La parenthèse 9ème art – Imbattable, Ceux qui restent, Goupil ou face

Entre la mise en réseau des médiathèques de mon coin de Bretagne et mon nouveau poste dans une autre bibliothèque, mes possibilités d’emprunts de BD se sont multipliées. Ces articles, recueil de chroniques courtes, risquent donc d’être plus fréquents qu’auparavant. Après la parenthèse 7ème art consacrée aux films, j’inaugure donc la parenthèse 9ème art (pourquoi se faire des nœuds au cerveau à trouver un titre ?) qui viendra ici et là se glisser entre mes autres chroniques.

Voici donc une première sélection composée de titres très différents les uns des autres.

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Imbattable (2 tomes), de Pascal Jousselin (2017-2018)

Imbattable, T1 (couverture)Dans la bande-dessinée, un simple coup de crayon donne vie aux faits les plus improbables qui soient, tout devient possible… et plus encore lorsque l’auteur joue avec l’objet qu’est la BD.
Les cases, les bulles, la 2D, les pages… tous ces éléments ne sont plus de simples outils pour raconter une histoire, mais ils deviennent des outils pour les personnages. Des super-héros et des super-vilains d’un nouveau genre !
Le résultat est très original et amusant à regarder : voici une BD qui fait tournoyer le regard, la lecture linéaire est parfois cassée, les yeux montent et descendent, reviennent en arrière. On prend son temps pour apprécier le chemin parcouru, on revient souvent sur chaque case, le dessin a vraiment une importance cruciale.

Imbattable, T2 (couverture)De la même manière que nous savons pertinemment qu’une planche de Gaston Lagaffe se terminera sur une bourde (ou une grosse colère de Prunelle), l’issue de chaque historiette est sans surprise, Imbattable portant son nom à merveille. Mais aucune lassitude ne survient, même à la lecture du tome 2 : d’une part, parce que chaque BD est assez courte, et d’autre part, car l’auteur a su se renouveler et enrichir ce monde de papier.

Ces deux ouvrages exploitent comme jamais les particularités de la BD et le résultat visuel est totalement enthousiasmant. Ça se lit très vite, mais c’est un petit régal !
Si ces BD se lisent avant tout pour les jeux graphiques, l’auteur s’offre aussi le luxe, sous l’humour, de passer de petits messages contre la démagogie des politiciens ou la pollution engendrée par les grosses entreprises avides de profits juteux.

Découvrez ici les premières planches du tome 1 !

Imbattable, Pascal Jousselin. Editions Dupuis. 48 pages.
– T1, Justice et légumes frais, 2017
– T2, Super-héros de proximité, 2018.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Ceux qui restent, de Josep Busquet et Alex Xöul (2018)

Ceux qui restent (couverture)Une BD qui donne la parole à des oublié·es, des invisibles. Tout le monde connaît Peter Pan, mais qui s’est déjà interrogé sur le quotidien des parents Darling pendant que leurs enfants étaient loin et combattaient des pirates ? Pas moi en tout cas ! Josep Busquet et Alex Xöul, eux, l’ont fait… et la réalité est bien moins chatoyante que les aventures vécues par leur progéniture.

Ici, c’est le jeune Ben Hawking qui disparaît : enlèvement, fugue, crime ? La police est sur les dents, les médias se déchaînent et les parents tentent de surmonter ça – l’attente, l’angoisse, la suspicion des autres – du mieux qu’ils peuvent.

Je pense que l’analyse que font les auteurs de cette situation extraordinaire est plutôt juste. Les réactions – tant celles du couple que celles de l’extérieur – lors de la première disparition et de la première réapparition, celles lorsque cela se reproduit, l’éclatement inéluctable de la famille, les drames annoncés… Comment croire une telle chose – que les enfants partent réellement dans d’autres mondes –, qu’il ne s’agit pas du fruit de leur imagination ? Finalement, l’enchantement ne dure qu’un temps…

Les teintes sépia collent plutôt bien, d’une part, avec l’atmosphère un peu surannée de cette histoire et, d’autre part, avec un quotidien que l’on imagine sans difficulté bien plus terne que celui dans les mondes explorés par ces enfants « élus ».

