L’équation africaine, de Yasmina Khadra (2011)

L'équation africaine (couverture)Veuf depuis peu de temps, le docteur Kurt Krausmann accepte de suivre un ami pour un périple en voilier jusqu’aux Comores. Sauf que ledit voilier est attaqué par des pirates au large de la Somalie. Pris en otage, maltraités, traînés à travers un paysage désespérément désertique, les deux Allemands voient leur voyage devenir un cauchemar au quotidien.

Ayant peu lu en juillet, ayant l’esprit bien occupé début août par mon emménagement, sans compter les températures invivables, j’ai voulu opter pour un livre que je pressentais captivant, avec quelques péripéties, bref, l’inverse de ma lecture précédente, L’ingratitude de Ying Chen. Et une histoire de prise d’otage me semblait pas mal.

J’ai été globalement entraînée par ce récit, mais il reste avant tout très contemplatif. Ce n’est pas un tort à mes yeux et ça ne m’a heureusement pas empêché de lire avec fluidité. Je remercie la première partie qui, même si elle est finalement plutôt introductive, est d’un dynamisme qui facilite la progression dans le récit.
Cependant, ne nous mentons pas : c’est la partie africaine du roman qui me restera en tête. A travers les yeux de Kurt, nous expérimentons la captivité. Une sensation d’accablement pesant m’est tombée dessus. Ce poids naît de plusieurs facteurs. De la canicule assommante et du soleil aveuglant qui brûle le pays (pour le coup, le moment de ma lecture – début août – était bien choisi). De l’enfermement et de la répétition laborieuse des jours et des nuits. De la misère qui tranche si violemment avec le quotidien jusque-là aisé du narrateur (et du mien). De la bêtise aveugle, de la violence.

Pourtant, parmi les pirates, des personnalités se dessinent, plus complexes, comme des fulgurances, des espoirs fragiles à accorder en faveur de l’humanité. Des fragilités, des sensibilités, des rêves et des convictions dissimulées derrière les armes et les injures. Le mal n’est plus si absolu, on se prend à rêver d’un changement, d’une évolution, même si le sang, la sueur et la crasse de la souffrance et de la mort restent omniprésents.
Le récit terrible de deux cultures qui s’entrechoquent, se brisent, tentent parfois de communiquer. Parfois un émerveillement réciproque, une esquisse de compréhension, un élan d’admiration ; parfois l’incompréhension méprisante, la rancœur des années passées, la haine dévorante.

C’est aussi une longue introspection pour Kurt. Ce voyage devait être thérapeutique, il sera aussi traumatique que ce qui l’avait poussé à partir. Le besoin de comprendre, de se comprendre, de comprendre l’autre. L’autre, ce n’est pas seulement les Africains, mais aussi sa femme et son suicide incompréhensible. Un lent cheminement, des rencontres marquantes – Blackmoon le lunatique, Joma l’enragé, Bruno l’excentrique marcheur de la brousse… – qui lui apprendront qu’on peut toujours remonter la pente, même après les plus atroces épreuves, et qui lui permettront de recommencer à vivre. J’ai toutefois eu la sensation que tout allait trop vite sur la fin, que la résilience de Kurt se fait de manière très brutale, comme s’il était temps de boucler cette histoire qui menaçait de tourner en rond.
Je dois avouer que les personnages qui gravitent autour de Kurt m’ont bien davantage fascinée que le narrateur. Impossible de nier la tendresse envers Bruno qui semble parfois être resté trop longtemps sous le soleil ! Les personnages évitent tout manichéisme et sont source de fascination comme d’émotion.
Dommage peut-être que les femmes – à l’exception de sa femme, l’absente, celle qui par sa mort fait naître l’histoire – soient uniquement celles qui soignent, qui consolent, qui réconfortent, qui nourrissent, mais c’est une remarque post-lecture, cela ne m’a pas tant heurtée au cours de ma lecture. En revanche, la romance finale m’a parfois fait bailler d’ennui au bout de la dixième évocation de la beauté d’Elena (qui, accessoirement, est médecin, qui vit dans les camps d’Afrique depuis des années, et dont on peut supposer l’intelligence qui aurait peut-être pu aussi lui valoir les éloges du narrateur).

