L’Homme qui rit, de Victor Hugo (1869)

Lu dans le cadre du rendez-vous « Les fantastiques classiques » qui voyait s’affronter ce mois-ci Marcel Proust et Victor Hugo : choix évident pour moi, car Victor m’attire toujours plus que ce terrifiant Marcel et je n’avais pas le temps pour deux auteurs de cette envergure.

Les classiques, c'est fantastique - Hugo VS Proust

Angleterre, 1690. Un enfant défiguré et abandonné et une jeune orpheline sont recueillis par un saltimbanque philosophe et solitaire et son loup. Quinze ans plus tard, « L’Homme qui rit » attire tous les succès mais se forge un esprit de révolte envers les injustices sociales qui éclatera quand sera révélé un étonnant secret.

L'Homme qui rit (couverture)Je pensais avoir le temps de lire en octobre ; de toute évidence, pas vraiment car j’ai passé le mois avec Gwynplaine, Ursus, Dea, Homo et Victor. Heureuse compagnie, il faut bien l’avouer. J’attendais avec impatience cette nouvelle lecture hugolienne après les chocs littéraires que furent Les Misérables et Notre-Dame de Paris.

Dès les premières pages, j’ai été chamboulée par la poésie des descriptions. La rencontre avec Ursus et Homo fut juste sublime et m’apporta dès les premières pages cette réconfortante sensation de plonger à nouveau dans un roman d’exception.

« Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes. Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire. Il s’interrogeait et se répondait ; il se glorifiait et s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute. Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens d’esprit, disaient : c’est un idiot. »

Par la suite, chapitre après chapitre se déroule un ouvrage grandiose, parfois grandiloquent certes mais extraordinaire. Car, au-delà de l’intrigue résumée, avec Hugo, tout est prétexte à digressions qui viennent servir l’histoire. Ainsi, outre le fait qu’il prend son temps pour poser le cadre et développer ses personnages, il sublime également la nature et ses affres, ses beautés et ses violences tout en exaltant en parallèle l’intériorité des personnages, les émotions et les dilemmes qui les traversent. Le récit s’ouvre sur les pièges de la mer, de la neige et de la nuit avant de raconter ceux – cruels et révoltants – des hommes. Oreilles bouchées et cœurs fermés.
Au cœur des injustices, des pauses, à l’instar de la rencontre poignante d’Ursus et des enfants Gwynplaine et Dea. Misanthropie bougonne immédiatement emplie de tendresse. Après le silence au milieu des éléments, un dialogue, un échange. Après la solitude, des âmes qui se trouvent et s’adoptent.
Ce quatuor est tout simplement magnifique. Autant j’avais bien souvent entendu parler de Gwynplaine et Dea, autant j’ai pu découvrir – et quelle rencontre ! – Ursus et Homo. S’ils sont souvent archétypes, ils sont aussi sincérité, poésie et émotion. La luminosité protectrice de Dea, les tirades d’Ursus et ses marmonnements attendris, la présence réconfortante d’Homo, Gwynplaine tiraillé, tenté, furieux, majestueux…

« Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un masque, sa face. Chose inexprimable, c’était avec sa propre chair que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il l’ignorait. Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis sur lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition. Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se souvenait pas de l’avoir vu. »

Retrouver la verve d’Hugo fut à nouveau un plaisir immense et jamais démenti. Sa plume, précise, foisonnante, éclatante, érudite, recherche constante d’un vocabulaire parfait. Ses portraits tout de vie, d’images, de fureur et d’émotions. Ses parenthèses, ses développements d’une richesse inouïe. Son intelligence, qui va bien au-delà des références historiques, mythologiques, bibliques que je ne peux prétendre toutes saisir. Ses apostrophes au lecteur. Ses touches d’ironie qui critiquent une société, une injustice, ce cynisme s’opposant aux personnages romantiques et idéalistes.

« Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre. Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe. Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises, chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur, reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et à quoi cela avait-il tenu ? à la trouvaille d’un parchemin dans une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un hasard, cela se voit. »

Hugo, à travers ses protagonistes, dénonce la roulette du pouvoir, la justice dévoyée, la peur des petits constamment écrasés, l’oisiveté immorale de l’aristocratie, le gouffre entre ceux qui ont tous et ceux qui ne sont rien. En ces temps d’instabilité politique où l’Angleterre oscille entre république et monarchie, Gwynplaine affute son esprit critique, constate les inégalités et la toute-puissance écœurante des lords jusqu’à cet aboutissement : un discours déchirant et éclairant, criant de vérité. De là un drame : l’impossibilité pour cette voix sensible, intelligente et raisonnable de se faire entendre à travers son masque de chair.
À l’instar de Notre-Dame de Paris, Hugo interroge : qui sont les véritables monstres ? Question rhétorique, me direz-vous… Josiane et Barkilphedro – dont je ne dirai rien pour vous laisser le plaisir de la découverte – m’auront marquée à l’image d’un Javert ou d’un Frollo…

« Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme ! Barkilphedro était ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli ; chez ce privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro ? d’une fournaise. Fournaise mêlée de haine, de colère, de silence, de rancune, attendait pour combustible Josiane. Jamais un homme n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose terrible ! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui, sa rage.
Peut-être en était-il un peu amoureux. »

Certes, l’on se demanderait presque parfois si l’intrigue avance dans ce roman bavard et dense (où l’abondance de mots semble tenter de s’affranchir des frontières des mots et donner à ressentir le caractère vaporeux et fourmillant de la pensée), intimidant plaidoyer politique. Et pourtant, oui. Car cette histoire superbe est une plongée dans une société, dans les classes sociales qui dessinaient l’Angleterre des XVII-XVIIIe siècles ainsi que dans des destinées individuelles magnifiques. Une plongée dans la misère, l’inhumanité, le sordide et, malgré tout, l’espoir. Encore une fois, Hugo, perpétuel virtuose, m’a transportée et bouleversée, c’est un souffle puissant, à la fois magistral et déchirant. Je suis émerveillée et éblouie, que dire de plus.

« Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était monstrueusement simple : permission de souffrir, ordre d’amuser. »

« Il est presque impossible d’exprimer dans leurs limites exactes les évolutions abstruses qui se font dans le cerveau. L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords ; les mots, non. Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours. L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas. »

« – Qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ?
Gwynplaine répondit :
– Du gouffre.
Et, croisant les bras, il regarda les lords.
– Qui je suis ? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler. »

L’Homme qui rit, Victor Hugo. Pocket, coll. Classiques, 2019 (1869 pour l’édition originale). 763 pages.

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23 réflexions au sujet de « L’Homme qui rit, de Victor Hugo (1869) »

  1. Ping : L’Homme qui Rit – Victor Hugo – Moka – Au milieu des livres

  2. J’aime beaucoup Victor Hugo (notamment Notre Dame de Paris et les receuils de poésie) mis je ne m’étais jamais arrêtée sur L’homme qui rit. Et ton enthousiasme me donne envie de tenter la lecture à l’occasion 😀

    • Si tu aimes cet auteur, je ne peux que te conseiller L’Homme qui rit. Et Les Misérables évidemment qui avait une rencontre incroyable : ce livre m’a profondément marquée.
      De mon côté, je connais mal sa poésie (je connais mal la poésie tout court), ce sera à découvrir un jour…

      • Les Misérables me tente bien, mais vu que c’est un sacré pavé, je n’ai jamais osé me lancer… Peut-être un jour, quand j’aurai plus de temps !
        Du côté de la poésie, il y a Les Châtiments qui est vraiment pas mal 🙂

  3. Magnifique chronique et je partage ton admiration en ce qui concerne l’intelligence de Victor Hugo. Grâce à cet article, je sortirai «L’homme qui rit » de ma bibliothèque avant tous les autres livres de Victor Hugo qu’il me reste à lire lorsque j’en aurai la chance. Merci.

  4. Je l’ai sur mes étagères mais c’est un pavé alors je repousse la lecture, tellement de livres à lire… mais belle note de lecture qui donne envie de lire ce titre.

    • C’est sûr qu’il faut faire des choix, mais personnellement, je ne le regrette pas. C’est parce que j’ai été très occupée par ailleurs que j’ai mis tant de temps à le lire, mais je ne suis presque pas frustrée de n’avoir lu qu’un seul roman ce mois-ci tant la lecture était belle.

  5. Ping : C’est le 5, je balance tout ! # 69-70 – Septembre – Octobre 2022 | L'ourse bibliophile

  6. L’homme qui rit ❤
    Que dire parce que en fait tout se ressent à la lecture de ton billet. Je n'ai lu le roman qu'une seule fois, mais je suis marquée par sa poésie sublime, son tragique, ses personnages. Je les aime tous, du quatuor principal à Barkilphedro, Josiane (qui est absolument sublime de cruauté), même l'officier (je ne me rappelle plus de son nom) qui est silencieux tout le temps (Wapentake ?). Ce roman est bouleversant de beauté et d'humanité, par son écriture, ses personnages. Un véritable coup de coeur. J'ai beaucoup pleuré à la fin… Tout est magnifique et d'une richesse incroyable.
    Je suis simplement ravie que tu l'aies autant apprécié. Un vrai chef d'oeuvre qui bouleverse. Un de ces jours, je le relirai avec grand plaisir et beaucoup d'émotion.

    • Merci beaucoup pour tes mots, Hauntya ! Ça me touche beaucoup et je comprends totalement ton émotion et sa persistance bien au-delà du temps de la lecture. J’ai éprouvé la même chose avec les autres romans d’Hugo que j’ai lus et l’histoire se répète avec celui-ci.
      Oui, c’est bien le Wapentake qui est frappant par sa présence mutique et l’effroi qu’il inspire aux gens du peuple.
      Et cette fin…
      Je te souhaite une excellente relecture, en espérant – sans trop en douter – qu’elle sera aussi marquante que la première.

      • Franchement,tous les personnages sont mémorables, en plus, chacun à leur manière – même plus que dans les autres romans je trouve. C’est d’une beauté rien que dans la façon dont ils sont décrits, et ensuite, comment ils agissent…
        Cette fin est triste à en pleurer, mais qu’est-ce qu’elle est belle !
        Merci beaucoup !

        • C’est exactement ce que je me suis dit dès les premiers chapitres : la description d’Ursus et Homo est foudroyante de beauté. J’étais scotchée et j’ai éprouvé le même émerveillement à chaque nouvelle rencontre, à chaque fois que des personnages se croisaient.

  7. Ping : Le dernier jour d’un condamné – Victor Hugo – Mes Pages Versicolores

  8. Ping : Victor H. VS Marcel P. – Mes Pages Versicolores

    • Un jour, je le relirai aussi, mais pour l’instant, je prends le temps de découvrir ses autres romans. En tout cas, j’espère que tu seras aussi comblée que nous si tu te lances un jour dans cette lecture !

  9. Ping : Bilan livresque 2022 et souhaits pour 2023 | L'ourse bibliophile

  10. Ping : L’homme qui rit – Que de pages !

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