Une bande-dessinée pas très gaie qui s’intéresse à la face cachée des récits d’aventures enfantines qui transmet beaucoup de douceur et de compassion pour ces familles dévastées. 

Ceux qui restent, Josep Busquet (scénario) et Alex Xöul (dessins). Editions Delcourt, 2018. 128 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, de Lou Lubie (2016)

Goupil ou face (couverture)Je ne suis pas une grande lectrice de témoignages, encore moins quand ceux-ci concernent une maladie. Mais ça m’arrive et il se trouve que Goupil ou face m’avait tapé dans l’œil depuis un bon moment. Et c’est une lecture que je ne regrette pas.

Après la question « qui pense aux parents ? », en voici une nouvelle : qui connaît la cyclothymie ? Avant de lire cet ouvrage, j’aurais répondu, comme ci-dessus, pas moi !

Outre le fait que pour moult raisons, le sujet me parle et me touche, c’est surtout une BD tout simplement passionnante qui vulgarise un trouble mental méconnu. Lou Lubie raconte sa cyclothymie avec clarté et humour, poésie et sincérité. Les hauts, les bas, les compromis, la peur d’un gouffre qui ne disparaîtra jamais totalement… Elle ne rend jamais sa maladie « glamour », elle ne se présente pas comme exceptionnelle du fait de cette particularité de son cerveau ; le propos est assez dur et on comprend bien que sa vie est un combat.

On apprend beaucoup de choses sur la bipolarité (dont la cyclothymie est une branche) tout en se prenant d’affection pour cette jeune femme et son renard récalcitrant à toute forme d’apprivoisement. Nous la suivons de près : les premières manifestations de sa maladie, les diagnostiques erronés, la révélation lorsqu’elle put enfin mettre un mot sur ce qui se passe dans sa tête, la rencontre avec ce renard tantôt flamboyant, tantôt aussi noir que les abysses, les luttes quotidiennes…

Le choix de ne rehausser le noir et blanc que de touches rousses est totalement pertinent. Il souligne tant la fourrure de ce renard cynique et dévorant que les deux faces principales de ce trouble mental (qui en comporte en réalité des dizaines), à savoir la dépression et l’excitation exacerbée (vous apprendrez dans ce livre qu’on appelle cela l’hypomanie).

Un dessin très mignon et une présentation ludique pour un discours érudit et un sujet profond qui touche 6% de la population.

Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, Lou Lubie. Editions Vraoum !, 2016. 144 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande dessinée

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Voilà, cette première parenthèse se termine, mais je suis déjà en train de préparer la seconde !
A bientôt et bonnes lectures !

La parenthèse 7ème art – Mai-Juin 2018

J’avais zappé le mois de mai car il n’y avait qu’un film dans mon article, mais le mois de juin n’a pas été plus glorieux.

Pourquoi ce vide ? Je n’ai pas regardé grand-chose d’une part et, de l’autre, il y a d’autres films (ou série) vus mais qui ne m’inspirent pas de critique pour autant. Exemples : Kaamelott, livres 5 et 6 (c’est absolument génial, mais tout le monde – ou presque – connaît et je vous parlerai bientôt d’un livre sur le sujet), la saison 3 de Chasseurs de Trolls (que dire de plus que sur les deux premières), Sacré Graal ! et La vie de Brian des Monty Python (j’adore, mais je ne me sens franchement pas de taille face à des films cultes pareils). Et puis il y a les films qui ne me laisseront pas un souvenir impérissable comme Black Panther (lisez plutôt la chronique de June, je suis tout à fait d’accord avec elle *flemmarde*), Suburbicon ou… d’autres que j’ai déjà oublié. Et puis aussi, j’ai un peu la flemme. J’ai déjà du retard dans les livres alors je repousse, je repousse les films jusqu’à ce qu’ils passent à la trappe.

