrits de l’Irakien Al-Jahiz datant du VIIIe siècle

Le livre au cœur de l’histoire, beaucoup d’humour, des personnages plus qu’attachants : Mon frère est un gardien est une merveille et un immense coup de cœur ! Avec un final explosif et encore de nombreuses questions sans réponses, ce premier tome ne donne qu’une envie : se jeter sur le second !

 « Notre rapport au savoir est fragile. Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces et sur le nombre d’idées se présentant à notre esprit, nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres, les projets s’écrouleraient, l’esprit de décision s’évanouirait, l’opinion personnelle deviendrait stérile, les idées perdraient toute valeur, l’énergie intellectuelle s’émousserait et les esprits se scléroseraient. »
Al-Jahiz

« Comment pouvait-on être assez salaud pour utiliser ses enfants ainsi ? Ce type était encore pire que ce que je pensais et je me sentis responsable de la vie pourrie de Bartolomé menait depuis des années par ma faute.
Allongé sur sa civière, le visage détruit par ses frères, son treillis déchiré et taché de sang, Bart ressemblait plus à un pitoyable SDF qu’à un héros de film américain et je pris conscience tout à coup que l’héroïsme pouvait avoir bien des visages.
Son courage valait beaucoup plus que celui de bien des hommes. »

« – Depuis toujours, une organisation parallèle à la nôtre, dont les membres se font appeler les « Autodafeurs », tente de retrouver nos archives pour les détruire.
– Ça, tu me l’as déjà dit ; moi, ce que j’aimerais savoir, c’est POURQUOI ils veulent les détruire !
– Parce que l’homme mauvais a toujours eu besoin d’avancer dans l’ombre et le mensonge, et que la vérité contenue dans ces manuscrits leur fait peur.
– Ben alors, pourquoi vous ne les publiez pas tout simplement ? demandai-je avec naïveté.
– Oh mais nous le faisons, c’est même le rôle du Propagateur. Mais tu sais, Auguste, rien n’est plus dangereux que de dévoiler la vérité à des hommes qui ne sont pas prêts à l’entendre.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que l’histoire nous a appris à être prudents dans nos révélations, pour éviter les bains de sang qu’elles peuvent occasionner. »

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 329 pages.

Vango, tome 2 : Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (2011)

« J‘ai mis dans ce roman tout ce qui compte pour moi : le souffle de l’aventure, la fragilité, la cruauté, la beauté des existences. Je voulais une saga qui emporte le lecteur, mais qui laisse chez lui des traces. » (Timothée de Fombelle).

Vango 2 (couverture)Nous sommes en 1936 et Vango fuit ses mystérieux ennemis depuis maintenant sept ans. Nous le retrouvons maintenant aux Etats-Unis où, avec Zefiro, il se lance dans la traque du glaçant Voloï Viktor.

 

Nous découvrons de nouveaux personnages : Augustin Avignon (qui, s’il était présent dans le premier tome, prend de l’importance dans celui-ci), Mme Boulard, une attachante et énergique vieille dame, ou encore Cafarello qui a fui la Sicile après avoir commis ses crimes.

Et on retrouve les anciens : Ethel, la Taupe, Zefiro, Hugo Eckener, le commissaire Boulard, Voloï Viktor… Tous ces personnages incroyables aux caractères si différents, mais si forts, qui se croisent, se séparent, mais qui, toujours, sont liés les uns aux autres.

Timothée de Fombelle nous emmène à la rencontre de toute une galerie de personnages extraordinaires, mais tous sont si vivants, si réalistes qu’on s’attendrait presque à croiser Ethel poussant à fond sa Napier-Railton, à voir la Taupe passer devant sa fenêtre, à déjeuner à côté du bon commissaire dans un petit restaurant parisien…

 

On retrouve les mêmes ingrédients magiques que dans le premier tome. Le suspense est toujours aussi fort : sans cesse, des pièges semblent prêts à attraper Vango, des ennemis le frôlent et leur échapper semble à chaque fois plus compliqué. L’action qui ne se pose que rarement et seulement pour repartir de plus belle. De l’émotion dans tous ces destins qui s’entremêlent. Et, pour lier le tout, la plume magique de Timothée de Fombelle qui glisse tantôt une pointe d’humour, tantôt une émotion intense.

 

Les deux premières parties du roman se déroulent dans les années 1936 et 1937, années sombres pendant lesquelles le nazisme étend son ombre menaçante sur l’Europe, mais la partie 3 fait un saut dans le temps pour arriver en 1942, sous l’Occupation. Il y a alors un ralentissement de l’action, le temps de reposer la situation et l’évolution des personnages pendant ces cinq années, puis tout repart sur les chapeaux de roues.

