Le Chancellor, de Jules Verne (1874)

Le thème du mois de juillet des classiques fantastiques nous invitait à des vacances littéraires en bord de mer ou au grand large. J’ai choisi le grand large avec ce titre de Jules Verne… et je doute que l’on puisse vraiment parler de vacances !

Classiques fantastiques - Bord de mer ou grand large

Le tour du monde en 80 jours (couverture)Ce « Journal du passager J.-R. Kazallon » raconte ce qui était censé être une paisible traversée de l’Atlantique entre Charleston et Liverpool et qui se transforme en cauchemar. Une route inappropriée, du mauvais temps, un incendie, un échouement, telles sont les premières péripéties qui mettront le courage et l’esprit de l’équipage et des passagers à rude épreuve. Ce récit, inspiré par le naufrage de la Méduse, m’a également rappelé les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe (l’étrangeté finale en moins), roman pour lequel Jules Verne proposera d’ailleurs une suite (franchement pas terrible) en 1897. Tous deux proposent un enchaînement apparemment sans fin de calamités et d’épreuves, météorologiques, physiques ou psychologiques pour éprouver l’endurance des voyageurs.

Jules Verne étudie beaucoup la physionomie de ses personnages, présentant, du fait de de leur allure, leur parler ou leur regard, des indices sur leur comportement et leur réactivité. Ainsi, dès le début, le capitaine se révèle peu digne de confiance de par une certaine mollesse qui sera confirmé par sa faiblesse d’esprit par la suite. Il présente différents caractères, physionomies et aspirations, et c’est intéressant de découvrir leur évolution, leurs réactions face à l’adversité, leurs forces et leurs faiblesses, mais – avec un côté un peu moralisateur – Verne tombe rapidement dans une dichotomie entre ceux qui s’avéreront « bons/moraux en dépit de tout » et les « mauvais/immoraux », les seconds étant souvent présentés dès le départ comme des prodiges de sottise, de cupidité ou de malignité. Il n’y a pas de véritable surprise quant au véritable caractère des personnages, ce qui est un peu dommage.
(Peut-être est-ce aussi que je ne suis pas aussi sévère que Verne et Kazallon sur le fait d’avoir recours à des moyens expéditifs pour survivre (et je le dis en étant parfaitement conscience que dans des conditions aussi critiques, je ne ferai très probablement pas partie des survivants). Ou que, lisant une mésaventure/drame/tragédie que je n’expérimenterai très probablement jamais, j’ai envie de vivre les choses par procuration, quitte à plonger dans la sauvagerie, et sans avoir besoin pour le coup d’être rassurée par une certaine forme de rédemption.)
Et évidemment, comme souvent chez Jules Verne, nous n’échapperons pas aux réflexions racistes, le cuisinier étant immanquablement un « nègre de mauvaise figure, à l’air brutal et impudent, qui se mêle aux autres matelots plus qu’il ne convient ».

Le huis-clos devient de plus en plus infernal et oppressant et, alors que le décompte des morts augmente peu à peu (à la manière d’un Dix petits nègres), j’ai été totalement absorbée par cette succession atroce de malheurs conduisant inévitablement à la barbarie. L’immersion est totale, notamment grâce à la narration au présent. (La seule chose qui m’a fait ressortir du récit est liée à la forme du journal : quand la situation devient atroce, quand le narrateur perd toutes ses forces, on aura du mal à croire qu’écrire son journal soit toujours sa priorité…)
Fait à signaler pour les personnes allergiques aux digressions, la science est étonnamment absente de ce roman, à l’exception des mesures nécessaires pour la navigation et d’une brève étude de cailloux (il n’a pas pu s’en empêcher, je crois). Les personnages sont véritablement au cœur de ce roman, isolés de toute technique par un désert liquide.

Le Chancellor est un récit de mésaventures maritimes très efficace et dynamique, à la fois réaliste, dramatique et cruel. Il n’est pas exempt de défauts et sa fin « les bons seront sauvés » m’a un peu déçue (même si je ne m’attendais pas vraiment à autre chose), mais j’ai passé un très bon moment.