Et puis, il y a l’écriture de Yasmina Khadra. Me voilà assez partagée. D’un côté, je l’ai trouvée évocatrice, joliment imagée et puissante de justesse. Mais elle est aussi très lyrique, un lyrisme avec lequel elle chante les beautés de l’Afrique et de ses peuples (sans forcément tenter d’en atténuer les pires aspects et les plus macabres facettes). Et si c’était parfois très beau, c’était parfois un peu long tout en donnant épisodiquement l’impression que l’auteur se délectait lui-même du choix de ses épithètes.
Autre petit reproche, les grands discours placés dans la bouche de Bruno sur l’Africain. De la même manière que « LA femme » me dérange un tantinet, je ne comprends pas « L’Africain ». Alors que l’auteur s’évertue avec succès à tracer des portraits fouillés des principaux pirates, voilà qu’il donne l’impression que les Africain·es sortent du même moule sans jamais varier leurs réactions ou approches de la vie. J’avoue, je ne connais rien à l’Afrique et à ses habitants, mais je me dis que, de la même manière que je connais des Européen·es déterminé·es et d’autres défaitistes, il doit quand même avoir des petites nuances de l’autre côté de la Méditerranée.

Voilà bien des reproches finalement au sujet de ce roman. Pourtant, je vous l’assure, je l’ai lu avec plaisir, intérêt et fluidité. Disons que c’était une lecture pas si désagréable dont les défauts, même s’ils m’ont parfois fait tiquer, n’ont pas freiné mon voyage africain.

Je doute que ce soit le meilleur de Khadra et n’exclus pas la possibilité de me tourner vers un autre de ses romans un jour. Avez-vous des suggestions à me faire ?

« Le monde qui m’entoure m’enserre telle une camisole. C’est un monde de soif et d’insolation où, en dehors du cantonnement, il ne se passe jamais rien. Hormis les tourbillons de poussière que le vent déclenche et abandonne aussitôt, et les rapaces croassant dans un ciel aride, c’est le règne implacable du silence et de immobilité. Même le temps semble crucifié sur les rochers sinistres qui se dressent contre l’horizon pareils à de mauvais présages. »

L’équation africaine, Yasmina Khadra. Juillard, 2011. 327 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Crinière du Lion :
lire un livre se passant en Afrique

Lu dans le cadre du challenge Tour du Monde

17 réflexions au sujet de « L’équation africaine, de Yasmina Khadra (2011) »

  1. Je n’ai lu que L’attentat, que j’avais d’ailleurs beaucoup aimé.
    Ta lecture me fait penser à un livre que j’ai lu l’année dernière, Pirate n•7 d’Elise Arfi.
    L’autrice y raconte son expérience de jeune avocate commise d’office à un pirate Somalien ayant participé à l’abordage d’un bateau qui a fait un français parmi les victimes. Je l’ai pas chroniqué sur mon blog mais j’avais beaucoup aimé toutes les réflexions qui s’en dégageaient.

    • Peut-être que je laisserai une chance à L’attentat alors !
      Je ne connaissais pas du tout Pirate n°7, mais je pense qu’il doit être plus intéressant. Le fait que ce soit autobiographique, que ce soit un cas et des interrogations qui se soient vraiment imposées à elle, je ne doute pas que ça conduise à des réflexions et des questionnements passionnants.

  2. Je n’ai encore jamais lu de Yasmina Khadra mais une chose est sûre : je ne commencerais, et très probablement, ne me pencherait pas dessus. Je pense que je le trouverais trop lent, et les points que tu relèves surtout vers la fin de ton avis m’agaceraient probablement trop.
    Puis quand tu dis  » l’impression que l’auteur se délectait lui-même du choix de ses épithètes. », c’est tellement imbuvable ça ! Tu sens parfois que c’est « complexe » à défaut de trouver le bon mot pour rien, que limite ça a été jusqu’à grappiller un mot parmi tout une liste de synonymes pour chopper le plus étonnant qui sonnait bien à l’oreille, pour rendre le livre un peu élitiste presque. Brr, peu pour moi !