Je compense donc avec une longue chronique sur La légende de Korra (ça ne vous console pas ? zut !) et ne vous promets pas une amélioration pour les mois à venir.

Nouveautés

Le néant.
Je n’ai pas remis les pieds dans une salle de cinéma depuis le mois d’avril.  

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 Autres films

  1. Frances Ha, de Noah Baumbach (2013)

Frances, jeune New-Yorkaise, rêve de devenir chorégraphe. En attendant, elle s’amuse avec sa meilleure amie, danse un peu et s’égare beaucoup… (Allociné)

Frances Ha (affiche)

La découverte de Lady Bird m’a donné envie d’explorer quelque peu le travail de Greta Gerwig et je ne pouvais que commencer par Frances Ha – dont elle a coécrit le scénario avec Noah Baumbach et dans lequel elle joue le rôle principal – qui me faisait de l’œil depuis une éternité.

J’ai immédiatement été immergée dans ce film et je peux pour cela remercier Frances. Ce personnage est tellement agréable, elle n’a cessé de me faire rire par son côté décalé et son enthousiasme, par sa maladresse et ses boulettes. Greta Gerwig est incroyablement expressive et son interprétation est telle qu’on n’imagine pas qu’elle joue un rôle. Elle crève l’écran, illuminant tout autour d’elle. Bref, Frances existe !
Cependant, tous les acteurs et actrices jouent leurs rôles à merveille, avec un naturel et une grâce folle. L’intelligence et la justesse des dialogues contribuent à la perspicacité du film tandis que le noir et blanc sublime les images et les visages. C’est une esthétique qui me plaît beaucoup d’autant plus qu’elle est assez surprenante dans un film très contemporain comme celui-ci.

C’est un film très frais et spontané, ce qui peut sembler surprenant car les scènes étaient filmées plusieurs fois jusqu’à atteindre la perfection souhaitée par le réalisateur.

Pendant une heure et demie, on suit Frances, de désillusions en désillusions, dans sa découverte du monde des adultes, les tranches de vie se succèdent, touchantes, drôles, amères, mais toujours vraies et sincères. Un très beau film sur pas grand-chose comme je les aime.

  1. Shining, de Stanley Kubrick (1980)

Jack Torrance, gardien d’un hôtel fermé l’hiver, sa femme et son fils Danny s’apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le « Shining », est effrayé à l’idée d’habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles évènements passés. (Allociné)

Shining (affiche)

Bon, j’en ai déjà parlé dans mon article sur Shining, mais je le remets ici quand même en développant un peu plus certains éléments. (Et puis, il faut bien étoffer un peu cet article assez pauvre ce mois-ci.)
Comme je l’expliquais alors, il s’agit d’un second visionnage. Le premier, il y a fort longtemps, ne m’avait pas convaincue du tout, mais la lecture – ô combien excellente – du roman m’a donné envie de retenté le coup (et de comparer les deux).
Conclusion : ce n’est pas un mauvais film en soi, mais il est nettement en deçà du roman. D’ailleurs, il n’a parfois rien à voir avec ce dernier puisque Kubrick en a ôté tous les meilleurs éléments.

La psychologie des personnages est très pauvre. A peine en route pour l’Overlook que Jack Torrance est déjà de mauvais poil. Il n’y a pas vraiment l’optimisme joyeux qui anime toute la famille lors de son installation à l’hôtel dans le roman. Ici, Jack ne perd pas de temps avant de commencer à dérailler. Jack Nicholson a parfaitement la tête de l’emploi et, bien que son sourire et son regard impayables m’ont souvent fait rire et me le rendent très sympathique, il ne l’est guère en réalité. Bye bye la bienveillance et la tendresse de l’auteur pour ce personnage que nous ne pouvons réellement détester dans le livre.
D’autre part, Wendy (incarnée par Shelley Duvall) est absolument insupportable. Elle apparaît complètement cruche et lâche, et tout, de sa manière de parler à sa façon de courir, m’a fait lever les yeux au ciel.
De même, Danny (joué par Danny Lloyd) est froid, uniquement présenté comme un gamin medium flippant. Il n’a plus les comportements d’enfant, mâtinés de remarques perspicaces et matures, qui le rendaient si attachant dans le roman.

