Le Rouge et le Noir, de Stendhal (1830)

Dans la France de la Restauration, Julien Sorel, jeune homme d’origine modeste et ambitieux, part à l’assaut de la haute société.

C’est avec Maned Wolf que je me suis lancée dans ce classique dont je repoussais la lecture depuis fort longtemps. Même si j’ai lu La Chartreuse de Parme il y sept ans, je dois avouer que je n’en ai plus aucun souvenir si ce n’est d’avoir apprécié cette lecture. En dépit de cela, je craignais avec Le Rouge et le Noir un récit un peu ennuyant et surtout très politique (sachant que le XIXe siècle est une période historique dans laquelle je me perds facilement avec cette succession de régimes différents). Quelle surprise de découvrir que c’était tout le contraire !

La plume de Stendhal se détache vraiment des autres auteurs classiques auxquels je suis plus habituée. Sa narration est très dynamique et efficace, ce qui se voit tout d’abord dans ses chapitres très courts – s’enchaînant rapidement, ils poussent à en lire « juste un de plus » – et dans son écriture très fluide.
De plus, point de longues descriptions. Je n’ai rien contre elles en général, mais j’ai été agréablement surprise par la concision de Stendhal. Il est prolixe sur d’autres sujets, j’y reviendrai, mais paysages, demeures et autres lieux sont ébauchés en quelques mots, ce qui m’a permis de placer Julien dans la Franche-Comté que je connais.
En revanche, ce sur quoi l’auteur porte toute son attention, ce qui constitue le cœur de cette histoire, ce sont les émotions de ses protagonistes. Je ne m’attendais absolument pas à cette dissection des sentiments, à ces considérations intimistes, à ces études des bouleversements intérieurs qui animent les personnages principaux. J’ai ainsi trouvé passionnant de les regarder évoluer.

Julien Sorel est un personnage complexe qu’il est aussi difficile d’aimer que de détester complètement. S’il apparaît au début du roman comme prétentieux, un peu larmoyant et très indécis, c’est surtout le portrait d’un jeune homme un peu paumé qui se dessine, ce qui n’est pas sans me parler. Particulièrement égocentrique, il planifie sa vie et ses conquêtes amoureuses comme des batailles – dans des scènes parfois risibles, parfois attachantes, parfois irritantes – sans réellement se soucier des autres (notamment des femmes concernées) : chaque faux pas l’accable tandis que chaque réussite comble son cœur. Il est parfois si froid, si pragmatique, si concentré sur ses mouvements qu’il en paraît déconnecté de son cœur et de ses émotions. En dépit de ses défauts, je n’ai pu le détester car, observant toutes ses pensées comme Stendhal nous en offre la possibilité, est-il vraiment possible d’en vouloir à ce fils d’ouvrier d’être avide de succès, lui qui fut haï par sa famille pour sa sensibilité et son intelligence, lui que ses basses origines placent en bas de l’échelle ? Il peine ainsi à trouver sa place, rêve de s’extirper de sa condition et à accorder sa situation sociale à son ambition, ce qui est source de colère pour cet amour-propre exacerbé. Ses sentiments ont donc une légitimité – même s’il se fait parfois des films sur ce que pensent les autres de lui du fait de leurs positions sociales respectives – d’autant que Madame de Rênal et Mathilde de la Mole l’auraient-elles regardé sans sa fougue et sa détermination farouche ?

Les personnages féminins sont tout aussi bien construits. Du calme de Madame de Rênal à l’exaltation de Mathilde de la Mole, j’ai beaucoup aimé ces héroïnes attachantes et réalistes. Stendhal leur offre un caractère fort et touchant. J’ai ressenti une grande tendresse pour Madame de  Rênal qui voit sa vie tranquille et monotone bouleversée par un amour qu’elle n’aurait jamais imaginé. Je me suis réjouie de voir cette femme si douce et respectable que son entourage ne semblait pas considérer comme réellement intelligente sortir de son rôle de mère de famille rangée en manipulant son mari avec génie. J’ai aimé lire le cœur et l’esprit que Mathilde mettait en toute chose, se détachant ainsi des jeunes filles nobles de son entourage par son indépendance d’esprit et la force de sa volonté.
Loin de la relation simple et tendre avec Madame de Rênal, Mathilde et Julien jouent au chat et à la souris, jeu de pouvoir et de domination dans lequel ces deux-là se passent la balle en tentant de se comprendre, ce qui offre des passages fort intéressants.