    • C’est pour ça que j’ose espérer qu’il aura de meilleures lectures à me fournir un jour ! Je me dis que sa renommée ne peut être totalement usurpée quand même !
      C’est vraiment ça ! Je n’ai rien contre un langue soignée, des adjectifs inhabituels voire que je ne connais pas, mais là… je ne sais pas, ça donnait l’impression que synonymo.fr avait été son meilleur pote. Surtout quand il utilise trois fois le même adjectif original. Au bout d’un moment, tu varies, même si ça veut dire utiliser un mot que la plèbe connaît, zut ! Après, peut-être que ça lui vient naturellement en fait…

  3. Je suis une ancienne appréciatrice de Yasmina Khadra. Je ne renie pas le fait qu’il a fait partie de mes auteurs phares à une époque, mais ce qu’il écrit actuellement ne me correspond plus en tant que lectrice. Et des derniers de lui que j’ai lu, je pense d’ailleurs que son écriture est son point fort (même si je reconnais ce que tu lui reproches). Sinon, je peux te conseiller, parmi ses anciennes oeuvres, « L’attentat » (qui revient beaucoup d’ailleurs) mais aussi mon petit préféré (mais c’est personnel), « Les sirènes de Bagdad ».

  4. J’ai découvert l’auteur avec ce titre ce mois-ci. Même si je n’en ai pas parlé de la même manière, je comprends totalement ton ressenti.
    J’en ai quelques uns dans ma PAL de lui mais je n’ai pas les titres en tête, c’est ma tante qui me les a donnés.

    • Je viens de lire ta chronique ! Je suis contente pour toi que tu l’aies davantage apprécié. Je ne renie pas le fait que ce roman comporte plusieurs points très intéressants. Seulement, le traitement qui en est fait ne m’a pas convenu.

      • Merci d’avoir lu mon article. Je suis surtout beaucoup moins critique dans mes retours. Je comprends ce qui plaît chez cet auteur et à l’inverse, je vois ce qui peut ne pas plaire aussi. Son goût pour l’hyperbole par exemple, si je ne me trompe pas de terme. 🤔 C’est un peu agaçant mais certains lecteurs adorent ça. C’est vrai que c’est assez mou au départ, en contraste avec cette fin abrupte, un peu trop convenue certainement, qui donne un effet négligé au livre alors que c’est un sujet intéressant que je n’ai pas l’habitude de croiser dans mes choix de lecture. Cependant, j’essaie d’élargir mes horizons, ce livre reste une bonne découverte en ce sens, puisque mon genre de prédilection, c’est la romance. On en est loin malgré ce qui arrive à la fin.

        Et je change de sujet, même si je ne sais pas quand je le lirai (vu sa grosseur, j’ai peur), j’ai acheté Dites au loup que je suis chez moi il y a quelques semaines. 😊

        • Je trouve ça rigolo que tu te juges moins critique que moi car c’est une réflexion que je me fais plusieurs fois par semaine : j’ai l’impression de n’être vraiment pas critique comparée aux autres blogueuses que je suis ! C’est vrai que ce livre a eu droit à son lot de reproches, mais c’est assez rare finalement.
          Effectivement, ça a dû te changer un peu ! La romance est un genre que je lis très peu (si on fait abstraction du fait qu’il y a des romances dans plein de livres non catégorisés romance) et c’est peut-être aussi pour ça que la romance dans celui-ci m’a très vite agacée ! ^^

          Trop bien pour Dites aux loups ! J’ai tellement aimé ce livre et ces personnages ! J’espère vraiment vraiment qu’il te plaira ! Si ça peut te rassurer, il se lit très bien, l’écriture est fluide, agréable, l’histoire est prenante, bref, je ne l’ai pas vu passer en ce qui me concerne !