Ensuite, le film ne fait pas ressentir l’emprise malfaisante de l’hôtel sur ses locataires. Sa présence n’est pas aussi vivace que dans le roman et Jack apparaît finalement comme le grand méchant (alors que c’est bel et bien l’Overlook le responsable de tous les maux dans le texte). L’ajout de scènes sanglantes n’apporte rien (préférence personnelle : la tension psychologique fonctionne mieux que le gore pur avec moi). Les échos d’une fête passée et des animaux en buis qui bougent sans en avoir l’air me semblent plus efficaces qu’un ascenseur en sang, mais bon…
Un autre gros regret touche à la disparition du maillet de roque au profit de la hache. Moins original, plus expéditif. J’avoue ne pas comprendre ce choix car les coups de maillet martelant les murs des couloirs de l’hôtel avaient efficacement résonnés à mes oreilles de lectrice. En outre, un maillet me semble plus effrayant : un coup t’écrabouille, te broie les os et les chairs, alors qu’un coup de hache a de fortes chances de te tuer illico. Perso, je trouve la souffrance plus terrible que la mort, mais chacun son point de vue.
Enfin, la fin n’a rien à voir avec celle de King. Cette dernière est porteuse d’émotions et de tendresse. Dans le film, la fin n’a pas de sens comme peut en avoir celle du livre. La destruction de l’Overlook n’arrive jamais et n’a même pas besoin d’être puisque l’hôtel n’est pas ressenti comme le véritable mal.

Finalement, cet article est surtout une longue comparaison avec le livre dont il est une très mauvaise adaptation. Peut-être l’aurai-je davantage apprécié si je n’avais eu cet élément de comparaison. Malgré mon immense déception, j’ai néanmoins passé un moment sympathique porté essentiellement par l’incarnation incroyable de Nicholson, personnification même de la folie.

  1. Interstellar, de Christopher Nolan (2014)

Le film raconte les aventures d’un groupe d’explorateurs qui utilisent une faille récemment découverte dans l’espace-temps afin de repousser les limites humaines et partir à la conquête des distances astronomiques dans un voyage interstellaire. (Allociné)

Interstellar (affiche)

Ça y est, j’ai enfin vu Interstellar. Il faut savoir que j’ai, à domicile, quelqu’un qui me bassine avec Interstellar depuis quatre ans. Or, plus on me parle d’un film, moins j’ai envie de le voir. J’ai tout de même fini par être partante… et il s’est passé ce qu’il se passe – quasiment – toujours quand on se met à avoir des attentes démesurées : déception. C’est peut-être un mot un peu fort, d’autant que je l’ai malgré tout trouvé très bien. Disons que je m’attendais à ce que ce soit mieux. Qu’il m’apporte un regard neuf sur le cinéma, qu’il bouleverse ma vie (au moins). Alors qu’en réalité, il n’a rien marqué du tout. (D’où la brièveté de ma critique.)

Globalement, je l’ai trouvé assez prévisible. Pas tout heureusement : je n’avais pas du tout anticipé l’explication du « fantôme » de la jeune Murphy. En revanche, les interactions entre les personnages – qui meurt, qui vit, qui a de mauvaises intentions… – ainsi que la fin restent aisément devinables.