Le secret des origines de Vango sera enfin révélé, mais finalement, ce n’est pas ce qui m’a le plus enthousiasmée. J’étais davantage impliquée dans le présent que dans le passé, c’est-à-dire ce qui allait arriver à Vango, à Ethel, à la Taupe, à Mademoiselle et aux autres.

 

A bord du Graf Zeppelin, du dirigeable Hindenburg ou de la Napier-Railton d’Ethel, Un prince sans royaume, aussi beau et aussi réussi qu’Entre ciel et terre, nous embarque dans une course-poursuite décoiffante à travers l’Europe et les Etats-Unis. L’aventure, le suspense, l’humour et les émotions sont présents de la première à la dernière page. Vango a été un vrai plaisir de lecture !

 

« Elle. Pour chacun, même pour Zefiro, les quatre lettres correspondaient à un être précis, parfois très lointain, un rêve, une ombre ou un regret. »

« Il reconstituait pour la millième fois ce qu’il appelait « ses constellations ».
C’était sa façon de réfléchir.
Dans un ciel nocturne imaginaire, en fermant les yeux, il faisait figurer chaque élément de son enquête. Puis il dessinait mentalement tous les liens qui pouvaient exister entre ces étoiles isolées. »

« Grâce au cauchemar que vivait son pays, il continuait à près de soixante-dix ans à jouer au chat et à la souris dans les jardins publics. La dictature, ça conserve. Il n’était pas loin de le penser. »

« Tous les chagrins sont méprisant, imprenables, perchés à des hauteurs que personne ne peut rejoindre. Peut-être a-t-on trop peur qu’une consolation efface ce qu’il reste des souvenirs. »

« Pendant ces instants, quelques secondes à peine, il passa entre eux un flot agité. Un désordre de vie, de peurs, de souvenirs se promena sur cet étroit chemin. On se serait cru sur une route nationale dans la marée humaine de l’exode de juin 1940. Mais cela, sans un bruit, sans un cri, sans un coup de klaxon, comme dans un film muet. »

 

Vango, tome 2 : Un prince sans royaume, Timothée de Fombelle. Gallimard jeunesse, 2011. 392 pages.

Et ma critique du premier tome de Vango, Entre ciel et terre.

Afrika, d’Hermann (2007)

Afrika (couverture)Afrika est une BD qui ne m’a pas transcendée. Je l’ai lu. Je ne l’ai pas détestée, je ne l’ai pas aimée non plus. C’est tout à fait le genre de bande dessinée qui me laisse indifférente. Que puis-je en dire à par « Ça se lit » ?

Pourquoi ça me n’a pas marquée ? L’histoire est basée sur de l’action : c’est une BD d’action comme il existe des films d’action. Ce n’est pas que l’action est mauvaise, mais quand il n’y a que ça, mon intérêt faiblit. De plus, le suspense est faible. On retrouve tous les ingrédients de base : des morts, des armes, un environnement hostile, une poursuite où la vie des héros est menacée.

Je me demande si l’intrigue n’aurait pas été plus intéressante sur un format plus long. L’auteur aurait pu développer, non seulement sa réflexion sur la relation de l’homme avec les animaux qu’il abat les uns après les autres, mais aussi son approche de la politique africaine notamment et des décisions prises par les hommes politiques. Le début de la bande dessinée était prometteur, mais ce qui a suivi la découverte des corps a déçu mes attentes.

Le personnage principal pourrait être intéressant. Dario Ferrer, ermite mystérieux, bourru, mais attachant. Malheureusement, c’est un stéréotype qui est trop vu et revu et qui, cette fois, n’a pas fonctionné sur moi.

J’ajoute à cela que le graphisme me laisse tout aussi froide que l’histoire. Je n’apprécie pas vraiment ces traits trop marqués. Cependant, j’aime la représentation de la nature sauvage et les scènes de vie animales qui ouvrent la BD. Notamment celle du guépard, mélange de vigilance et de nonchalance.

Une BD qui rappelle que les hommes sont plus cruels que les animaux (si quelqu’un en doutait encore…).

« La faune de ce continent unique est menacée de disparition par les intérêts vulgaires du bipède ! … L’homme envahit tout, pollue tout ! Sûr de sa seule importance ! »

Afrika, Hermann. Le Lombard, coll. Signé, 2007. 52 pages.

Les autres BD « Signé » :

Faillir être flingué, de Céline Minard (2013)

Faillir être flinguéFaillir être flingué, c’est une quinzaine de personnages qui se croisent, qui se poursuivent, qui se battent, qui tombent amoureux, qui se tirent dessus, qui s’associent, qui se découvrent. On rencontre un voleur de chevaux, une contrebassiste, un éleveur de mouton, une tenancière de saloon, deux frères qui voyagent avec leurs bœufs, leur mère et le fils de l’un d’eux, une Chinoise, des Indiens, une guérisseuse, et bien d’autres personnages. Tout ce beau monde finit par se rassembler dans une ville qui pousse au milieu des plaines.