« L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! »

« (…) nous contemplons ces préliminaires de l’orage qui sont comme un coup d’essai de la nature, et nous oublions la situation présente pour admirer ce sublime spectacle d’un combat de nuages électriques. On dirait des forts crénelés dont la crête se couronne de feux. L’âme des plus farouches est sensible à ces grandes scènes, et je vois les matelots regarder attentivement cette incessante déflagration des nues. Sans doute, ils observent d’un œil inquiet ces « épars », ainsi nommés vulgairement, parce qu’ils ne se fixent sur aucun point de l’espace, annonçant une prochaine lutte des éléments. En effet, que deviendrait le radeau au milieu des fureurs du ciel et de la mer ? »

« Or, nous en sommes arrivés là ! Pour tout avouer, quelques-uns de mes compagnons se regardent d’un œil avide. Que l’on comprenne sur quelle pente nos idées glissent, et à quelle sauvagerie la misère peut pousser des cerveaux obsédés par une préoccupation unique ! »

« La proposition a été faite. Tous l’ont entendue, et tous l’ont comprise. Depuis quelques jours, c’était devenu une idée fixe, que personne n’osait formuler. On va tirer au sort. »

« Robert Kurtis croit-il donc encore à la terre ? Je n’y crois pas, moi ! Il n’existe ni continents, ni îles. Le globe n’est plus qu’un sphéroïde liquide, comme il était dans la seconde période de sa formation ! »

Le Chancellor, de Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1874 pour la première édition). 251 pages.

36 réflexions au sujet de « Le Chancellor, de Jules Verne (1874) »

  1. Ping : Pêcheur d’Islande – Pierre Loti – Mes Pages Versicolores

  2. Ping : Le Marin rejeté par la mer – Yukio Mishima – Moka – Au milieu des livres

  3. Ah là là Jules Verne… j’ai beau essayer, j’peux pas j’peux pas j’peux pas … ton billet est pourtant encourageant et je te fais confiance. Mais Jules Verne j’peux pas …:(

    • Je peux comprendre : cette lecture est le fruit d’une certaine ténacité de ma part. Il y a longtemps, j’avais lu avec plaisir Vingt mille lieues sous les mer et Voyage au centre de la terre, puis j’ai été déçue par Michel Strogoff, par Le sphinx des glaces (qu’il était mauvais celui-là…) et par Le tour du monde en 80 jours. Autant dire que je persiste, mais celui-là n’était pas mal. (Mais du coup, je peux aussi comprendre que tu ne veuilles pas le lire !)
      Tu as essayé le(s)quel(s) ?

  4. Jules Verne se devait d’être de la partie avec un tel thème. J’aurais aimé lire Vingt mille lieues sous les mers mais il était un poil trop long au regard de mon programme de lecture estival. Bon choix !

  5. Bon choix! Je n’avais pas pensé à cet écrivain pour ce mois… Je ne connais pas beaucoup les récits de cet écrivain et je n’en ai lu qu’un pour la saison 2 du défi.

    • Merci ! Il y avait du choix pour ce thème et je viens de voir que tu as été beaucoup plus ambitieuse que moi ! Je vais vite aller lire ta chronique.
      Quant à Jules, j’en ai lu plusieurs et parfois ça se passe bien, parfois ça se passe mal. C’est assez rare que j’ai une relation aussi mitigée selon les oeuvres avec un écrivain !

  6. Je ne connaissais même pas ce titre de Jules Vernes. J’ai lu les grands classiques il y a une éternité sans y revenir. Pour ce thème, j’ai pioché dans ses récits non fictionnels ( il a écrit des relations et biographies de grands navigateurs ). Finalement, je ne chronique même pas ce titre, pas grand chose à en dire.
    ( hors-sujet : nous n’avons pas que l’Odyssée en commun. J’ai lu chez Moka que tu avais La mer de la fertilité de Mishima sur tes étagères aussi ).

    • Je ne le connaissais pas non plus avant que d’autres participantes au RDV attirent mon attention dessus lors du mois Jules Verne l’année dernière ! Il ne fait pas partie de ses plus connus…
      Je ne savais pas qu’il avait écrit des textes non fictionnels ! Même si tu ne le chroniques pas, tu m’auras appris quelque chose.
      (Ah, ça nous fait un beau pavé en commun ! Et plus effrayant que L’Odyssée à mon goût… Je ne vais pas m’y lancer tout de suite. Je sors d’une rencontre compliquée avec Le pavillon d’or, je compte sur Le marin rejeté par la mer pour me remotiver !)

  7. Ping : Bord de mer ou grand large ? – Moka – Au milieu des livres

    • Disons que ce sont des défauts que l’on retrouve malheureusement dans beaucoup de Jules Verne (et je pense, dans beaucoup de récits de cette époque impliquant d’autres peuples, d’autres couleurs de peau…).

    • Ce n’est pas l’un de ses plus connus en effet ! Je l’avais chez moi parmi plusieurs autres Jules Verne, mais je ne l’aurais probablement pas lu de sitôt si je n’avais pas eu de bons échos de la part d’autres participantes au RDV Les classiques c’est fantastique.

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