En revanche, il s’est révélé très bien fait et immersif, que ce soit au niveau des décors, de la musique ou du jeu des personnages. La relation de Cooper (Matthew McConaughey) et ses enfants, notamment sa fille Murphy (jouée par Mackenzie Foy, puis par Jessica Chastain), est pleine de tendresse malgré les heurts, les colères et les regrets. Le jeu avec les distorsions temporelles ajoutent une gravité unique à cette relation père-fille. Bref, malgré mes reproches ci-dessus, je trouve l’exploration des sentiments humains très juste en mettant ses personnages face à des dilemmes parfois cornéliens. J’ai également été surprise et ravie de retrouver Timothée Chalamet. Sans surprise en revanche, je me suis beaucoup attachée aux robots, notamment TARS qui apporte une touche d’humour (je porte bien souvent davantage de tendresse et d’intérêt aux robots et aux animaux qu’aux êtres humains).
C’est un film intéressant et intelligent qui nous plonge dans les mystères de l’espace. Son point fort est qu’il le fait de manière tout à fait compréhensible pour le non-initié et, d’après ce que j’en ai lu, de façon sérieuse et basée sur des recherches d’astrophysiciens.

Interstellar est un film tout à fait excellent, très bien réalisé, parfaitement joué, et je regrette qu’il ait à pâtir des critiques dithyrambiques qui ont fleuri de tous les côtés et qui ont fait enfler mes expectatives. On lui reproche parfois d’être trop long ou compliqué, je ne suis pas d’accord avec ça : je n’ai pas vu le temps passer et je n’ai pas eu non plus eu l’impression de suivre une thèse en astrophysique. J’ai été captivée et entraînée dans cette histoire qui replace l’être humain au rang de grain de poussière (un grain de poussière pas décidé à lâcher l’affaire, mais bon).

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Séries

  1. La Légende de Korra (VO : The Legend of Korra), créée par Michael Dante DiMartino, Bryan Konietzki (animation, 2012-2014, 4 saisons, 52 épisodes)

70 ans après les événements d’Avatar, le Dernier Maître de l’Air, voici les aventures du nouvel élu, une adolescente passionnée, courageuse et intrépide de la Tribu d’eau du Sud nommée Korra. Maîtrisant trois des quatre éléments, c’est sous la tutelle du fils d’Aang, Tenzin, que Korra commence sa formation pour maîtriser le dernier élément : l’air. Mais le parcours de notre jeune prodige sera semé d’embûches, le danger gronde… (Allociné)

La légende de Korra (affiche)

Après avoir vu Avatar, j’avais très envie de retrouver cet univers avec la suite sortie quelques années plus tard. Si je préfère l’originale, cette nouvelle série de quatre saisons est néanmoins sympathique.

Point fort : les créateurs ont su proposer de nouveaux personnages, assez différents de ceux d’Avatar (et légèrement plus âgés). Tout d’abord, il y a la nouvelle Avatar, Korra. Loin de la bienveillance et la sagesse monastique de son prédécesseur, loin de la gentillesse maternelle de Katara, Korra est musclée (loin de la minceur douce de tant d’héroïnes de dessins animés), impétueuse, têtue et décidée. Elle a mauvais caractère et tendance à agir avec impulsivité et elle est amenée à énormément évoluer au fil des épisodes. Ses mésaventures avec les ennemis et autres maîtres qui se mettent sur son chemin la feront douter, mûrir et gagner en réflexion et en sagesse.
Elle peut compter sur l’aide de la Team Avatar. Asami est inventeuse et ingénieure : elle reprend la firme de son père et développe de nouvelles machines. Si elle ne possède aucune maîtrise, elle peut compter sur son intellect, sa connaissance de la technologie et des techniques d’auto-défense.
Mako, maître du feu réservé, et Bolin, maître de la terre, complètent l’équipe. Les garçons, en revanche, présentent un peu moins d’intérêt. Bolin ressemble à Sokka avec son rôle de boute-en-train et leur relation de frères évoque la dynamique entre Katara et Sokka – l’un plus réfléchi, l’autre plus ouvert, etc. Toutefois, ils remettent en question certains stéréotypes masculins. Bolin, ce grand émotif, sa relation compliquée avec Eska. Mako, ce timide parfois inconfortable avec ses histoires d’amour.
La Légende de Korra présente, comme Avatar, toute une galerie de personnages secondaires. Malheureusement, ceux-ci sont globalement peu développés. Même s’ils ont essayé de titiller mon côté fangirl en me présentant les enfants de Aang et Katara ou de Toph. Même si j’avoue avoir eu un faible pour Tenzin, sa famille, ses trois enfants si différents mais attachants, sa relation avec son frère aîné Bumi…