Stendhal m’a également convaincue par les scènes plus « sociales » où il place Julien dans la haute société. Entre son envie de réussir, son sentiment d’infériorité et en même temps la conviction de son intelligence supérieure, son mépris en réponse – et parfois même en prévention – au mépris, sa singularité, ses opinions heurtant un monde lisse et poli, cela donne lieu à des joutes verbales et comportementales assez plaisantes à observer.
Ici et là, Stendhal se permet de petites piques envers les salons de la noblesse ou les élus de province, regard critique sur son époque. J’ai également été marquée par une parenthèse dans laquelle l’auteur s’excuse du caractère romanesque et impulsif de Mathilde, bien trop imprudent pour coller à celui des jeunes femmes de son siècle. Sous couvert de respect et d’hommage, il est en réalité très ironique et critique, soulignant la fadeur et l’intérêt des jeunes femmes pour les titres et la position sociale. Les hommes en prennent également pour leur grade pour leur manque d’étude et de travail personnel dans la construction de leur fortune.
Seuls quelques passages plus politiques m’ont laissée de marbre : j’avoue avoir eu du mal à en saisir les enjeux et je me suis laissée portée en attendant de retrouver l’histoire principale.

J’ai donc été bluffée par cette lecture : je ne m’attendais absolument pas à cette plongée intimiste, à cette profusion de sentiments et d’émotions. C’est un roman psychologique très réussi et je reconnais à Stendhal le génie d’avoir rendue passionnante l’évolution des trois personnages principaux. En outre, j’ai également appréciée la critique sociale légère qui se dessine sous l’intrigue principale. Une excellente surprise.

« Julien était extrêmement déconcerté de l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût plus embarrassé que le succès. »

« A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers madame de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal ! Elle s’en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme ! illustre et vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir ; je ne suis qu’un sot. »

« Les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. »

Le Rouge et le Noir, Stendhal. Editions Profrance/Maxi-livre, coll. Classiques éternels, 1992 (1830 pour la première édition). 2 tomes, 356 et 443 pages.

30 réflexions au sujet de « Le Rouge et le Noir, de Stendhal (1830) »

    • Chouette, je suis ravie de pouvoir t’encourager un peu ! Ça a été une lecture beaucoup plus facile et agréable que prévu et, si je conçois parfaitement que l’on peut ne pas accrocher à l’histoire, j’avoue ne pas trop comprendre les reproches de plume indigeste qui sont parfois fait à Stendhal. je l’ai trouvé au contraire extrêmement facile à lire !

  1. Comme beaucoup je n’ai jamais eu le courage de me lancer dedans, mais ta chronique donne très envie de s’y mettre. Peut-être que je lui laisserais une chance du coup ^^

      • C’est le soucis avec les classiques en général. Souvent on a de gros préjugés sur eux (surement parce qu’on a été obligé d’en lire une partie à l’école et que c’est le meilleur moyen pour nous en dégouter) et ils ont une telle réputation qu’on prend peur avant même de les commencer. Personnellement j’ai toujours cette impression quand j’en commence un et souvent je suis la première surprise de ma lecture.

        • Je pense que c’est souvent le cas en effet. Personnellement, je n’en ai jamais vraiment étudié à l’école, donc j’en ai assez vite lu de moi-même, la plupart du temps avec beaucoup de plaisir. Du coup, j’ai assez rarement des préjugés, mais j’avoue que j’en avais sur Stendhal sans savoir pourquoi (je pense que c’était principalement à cause de la période historique à laquelle se déroule le roman, période avec laquelle je ne suis pas à l’aise du tout).

            • C’est génial que tu n’ai pas eu cette obligation mais que tu ais fait la démarche d’aller toi même vers les classiques ^^
              Ah le XIXe siècle ! C’est clair que ce n’est pas la période la plus simple à suivre au niveau politique XD

              • Oui, ça évite les mauvaises expériences, peut-être ! Le seul livre classique étudié en classe, ça a été le Discours de la méthode de Descartes en philo et pour le coup, j’avais plutôt apprécié car je serais sans doute passée à côté de plein de trucs si j’avais eu dans l’idée de le lire par moi-même !
                Clairement ! Après la chute de Napoléon, c’est un bordel… ^^

  2. Ping : Causons Challenges ! | L'ourse bibliophile

    • Oh, merci beaucoup ! Voilà qui me fait énormément plaisir !
      Je confirme, c’était très chouette de faire ça ensemble et d’échanger au fil de la lecture ! Au plaisir de renouveler l’expérience !