          • Je pensais plutôt au fait que je vais moins dans l’analyse ou les détails mais après, l’essentiel, c’est de partager des articles en accord avec nous-mêmes. Je me contente d’un strict minimum, de points marquants ou gênants et je suis très bon public, je ne m’en cache pas. Ça me peine toujours quand un livre ne me plaît pas du tout mais que j’ai envie d’expliquer pourquoi malgré tout… Bref. Tu n’es pas la plus « critique » parmi les blogs que je suis, néanmoins, tes articles sont toujours bien construits, détaillés (dans le bon sens) et révélateurs de ton ressenti personnel vis-à-vis de l’histoire que tu présentes. Pour moi, ce n’est pas un défaut si je dis « croire que tu es plus critique », au contraire, c’est bien de pouvoir lire des retours de ce genre, qui sont constructifs. Aucun des points soulevés de manière négative ne l’est fait gratuitement, c’est l’essentiel dans ce partage de lectures. Voilà. Je sais que mes articles manquent parfois de poigne ou d’analyse plus profonde mais ma peur de spoiler est toujours présente. 😅

            Pour la romance, ça peut effectivement s’expliquer mais je te rassure, j’ai aussi du mal avec la folle rapidité avec laquelle certains liens se nouent. Je suis assez fréquemment agacée dans mes lectures par ça… Maintenant, c’est peut-être parce que ça ne fait pas partie de ma conception de l’amour.

            Eh bien, je ne sais pas encore quand je lirai Dites au loup mais je pense attendre la rentrée, histoire d’être au calme. Je me suis achetée quelques pavés mais avec les enfants autour, c’est un peu difficile de suivre. 😉 Et puis, j’ai l’impression que je retombe dans une mini panne de lecture donc j’ai tout intérêt à choisir des romans courts.

            • C’est très gentil à toi, merci ! Ça me touche beaucoup ! Et oui, je suis d’accord avec toi : l’essentiel est d’écrire les articles comme il nous plaît de le faire. J’ai aussi des lectures sur lesquelles mes avis sont plus succincts car je n’ai pas mille choses à en dire, mais j’aime toucher un mot de toutes mes lectures.
              En tout cas, nous sommes toutes les deux de bon public et je ne trouve pas que ce soit une tare ! Personnellement, la lecture est l’un de mes plus grands bonheurs, donc je suis ravie d’aimer la majorité de mes lectures. Même un livre comme celui-ci qui me fait soulever plein de points un peu négatifs a pu être une lecture agréable, c’est pour dire.

              Je me doute que tu dois le rencontrer encore plus souvent que moi en lisant beaucoup de romances… C’est le genre de truc qui m’agace. Une fois de temps en temps, ok, mais quand c’est trop souvent… Et puis, dans le cas de L’équation africaine, j’ai été un peu peinée des dix mille fixettes sur la beauté d’Elena : même si ça peut jouer, on aurait pu évoquer le fait qu’elle était probablement intelligente en plus d’être belle…

              Effectivement, enfants + panne de lecture, ce n’est pas le combo gagnant pour une bonne lecture de pavé !

              • C’est plutôt avantageux d’être bon public. 😉

                Oh oui, c’est vrai que c’était récurrent la beauté d’Elena… Peut-être le monsieur était-il en « manque » affectif et sexuel ? Peut-être que ça soulignait ce qu’ont engendré à la fois le deuil et son périple africain ? Je ne cherche pas d’excuse… Ou alors c’est un réflexe « masculin » que l’auteur lui-même a. Nous sommes encore loin (même s’il existe de plus en plus d’histoires pour en parler différemment) de la considération de la femme pour autre chose que son physique.

  5. Merci pour cette chronique! Je me suis lancée le défi d’ouvrir un peu plus mes lectures en faisant un « tour du monde littéraire » et mes lectures d’auteurs algériens sont bien pauvres. J’ai vu passer le nom de cet auteur mais ce que tu en dis oriente mon choix: ce ne sera clairement pas avec ce titre que je commencerai, mais pourquoi pas un de ses premiers ouvrages.

    • Merci à toi d’avoir laissé un mot !
      Je pense que c’est une sage décision (même si ce livre a plu à d’autres personnes !). Je lui laisserai une autre chance un jour.
      J’aimerais également varier davantage mes lectures, sortir de l’omniprésent triumvirat formé par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, pour aller voir ailleurs, vers des continents inexplorés. Mais d’abord, j’ai une petite centaine de livres qui je promène depuis trop longtemps à lire…

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