J’ai été surprise de voir que le monde qu’arpentaient Aang et ses amis avait tant changé. La technologie a fait son apparition. J’avoue que ces grandes villes en pleine révolution industrielles, peuplées de voitures et d’armes à feu, m’ont moins séduites que les cités qui existaient soixante-dix ans auparavant. Néanmoins, la modernisation permet d’aborder de nouveaux sujets et de contrebalancer le pouvoir illimité des maîtres dont dépendaient ceux qui n’avaient pas de maîtrise (et qui parfois en subissaient la puissance). Cette suprématie remise en question sera d’ailleurs au cœur de plusieurs épisodes.

Il y a un autre changement. Dans la série originale, les trois saisons poursuivaient un but commun : vaincre le Seigneur du Feu et rendre au monde sa liberté. Les épisodes étaient presque indépendants et, ceux en deux parties mis à part, présentaient à chaque fois une étape du périple de l’Avatar et ses amis. Une aventure après l’autre. Or, dans cette suite, chaque saison a son propre fil conducteur. Un méchant apparaît et la Team Avatar mettra entre douze et quatorze épisodes pour le vaincre. Difficile d’en rater un sans être perdu dans l’histoire.
Et j’avoue que ce format répétitif a failli me lasser (seulement je suis curieuse, donc j’ai continué). Le/la méchant.e arrive, ça devient de pire en pire, « ouh la la, ça devient vraiment très très pire là », « han, comment vont-ils s’en sortir ? », « ils sont fichus… », dernier épisode et… « ah ben non en fait, ça y est, il/elle a eu son compte ». Au bout de la quatrième fois, ça devient lassant et ça donne l’impression qu’ils pourraient rajouter une cinquième saison, et une sixième, et une septième… et je n’aime pas les séries à rallonge. Bon, du coup, ça n’a pas l’air d’être le cas, mais il n’y a pas ce point final qui clôture vraiment la saison (contrairement à Avatar où on se dit, avec un petit pincement au cœur, « cette fois, c’est vraiment fini… »).

Néanmoins, je ne peux détester ces deux derniers points car ce sont eux qui ont permis de renouveler de manière innovante et intéressante la série originale. Ils amènent de nouvelles questions philosophiques et politiques. Les différents « méchants » qui se succèdent n’ont pas forcément que des mauvaises intentions. Le premier demandait l’égalité entre maîtres et non-maîtres, le second rêvait de réunir monde physique et monde spirituel et laisser aller et venir les esprits, le troisième prônait la liberté du peuple contre les monarchies et autres dictatures et la quatrième voulait offrir la paix à son pays. D’ailleurs leurs philosophies seront parfois suivies par Korra bien que d’une autre manière, plus pacifique et apaisée.

Sans réelle surprise, La Légende de Korra reste en deçà de la série originale. Si je relativise sur les points soulevés plus hauts, j’ai en revanche vivement regretté le manque d’évolution des personnages – Korra mise à part –, les triangles amoureux niais et l’absence des voyages qui m’avaient tant fait rêver dans la première série. Elle aura toutefois permis d’aborder de nouveaux thèmes et de nous faire découvrir les origines du premier Avatar au cours d’un double épisode captivant !