Nous sommes au début de la Conquête de l’Ouest, au beau milieu d’un Far-West encore peuplé par les multiples tribus indiennes, par les bisons et autres cowboys poussiéreux. Le chemin de fer n’est pas encore là et les échanges avec les Indiens ne sont pas que meurtriers : les hommes troquent et s’aident même s’ils se tuent parfois. Une terre où tout est à découvrir et où tous les rêves sont possibles. Il faut créer les échoppes, les commerces ; échanger, trafiquer, voyager pour s’approvisionner. C’est la fondation d’un pays, une histoire devenue mythe qui fait rêver les écrivains, les réalisateurs et le public.

J’ai entendu dire que l’on se perdait quelques fois parmi tous les personnages. Oui, éventuellement, quand on ne les a rencontré qu’une fois et qu’ils reviennent quelques chapitres plus loin ; après, ils sont assez particuliers, assez singularisés pour que l’on fasse une distinction entre eux. Je me suis totalement laissée embarquée par cette histoire, je n’ai pas vu le temps passer. Je lisais, il était neuf heures du soir et quand j’ai relevé la tête, il était onze heures : je suis restée dix secondes la bouche ouverte à me demander ce qui s’était passé.

On retrouve toutes les caractéristiques du western : le saloon, les Indiens, les revolvers, les chevaux et les bottes de cowboys, la diligence, un petit massacre ou deux, le barbier, les poignées de dollars. Mais les personnages sont hauts en couleur, résistants, volubiles ou taciturnes, drôles et attachants, dissimulant leur sensibilité sous leur rudesse. Au Far-West, les lois ne sont pas les mêmes que celles de la ville : les hommes blancs scalpent les Indiens aussi, les femmes tirent aussi bien que les hommes et dirigent les saloons (à l’instar de Vienna, alias Joan Crawford, dans Johnny Guitar).

Accompagnés de leurs bêtes (chevaux, moutons, bœufs), ils se dessinent dans un tableau contemplatif. La nature est omniprésente, tantôt amicale et fertile, tantôt dangereuse.

Céline Minard m’a donné soif des grands espaces, envie de courir en forêt ou dans les champs, d’écouter les oiseaux, le craquement sec des branches mortes sous les pieds, de sentir l’eau fraîche sur ma peau, l’air froid brûler ma gorge.

Parler de nature sauvage, de chevaux, de revolvers, fait venir dans mon esprit le nom de McCarthy, mais ce n’est en rien le même ton – il y a beaucoup plus d’espoir de s’en sortir, de vivre, dans Faillir être flingué –, en rien la même écriture – celle de Céline Minard est bien plus fluide – et en rien le même destin que vivent les personnages – ceux de McCarthy vivent moins longtemps ! Je pense à lui, mais ne les compare pas. Et je n’ai pas retrouvé dans ce livre tout ce que j’éprouve en lisant McCarthy (qui est, pour moi, l’un des – si ce n’est LE – plus grands écrivains américains contemporains).

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 « La bourse de plumes était le seul bagage qu’il s’était autorisé depuis qu’il avait jeté sa mallette de cuir dans le brasier où brûlaient les corps des hommes, des femmes et des enfants qu’il avait tués. Il s’était juré devant le premier nid qu’il avait observé après sa renaissance, que la connaissance des oiseaux serait la seule science à laquelle il s’adonnerait pour le reste de sa vie. La collecte des contes, le seul passe-temps. Il avait fait serment de ne plus jamais approcher ses mains d’une lancette ou d’une seringue, ni son esprit d’une plaie. Ce savoir blanc dont il s’était fait le passeur et qui avait provoqué tant de mal autour de lui, il l’avait jeté dans les flammes. Avec le désir de domination qui le sous-tendait et dont il ne s’était pas douté avant de décimer un village entier et de voir de ses yeux vivants, les corps gonflés et souffrants de ceux qu’il avait voulu sauver, détruits par ses soins. Des corps qui, la veille, étaient pleins de santé. »

 « Jeffrey marchait à grands pas et repassait dans son esprit les objets indiens qu’il avait vus à l’occasion de la veillée funèbre et des préparatifs de l’attaque. Les bols peints, les bâtons ornés de perles, d’os, d’écus. Les coffres rutilants, les jambières brodées, les capes polychromes. Les panières, les sacs de peau, l’osier. Il y avait une âme dans chacune des choses façonnées par leurs mains, et assez de raffinements pour témoigner de la liberté sans effrayer les Blancs. Brad était persuadé qu’il était possible de développer un autre mode de relation que la guerre entre les deux mondes. »

Faillir être flingué, Céline Minard. Payot & Rivages, 2013. 336 pages.