  3. Ping : C’est le premier, je balance tout #20 (avr.21) – Alberte Bly

  4. Je vais peut-être le relire un de ces jours à cause de toi car je l’avais abandonné à la moitié quand j’avais 15 ans tellement j’avais pas aimé… J’ai évolué depuis, on ne sait jamais.

  5. Contre toute attente tu m’as donné très envie de découvrir ce classique ! C’est un peu un classique dont je connais l’histoire sans jamais l’avoir lu, dans les grandes lignes et jusqu’ici je n’avais jamais jugé necessaire de découvrir cette histoire par moi meme. C’est maintenant bien différent et vu ce que tu en dis ce livre à tout pour me plaire !
    Pas de descriptions de 12 pages, parfait!
    Des personnages à la psychologie développée, parfait !
    Un propos quasi sociologique alors la, je dis OUI ahah

    En bref, tu me donnes très envie de découvrir les pensées de Julien Sorel de mes propres yeux alors merci! 🙂

    PS : J’ai mis la main sur le premier tome de Don Quichotte. Si à un moment tu veux te jeter à l’eau pour découvrir Cervantès je peux te servir de bouée flamant rose en t’accompagnant dans ta lecture hihi

    • J’ai apparemment réussi à transmettre ce qui m’a plu dans ce bouquin, c’est une bonne nouvelle ! Par contre, garde peut-être quand même dans un coin de ta tête que plein de personnes n’accrochent pas non plus et que ça sera peut-être ton cas… (et là, je serai tristesse…)

      Don Quichotte, rien que ça ? Bon courage, ce bouquin me fait tellement peur ! ^^ Et désolée, mais pour l’instant, classiques ou pas, je me focalise sur les livres que j’ai chez moi et ce n’est pas le cas de celui-ci ! Mais merci de ta proposition ! Si je l’avais eu, j’aurais accepté avec plaisir car c’est totalement le genre de déclic dont j’aurais besoin pour me lancer !

      • Ouep je connais pleins de gens qui n’ont pas aimé du tout le style effectivement! Après comme pour chaque grand classique, j’irai probablement lire ce livre en gardant une apprehension donc t’inquièèèète aha

        Pas de soucis, t’en fais pas! Au final je l’ai pas commencé, à croire que moi aussi il me fait peur (au fait je crois que j’ai un gros problème avec les bouquins de plus de 600 pages, j’ai toujours l’impression que ce n’est pas le bon moment x))

        • De toute façon, même les grands classiques ne font jamais l’unanimité, donc c’est une possibilité à garder en tête. Mais j’espère que ce ne sera pas ton cas. Pour être honnête, j’ai du mal à comprendre ce qui est reproché au style de Stendhal. Tu me dirais Hugo ou Zola, ok, je vois ce qui peut coincer, mais Stendhal – dans Le Rouge et le Noir en tout cas – a un style fluide à mon sens. A la limite, si on lui reprochait un style trop « simple », je comprendrais mieux, mais il me semble que ce n’est pas le cas.

          Ahah, je comprends ! En ce moment, je suis super fière de moi parce que je me suis enfin lancée dans le premier tome du saga de fantasy que je repoussais depuis des lustres en attendant le bon moment parce que j’avais vu partout que ce n’était pas forcément simple de rentrer dedans. Je me suis fait violence, mais j’en suis assez fière du coup !

          • Ca me rend hyper curieuse en tout cas toutes ces discussions sur ce bouquin (on m’en a parlé IRL y a peu aussi! Après il est pas dans ma PAL donc bon, meme soucis que toi, faut que je me calme sur les emprunts :P)

            C’est quelle saga? C’est le genre de saga longue et intimidante a qui ont a donné le sacro-saint titre de « Cultissime »? (histoire de mettre encore plus la pression à celles et ceux qui ne se sont pas encore lancées dans leur lecture xD)

            • Je comprends que ce ne soit pas une priorité du coup ! Je préfère aussi me tourner en priorité sur les classiques que j’ai plutôt qu’en emprunter d’autres.

              C’est Le livre des martyrs (Malazan Book of the Fallen en anglais). 10 tomes, 6 tomes traduits en français actuellement, 3 tomes en ma possession (et le troisième fait plus de 1100 pages, tu te rends compte ?!), un univers promis comme riche et complexe…

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