En outre, je lui sais gré d’avoir proposé des personnages masculins qui changent des stéréotypes – sensibles, rêveurs, romantiques, adeptes de shopping… – et offert une place valorisée aux personnages féminins – que ce soit Jinora surpassant son père grâce à sa connexion avec les esprits, la muette Zhu Li obligeant finalement son exigeant patron à reconnaître son travail et son indispensabilité dans leur duo, Kuvira, enfin une « méchante », déterminée, puissante et jolie (car si la plupart des filles sont toujours désespérément et banalement jolies, ce n’est pas le cas des méchantes, sorcières, reines tyranniques et autres marâtres qui sont souvent d’une laideur innommable, donc pour le coup, c’est aussi un changement appréciable (par contre, il n’y a pas de gentille moche, faut pas abuser !)) – et même une esquisse de relation entre Korra et Asami (mais comme ce n’est que la dernière image de la série, je trouve quand même ça un peu léger).

Avatar et La légende de Korra

Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (2007)

Le premier qui pleure a perdu (couverture)Junior est un Indien Spokane. Intelligent, handicapé, il est le souffre-douleur d’une partie de la tribu. Il vit dans une réserve, mais rêve d’en sortir et de voir le monde. Pour cela, il prend une décision inédite, que personne n’avait prise avant lui : ne pas aller au lycée de la réserve et intégrer celui de Reardan où tous les élèves sont blancs.

Ce roman nous plonge dans le quotidien pas franchement rose d’une réserve indienne. L’alcoolisme, la pauvreté, le chômage, les violences familiales, la brutalité au sein-même de la réserve, la faim, le racisme, les inégalités… il y a clairement un monde entre la vie de Junior (qui cumule en plus hydrocéphalie, bégaiement et zozotement !) et celle de ses camarades blancs (même si tous n’ont pas pour autant une famille de rêve). Un sujet que je n’avais encore jamais rencontré en littérature jeunesse. Le gros plus du roman : il est autobiographique, en partie du moins ; l’auteur, Amérindien lui-même donc, maîtrise son sujet.

Junior est le narrateur – et le dessinateur ! – de son histoire et il insuffle à celle-ci une atmosphère joyeuse et positive qui permet d’aborder les sujets les plus durs sans pour autant se sentir au trente-sixième dessous. A chaque instant, l’humour – parfois cynique ou ironique – se mêle à l’émotion. Et la réflexion et le questionnement sont présents à chaque instant (y compris dans les dessins, souvent très pertinents).

Malgré la violence de certains événements qui viennent ponctuer cette année scolaire, Junior garde cette envie de vivre autre chose, de sortir de cette réserve qui le condamne à une vie triste et étriquée. Le roman ne présente jamais les gentils Indiens d’un côté et les méchants Blancs racistes de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça (et pas uniquement parce qu’on rencontre des Indiens qui sont loin d’être des anges) et Junior aura bien du mal à se trouver une place. Trop Indien pour les Blancs et traître « amoureux des Blancs » pour les Indiens. L’intégration du « nouveau » Junior doit donc se faire aussi bien au lycée qu’à la réserve.
Autour de lui gravitent de nombreux personnages, galaxie hétéroclite de caractères et de sensibilités qui, tous, se laisseront peu à peu toucher par Junior, sa différence, son intelligence, ses excentricités. Si l’on retrouve quelques clichés – la reine du lycée, le grand sportif, le bagarreur… –, ils sont néanmoins décrits avec suffisamment de profondeur pour être crédibles et intéressants (la grand-mère est clairement mon coup de cœur du roman, aussi peu présente soit-elle).

Ce livre parfois banni aux Etats-Unis concentre plusieurs sujets violents, mais véhicule néanmoins un message d’espoir, de ténacité et d’accomplissement de ses rêves. Un roman intelligent plein d’optimisme et d’enthousiasme. (Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour dépasser ce stade du bon roman. Je ne sais pas encore quoi, je cherche, mais je ne trouve pas.)

« Donc je dessine parce que je me dis que c’est sans doute la seule chance réelle d’échapper à la réserve.
Je vois le monde comme une série de barrages rompus et d’inondations, et mes dessins comme de tous petits petits canots de sauvetage. »

« Avant, je croyais que le monde se divisait en tribus. En noir et blanc, en indien et blanc. Mais je sais à présent que ce n’est pas vrai. Le monde n’est divisé qu’en deux tribus : ceux qui sont des enfoirés et ceux qui n’en sont pas. »

« Bon dieu, je suis allé à tellement d’enterrements dans ma courte vie.
J’ai quatorze ans et je suis allé à quarante-deux enterrements.
Ça, c’est vraiment la plus grande différence entre les Indiens et les Blancs. »

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie. Albin Michel, coll. Wiz, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 280 pages.

Le secret de Grayson, d’Ami Polonsky (2014)

Le secret de Grayson (couverture)Depuis des années, Grayson se donne l’apparence de ce que les autres veulent qu’il soit. Mais lors de sa sixième, lors que Finn, le professeur de littérature, monte une pièce de théâtre, il se lance… et décroche le rôle principal : il sera la déesse grecque Perséphone. C’est le premier pas qui lui permettra de devenir qui il est vraiment depuis toujours.

En ce moment, c’est George (d’Alex Gino, à l’Ecole des Loisirs) qui est partout. Mais comme la récente chronique de Lupiot ne m’a pas du tout donné envie de le lire, je me suis tournée vers Grayson…

 … qui m’a convaincue. J’ai trouvé là un roman sensible et juste (sachant que je ne sais pas réellement ce que peuvent ressentir les Grayson du monde entier). Je me suis attachée à cet adolescent torturé et indécis et il m’a touchée tout au long de son parcours qui, petit pas par petit pas, lui permet de s’affranchir des normes sociales et familiales. De toute manière, je ne vois pas comment on peut lui rester indifférent.e.

J’ai trouvé vraiment belles et sincères certaines relations qu’il a su nouer avec les autres filles de la pièce, avec son prof de littérature ou avec son oncle. Finalement, ce bouleversement intérieur lui permet de s’accepter et de s’ouvrir aux autres. Et lui qui était jusqu’alors solitaire et renfermé parvient enfin à trouver des gens qui l’aiment comme il est. Il a eu le courage de se révéler – or il est terrifiant de sortir de la carapace protectrice que l’on s’est créée – mais ce dépassement de soi lui a apporté plus de bien-être que de souffrance.

Cependant, rien n’est facile, personne n’irait prétendre cela, car sa prise de conscience implique de nombreuses conséquences pour lui, mais aussi pour ceux qui l’entourent. Et les réactions ne seront pas toujours ouvertes et sympathiques. Il y aura toujours des gens bornés, moqueurs, arriérés qui n’accepteront pas la différence, qui rejeteront ce/ceux qu’ils ne comprennent pas.

Toutefois, je garde de ce roman un souvenir plutôt positif et optimiste et j’apprécie beaucoup que ce soit cette tonalité qui ressorte. J’avais peur que la méchanceté du monde s’exprime avec plus de violence encore. Cela dit, je ne peux pas passer la réaction de la tante Sally qui est des plus odieuses et totalement écœurante d’égoïsme car, quoi qu’elle dise, elle craint davantage le qu’en-dira-t-on que les conséquences pour son neveu. Bref, elle est détestable à mes yeux. Et vive l’oncle Evan.

Un roman bien écrit (mention spéciale au chapitre sur le soir de la représentation : c’est original et particulièrement intelligent), émouvant et plein de douceur qui aborde de manière réussie la question du genre. J’ai ressenti un vrai bonheur à voir Grayson retrouver confiance en lui et gagner l’amitié des autres en étant lui-même (même si ce n’est qu’un personnage de roman, oui, je suis contente pour lui !). Et comme dirait le petit Brett, le jeune cousin de Grayson, qu’est-ce que cela peut bien faire si Grayson préfère porter une jupe qu’un pantalon ?

« Eh bien, je pense que pour faire preuve de courage, il faut avoir peur. Le courage, c’est quand on a quelque chose d’important à faire, et qu’on a peur, mais qu’on le fait quand même. »

Le secret de Grayson, Ami Polonsky. Albin Michel jeunesse, coll. Litt’, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 333 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hommes Dansants :
lire un livre appartenant au genre « Jeunesse »